LIVRE I, CHAPITRE XIII
que tousjours elle a esté en Dieu1. Quand il adjouste puis après qu'elle est mesme Dieu, il entend cela de l'Essence unique. Mais puis qu'elle n'a peu estre en Dieu sinon résidente au Père, en cela se monstre la subsistence dont nous parlons: laquelle combien qu'elle soit conjointe d'un lien inséparable avec l'Essence, toutesfois elle a une marque spéciale pour en estre distinguée. J'ai dit aussi que chacune des trois résidences, ou subsistences, estant rapportée aux autres, est distincte de propriété. Or icy ce mot de Rapporter ou Comparer, est notamment exprimé, pource qu'en faisant mention simple de Dieu, et sans rien déterminer par spécial, ce nom ne convient pas moins au Fils, et au sainct Esprit, qu'au Père : mais quand on fait comparaison du Père avec le Fils, chacun est discerné par sa propriété. Tiercement j'ay adjouste, que ce qui est propre à un chacun n'est point communicable aux autres :
pource que tout ce qui est attribué au Père pour marque de distinction, ne peut conipéter au Fils, ne luy estre transféré. Au reste, la définition deTertullien ne me desplaist pas, moyennant qu'elle soitprinse en bon sens, c'est qu'il nomme la trinité des personnes une disposition en Dieu, ou un ordre qui ne change rien de l'unité de l'essence 2.
7 Toutesfois devant que passer outre, nous avons à prouver la déité du Fils et du sainct Esprit, puis après nous verrons comment ils diffèrent l'un d'avec l'autre. Quand l'Escriture fait mention de la Parole éternelle de Dieu, ce seroit une bestise trop lourde d'imaginer une voix qui s'escoule et s'esvanouisse, ou laquelle se jette en l'air, pour sortir hors de Dieu : comme les Prophéties et toutes les révélations qu'ont eues les anciens Pères. Mais plustost ce mot de Parole signifie une sagesse résidente en Dieu, dont toutes révélations et Prophéties sont procédées. Car tesmoin sainct Pierre, les anciens Prophètes n'ont pas moins parlé par l'Esprit de Christ que les Apostres3, et ceux qui après ont porté la doctrine de salut. Or pource que Christ n'estoit
pas encores manifesté, il est nécessaire d'entendre que ceste Parole a esté engendrée du Père devant tous siècles.
Que si l'Esprit duquel les Prophètes ont esté organes a esté l'Esprit de la Parole, de là nous concluons infalliblement que la Parole est vray Dieu, ce qu'aussi Moyse monstre assez clairement en la création du monde1, mettant tousjours la Parole en avant; car à quel propos récite-il expressément que Dieu en créant chacune partie du monde a dit que cela ou cela soit fait, sinon afin que la gloire de Dieu, qui ne se peut sonder, nous reluise en son image ? Les gaudisseurs et babillars pourront bien en se jouant amener une esehap* patoire, que la Parole est là prinse pour commandement : mais les Apostres nous sont bien meilleurs expositeurs, lesquels disent que le monde a esté créé par le Fils2, et qu'il soustient toutes choses par sa Parole vertueuse : où nous voyons que la Parole signifie le commandement du Fils, lequel en autre sens s'appelle la Parole essencielle et éternelle du Père. Pareillement ce que dit Salomon n'est pas obscur à toutes gens de sain entendement et modeste : c'est que la sagesse a esté engendrée de Dieu devant les siècles, et qu'elle a présidé en la création de toutes choses3. Car d'imaginer quelque commandement de Dieu temporel, cela seroit sot et frivole, veu que déslors Dieu a voulu monstrer son conseil arreslé et perpétuel , et mesme quelque chose plus cachée. A quoy tend aussi le dire de nostre Seigneur Jésus, Mon Père et moy sommes tousjours en œuvre jusquesicy*.
Car en affermant que dés le commencement du monde il a tousjours ouvré avec son Père, il déclaire plus à plein ce que Moyse avoit touché en brief. Nous voyons doncques que Dieu a tellement parlé en créant le monde, que la Parole a aussi besongné de sa part, et que par ce moyen l'ouvrage est commun. Mais ce que sainct Jehan en dit est encores plus clair, c'est que la Parole qui dés le commencement estoit en Dieus, est la cause et origine de toutes choses, ensemble avec Dieu le
1) Jean I, 1.
3) 2 Pierre I. 21.
2) Lib. conlra Praxeam.
1) Gen. I.
3) Ecclésiastique XXIV, 14.
5) Jean 1,3.
2) Iléh. I, t.
*) Jean V, 1T
Père : car par cela il attribue une essence permanente à la Parole, et luy assigne encores quelque chose de particulier, et monstre comment Dieu en \ arlant a esté créateur du monde. Parquoy combien que toutes révélations issues de Dieu soyënt à bon droit intitulées sa Parole, si faut-il toutesfois mettre en degré souverain ceste Parole essencielle, qui est la source de toutes révélations, et tenir pour résolu qu'elle n'est sujette à nulle variété, et demeure tousjours une et immuable en Dieu, voire mesmes est Dieu.
8 Aucuns chiens grondent en cest endroit, et pource qu'ils n'osent ouvertement ravir à Jésus-Christ sa divinité, ils luy desrobent son éternité en cacheté.
Car ils disent que la Parole a commencé d'estre lors que Dieu a ouvert sa bouche sacrée en la création du monde. Mais c'est trop inconsidérément parlé, de mettre quelque nouveauté en la substance de Dieu. Vray est que les noms qui concernent l'ouvrage extérieur de Dieu, ont commencé de luy estre attribuez selon que l'œuvre a esté en estre, (comme quand il est appelé Créateur du ciel et de la terre ) mais la foy ne recognoist et ne peut souffrir aucun nom, signifiant qu'il soit survenu à Dieu quelque chose en soy-mesme. Car si rien de nouveau luy esloit advenu comme d'ailleurs, ce que sainct Jaques dit seroit renversé, Tout don parfait vient d'en haut, descendant du Père de lumière, auquel n'y a point de changement, ny ombrage tournant1. Ce n'est pas doncques chose supportable de bastir par fantasie quelque commencement en la Parole, qui a tousjours esté Dieu, et depuis Créateur du monde. Ils pensent arguer subtilement, disans que Moyse en récitant que Dieu a parlé, signifie qu'au paravant il n'y avoit en luy nulle parole : mais il n'y a rien plus sot que cela. Car si quelque chose est manifestée en certain temps, ce n'est pas à dire que desja elle ne fust. Je conclu bien d'une autre façon : c'est puis qu'en la mesme minute que Dieu a dit que la lumière soit faite, la vertu de la Parole est sortie et s'est monstrée,
1) Jacq. I, 17.
il faloil bien qu'elle fust auparavant1. Si on demande le terme, on n'y trouvera nul commencement : car aussi Jésus- Christ ne limite pas cerlain temps en ceste sentence, Père glorifie ton Fils, de la gloire que j'ay possédée en toy devant que les fondemens du monde fussent assis2; et sainct Jehan n'a pas oublié de monstrer cela en l'ordre qu'il tient : car devant que venir ù la création du monde, il dit que dés le commencement la Pa rôle estoit en Dieu. Je conclu donc derechef, que la Parole estant conceue de Dieu devant tous temps, a tousjours résidé en luy : dont son éternité, sa vraye essence, et sa divinité s'approuve très bien.
9 Or combien que je ne touche point encores à la personne du Médiateur, pource que je diffère d'en trailler jusques au passage de la Rédemption : toutesfois pource que ce poinct doit estre sans contredit résolu entre tous, que Jésus-Christ est ceste mesme Parole revestue de chair, les tesmoignages qui conferment la divinité de Jésus-Christ conviendront bien à ce propos. Quand il est dit au Pseaume XLV, 0 Dieu ton throne est perpétuel et à jamais : les Juifs tergiversent, disant que le nom d'Elohim qui est là mis, convient aussi aux Anges et à toutes hautes dignitez; mais je respon qu'il n'y a lieu semblable en l'Escriture, où le sainct Esprit dresse un throne éternel à quelque créature que ce soit : car celuy duquel il est parlé non-seulement est nommé Dieu, mais aussi dominateur à jamais. D'avantage ce mot d'Elohim n'est jamais attribué a nul sans queue, comme Moyse est bien appelé le Dieu de Pharaon 3. Les autres exposent, Ton throne est de Dieu : ce qui est trop froid et contraint. Je confesse que tout ce qui est excellent se nomme divin : mais il appert par le fil du texte que cela seroit dur et forcé en ce passage : mesme qu'il n'y peut convenir. Mais encores que l'opiniastreté de telles gens ne se puisse vaincre, ce qu'Isaïe met en avant Jésus-Christ comme Dieu ayant souverain pouvoir, n'est pas obscur. Voicy, dit-il, le nom dont il sera
l)Gcn. 1,3.
3) Ex. VII, 1.
•2) Jean XVII, 5.