‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 203 sur 335 · LIVRE 1, CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE 1, CHAPITRE XV

point de raison en soy, toutesfois estant conduite d'ailleurs obtempère à raison : et l'autre soit nommée Inlellective, laquelle participe de soy à raison : je n'y résisteray pas beaucoup. Je ne voudroye pas non plus répugner à ce que dit Arislote, c'est asçavoir, Qu'il y a trois cboses dont procèdent toutes les actions humaines, asçavoir sens, entendement, et appétit. Mais nous élisons plustost la distinction qui peut eslre comprinsedes plus petis, laquelle ne se p^ut apprendre des Philosophes. Car quand ils veulent parler bien simplement, après avoir divisé l'âme en appétit et intelligence, ils font l'un et l'autre double. Car ils disent, qu'il y a une intelligence contemplative, qui ne vient point jusques en action : mais s'arreste seulement à contempler ce qui est signifié par le mot d'Engin , comme dit Cicéron l. L'autre gist en prattique, laquelle après avoir appréhendé le bien ou le mal, meut la volonté à le suivre ou fuir : sous laquelle espèce est contenue la science de bien vivre. Pareillement ils divisent l'appétit en concupiscence et volonté : appelans Volonté, quand le désir de l'homme obtempère à raison : Concupiscence, quand il se desborde en intempérance, rejettant le joug de modestie2.

En ce faisant ils imaginent lousjours, qu'il y a une raison en l'homme, par laquelle il se peut bien gouverner.

7 Or nous sommes contraints de nous reculer un petit de ceste façon d'enseigner : pource que les Philosophes, qui n'ont jamais cognu le vice originel , qui est la punition de la ruine d'Adam, confondent inconsidérément deux estats de l'homme, qui sont fort divers l'un de l'autre. Il nous faut doneques prendre une autre division : c'est qu'il y a deux parties en nostre âme, intelligence et volonté : l'intelligence est pour discerner entre toutes choses qui nous sont proposées, et juger ce qui nous doit estre approuvé ou condamné. L'office de la volonté est d'eslire et suivre ce que l'entendement aura jugé estre bon, au contraire rejetter et fuir ce qu'il aura réprouvé. Il ne

1) Tbémisl., De anima, lib. III, cap. XLIX ; De duplki intellectv.

2) De Finib., lib. V.

nous faut yci arrester à ce qu'en dispute Aristote trop subtilement, qu'il n'y a nul mouvement propre et de soy en l'intelligence, mais que c'est élection qui meut l'homme *: il nous doit suffire, sans nous empestrer en questions superflues, que l'entendement est comme gouverneur et capitaine de l'âme : que la volonté dépend du plaisir d'iceluy, et ne désire rien jusques après avoir eu son jugement. Pourtant Aristote dit bien vray en un autre passage, que fuir ou appeler est une semblable chose en l'appétit, que nier ou approuver en l'entendement2. Or nous verrons cy-après, combien est certaine la conduite de l'entendement pour bien diriger la volonté.Yci nous ne prétendons autre chose, sinon de monstrer que toutes les vertus de l'âme humaine se réduisent à l'un de ces deux membres. En ceste manière nous comprenons le sens sous l'entendement, lequel est séparé des Philophes qui disent, que le sens encline à volupté, et l'entendement à honnesteté et vertu : d'avantage, que pour le nom d'Appétit nous usons du mot de Volonté, lequel est le plus usité.

8 Dieu doneques a garny l'âme d'intelligence, par laquelle elle peut discerner le bien du mal, ce qui est juste d'avec ce qui est injuste, et voit ce qu'elle doit suivre ou fuir, estant conduite par la clairté de raison. Parquoy ceste partie qui addresse a esté nommée par les Philosophes, Gouvernante comme en supériorité. Il luy a quant et quant adjousté la volonté, laquelle a avec soi l'élection : ce sont les facultez dont la première condition de l'homme a esté ornée et annoblie : c'est qu'il y eust engin, prudence, jugement et discrétion non-seulement pour le régime de la vie terrestre, mais pour parvenir jusques à Dieu, et à parfaite félicité : et puis qu'il y eust élection conjoincte, laquelle guidast les appétis, modérant aussi tous les mouvemens organiques, qu'on appelle : et ainsi que la volonté fust conforme du tout à la reigle et attrempance de raison. En ceste intégrité l'homme avoit franc arbitre, par lequel s'il eust voulu il eust obtenu vie éternelle. Car de mettre

1) lia Plato, in Pliœdro. 2) Elhic, lib. VI, cap. II.

INSTITUTION CHREST1ENNE.

yci en avant la prédestination occulte de Dieu , c'est hors de propos : pource que nous ne sommes point en question de ce qui a peu advenir ou non , mais de ce qu'a esté en soy la nature de l'homme. Ainsi Adam pouvoit demeurer debout s'il eust voulu, veu qu'il n'est trébusché que de sa volonté propre : mais pource que sa volonté estoit ployable au bien et au mal , et que la constance de persévérer ne luy estoit pas donnée , voylà pourquoy il est si tost et si légèrement tombé. Toutesfois si a-il eu élection du bien et du mal: et non-seulement cela, mais il y avoit tant en son intelligence qu'en sa volonté une parfaite droicture : mesmes toutes les parties organiques estoyent enclines et promptes à obéir chacune à tout bien, jusques à ce qu'en se perdant et ruinant il a corrompu tous ses biens. Et voylà dont les Philosophes ont esté si esblouis et environnez de ténèbres : c'est qu'ils ont cherché un bel édifice et entier en une ruine, et des liaisons bien compassées en une dissipation. lis ont tenu ce principe, que l'homme ne seroit point animal raisonnable s'il n'avoit élection du bien et du mal. Il leur venoit aussi en pensée, que si l'homme n'ordonnoit sa vie de son propre conseil, il n'y auroit nulle distinction entre les vices et vertus. Et cela n'eust point esté mal jugé par eux, s'il n'y eust eu nul changement en l'homme.

Or la cheute d'Adam leur estant cachée avec la confusion qui en est provenue, il ne se faut point esbahir s'ils ont meslé le ciel et la terre : mais ceux qui font profession d'estre Chrestiens, et ce pendant nagent entre deux eaux, et bigarrent la vérité de Dieu de ce que les Philosophes ont déterminé, en sorte qu'ils cherchent encores le franc arbitre en l'homme,

estant perdu et abysmé en la mort spirituelle : ceux-là, dy-je, sont du tout insensez, et ne touchent ne ciel ne terre: ce qui se verra mieux en son lieu. Maintenant nous avons seulement à retenir qu'Adam a esté bien autre en sa première création, que n'est tout son lignage, lequel ayant son origine d'une souche corrompue et pourrie , en a tiré contagion héréditaire. Car toutes les parties de l'âme estoyent reiglées à se bien ranger: l'entendement estoit sain et entier, la volonté estoit libre à élire le bien. Si on objecte là-dessus, qu'elle estoit comme en lieu glissant, pource qu'elle avoit une faculté et puissance imbécille : je respon, que pour oster toute excuse il suffisoit que Dieu l'eust mise en ce degré que nous avons dit. Car ce n'estoit pas raison, que Dieu fust astreint à ceste nécessité, de faire l'homme tel, qu'il ne peust ou ne voulust aucunement pécher. Vray est, que la nature en ceste sorte eust esté plus excellente : mais de plaider précisément contre Dieu et le contreroller, comme s'il eust esté tenu de douer l'homme de telle vertu, cela est plus que desraisonnable, veu qu'il pouvoit lui donner tant peu qu'il y eust pieu1. Or quant à ce que Dieu ne l'a soutenu en la vertu de persévérance, cela est caché en son conseil estroit, et nostre devoir est de ne rien sçavoir qu'en sobriété. Ainsi Adam n'est pas excusable, ayant receu la vertu jusques-là que de son bon gré il s'est attiré mal et confusion : et nulle nécessité ne luy a esté imposée de Dieu, qu'il ne luy eust au paravant donné une volonté moyenne et flexible à bien et à mal : et combien qu'elle fust caduque , si est-ce que Dieu n'a pas laissé de tirer de la cheute matière de sa gloire.

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