LIVRE I, CHAPITRE XIV
obscurcir le ciel. Saincl Augustin se plaind aussi à bon droicl qu'on fait injure à Dieu, cherchant cause de ses œuvres, laquelle soit supérieure à sa volonté l. Et en un autre passage il nous advertit bien à propos que d'esmouvoir question de l'infinité des temps, c'est une aussi grande folie et absurdité que d'entrer en dispute pourquoy la grandeur des lieux n'est aussi bien infinie 2. Certes quelque grandeur ou espace qu'il y ait au pourpris du ciel, si est-ce encores qu'on y trouve quelque mesure. Si maintenant quelqu'un plaidoit contre Dieu de ce qu'il y a cent millions de fois plus d'espace vuide :
ceste audace tant desbordée ne sera- elle point détestable à tous fidèles? Or ceux qui contrerollent le repos de Dieu, d'autant que contre leur appétit il a laissé passerdes siècles infinis devant que créer le monde, se précipitent en une mesme rage. Pour contenter leur curiosité, ils sortent hors du monde, comme si en un si ample circuit du ciel et de la terre nous n'avions point assez d'objects et rencontres qui, par leur clairté inestimable, doivent retenir tous nos sens et par manière de dire les engloutir : comme si au terme de six mille ans Dieu ne nous avoit point donné assez d'enseignemens pour exercer nos esprits, en les méditant sans lin et sans cesse. Demeurons doncques entre ces barres ausquelles Dieu nous a voulu enclorre et quasi tenir nos esprits enserrez, afin qu'ils ne descoulent point par une licence trop grande d'extravaguer.
2 Ce que Moyse récite, que le bastiment du monde a esté achevé non pas en une minute, mais en six jours, tend à ceste mesme fin que j'ay dite. Car par ceste circonstance nous sommes retirez de toutes fausses imaginations pour estre recueillis à un seul Dieu : lequel a digéré son ouvrage en six jours, afin que nous ne fussions point ennuyez de nous occuper tout le cours de nostre vie à considérer quel il est. Car combien que nos yeux, de quelque costé qu'ils se tournent, soyent contraints de contempler les œuvres de Dieu, nous voyons toutesfois
1) Lib. De Gtnesi, cnnlra Munich.
2) De cwilale Dei, lil>. II.
combien l'attention est légère et maigre : et si nous sommes touchez de quelque bonne et saincte pensée, elle s'envole incontinent. Or yci la raison humaine plaideroit volontiers contre Dieu, comme si bastir le monde de jour à autre ne fust pas chose décente à sa puissance. Voylà nostre présomption, jusques à ce que nostre esprit estant dompté sous l'obéissance de la foy, apprene à venir au repos auquel nous convie ce qui est dit de la sanctification du septième jour. Or en l'ordre des choses créées nous avons à considérer diligemment l'amour paternelle de Dieu envers le genre humain : en ce qu'il n'a point créé Adam jusques à ce qu'il eust enrichy le monde, et pourveu d'abondance de tous biens. Car s'il l'eust logé en la terre du temps qu'elle estoit encores stérile et déserte, et s'il luy eust donné vie devant qu'il y eust clairté, on eust estimé qu'il n'avoit point grand soin de luy ordonner ce qui luy estoit utile. Maintenant puis qu'il a différé de créer l'homme jusques à ce qu'il eust disposé le cours du soleil et des estoilles pour nostre usage, qu'il eust remply les eaux et l'air de toutes sortes de bestial, qu'il eust fait produire toutes sortes de fruits pour nous alimenter : en prenant tel soin d'un bon père de famille et pourvoyable, il a monstre une merveilleuse bonté envers nous. Si chacun poise bien et attentivement en soy ce que je touche yci comme en passant, il verra que Moyse est un tesmoin infallible et un héraut authentique pour publier quel est le Créateur du monde. Je laisse yci à dire ce que j'ay déclairé par cy-devant, asçavoir qu'il n'est pas là seult-ment tenu propos de l'essence de Dieu : mais qu'aussi sa sagesse éternelle et son Esprit nous y sont monslrez afin que nous ne songions point d'autre Dieu que celuy qui veut estre cognu en ceste image tant expresse.
3 Mais devant que je commence à traitter plus à plein de la nature de l'homme, il faut entrelacer quelque chose des Anges. Car combien que Moyse en l'histoire de la création se conformant à la rudesse des idiots, ne raconte point d'autres œuvres de Dieu, sinon celles qui se présentent devant nos yeux : toutesfois
INSTITUTION CHREST1ENNE.
quand puis après il introduit les Anges comme ministres de Dieu, il est aisé à recueillir qu'ils le cognoissent pour Créateur s'adormans à luy obéir et luy rendre tout devoir. Combien doncques que iMoyse, parlant rudement comme le simple populaire, n'ait pas du premier coup nombre les Anges entre les créatures de Dieu, toutesfois rien n'empesche que nous ne déduisions yci clairement ce que l'Escriture nous en dit ailleurs : car si nous désirons de cognoistre Dieu par ses œuvres, il ne faut pas-obmettre ceste partie tant noble et excellente. Outreplus ceste doctrine est fort nécessaire à réfuter beaucoup d'erreurs. La dignité, qui est en la nature angélique, a de tout temps esblouy beaucoup de gens, en sorte qu'ils pensoyent qu'on leur fist injure si on les abaissent pour les assujeiir à Dieu: et là-dessus on leur a attribué quelque divinité. Manichée aussi avec sa secte s'est dressé, forgeant deux principes, asçavoir Dieu et le diable : attribuant l'origine des bonnes choses à Dieu, et faisant le diable aulbeur des mauvaises natures. Si nous avions les esprits embrouillez de telles resveries, Dieu n'auroit point la gloire qu'il mérite en la création du monde. Car puis qu'il n'y a rien plus propre à Dieu que son éternité et avoir estre de soy-mesme, ceux qui attribuent cela au diable, ne l'emparent-ils point aucunement du liltre de Dieu? D'avantage où sera la puissance infinie de Dieu, si on donne tel empire au diable, qu'il exécute ce que bon luy semble, quoy que Dieu ne le vueille pas? Quant au fondement qu'ont prins ces hérétiques, asçavoir qu'il n'est pas licite de croire que Dieu qui est bon, ait rien créé de mauvais : cela ne blesse en rien nostre foy, laquelle ne recognoist nulle mauvaise nature en tout ce que Dieu a créé, pource que la malice et perversité tant de l'homme que du diable, et les péchez qui en provienent, ne sont point de nature, mais plus tost de corruption d'icelle : et n'y a rien procédé de Dieu, en quoy du commencement il n'ait donné à cognoistre sa bonté, sagesse et justice. Afin doncques de rebouter telles imaginations, il est requis d'eslever nos entendemens plus haut
que nos yeux ne peuvent atteindre. Et de faict il est vray-semblable que c'a esté à ceste fin et intention qu'au concile de Nice Dieu est notamment appelé Créateur des choses invisibles. Toutesfois en parlant des Anges je m'estudieray à tenir telle mesure que Dieu nous commande :
c'est de ne point spéculer plus haut qu'il sera expédient, de peur que les lecteurs ne soyent escartez de la simplicité de la foy : car aussi puis que le sainct Esprit nous enseigne tousjours ce qui nous est utile : et là où il n'y a pas grande importance pour édifier, il se taist du tout, ou bien il en touche légèrement et en passant : nostre devoir est d'ignorer volontiers ce qui n'apporte nul proufit.
4 Certes puisque les Anges sont ministres de Dieu, ordonnez pour faire ce qu'il leur commande, il n'y a doute qu'ils ne soyent ses créatures '. D'esmouvoir questions conlentieuses pour sçavoir en quel temps ils ont esté créez, ne seroit-ce point opiniastreté plustost que diligence? JVIoyse récite que la terre a esté parfaite, et les cieux parfaits avec tous leurs ornemens ou armées 2 : que faut il se tormenter pour savoir au quantième jour les Anges qui sont armées du ciel ont commencé d'estre? Afin de ne faire plus long procès, qu'il nous souviene, qu'yci aussi bien qu'en toute la doctrine chrestienne il nous faut reigler en humilité et modestie, pour ne parler ou sentir autrement des choses obscures, mesmes pour n'appéter d'en sçavoir, que comme Dieu en trait te par sa Parole : puis après que nous devons aussi tenir une autre reigle, c'est qu'en lisant l'Escriture nous cherchions continuellement et méditions ce qui appartient à l'édification, ne lasehans point la bride à nostre curiosité, n'a un désir d'apprendre les choses qui ne nous sont point utiles. Et d'autant que Dieu nous a voulu instruire, non point en questions frivoles, mais en vraye piété, c'est-à-dire en la crainte de son nom , en sa fiance, en saincteté dévie, contentonsnous de ceste science. Parquoy si nous voulons que nostre sçavoir soit droictement ordonné, il nous faut laisser ces
1) Ps. C11I. 2) Gen. II, 1.