LIVRE I, CHAPITRE XV
contraire il nous faut chercher proprement au dedans de luy, non pas à l'environ, ce bien intérieur de l'àme.
5 Or devant que passer plus outre, il est nécessaire de rembarrer la resverie des Manichéens, laquelle Servet s'est efforcé de remettre sus de nostre temps.
Quand il est dit que Dieu a inspiré en la face de l'homme esprit de vie 1, ils ont songé que l'âme estoit un sourgeon de la substance de Dieu : comme si quelque portion de la Divinité fust descoulée en l'homme. Or il est facile de monstrer au doigt quelles absurditez et combien lourdes tire cest erreur diabolique après soy. Car si l'âme de l'homme est de l'essence de Dieu comme un sourgeon, il s'ensuivra que la nature de Dieu non-seulement est muable et sujette à passions, mais aussi à ignorance, mauvaises cupiditez, infirmité, et toutes espèces de vices. Il n'y a rien plus inconstant que l'homme, pource qu'il y a tousjours mouvemens contraires qui démeinent et distrayent son âme çà et là : il s'abuse et est circonvenu d'erreur chacun coup : il demeure vaincu en bien petites tentations : brief nous sçavons que l'âme est une caverne de toutes ordures et puantises, lesquelles il faudra attribuer à la nature de Dieu, si nous accordons que l'âme soit partie de son essence, comme un sourgeon est de la substance de l'arbre. Qui est-ce. qui n'aura une chose si monstrueuse en horreur? Ce qu'allègue sainct Paul d'un poêle payen est bien vray, Que nous sommes la lignée de Dieu2: mais cela s'entend de la qualité, non pas de la substance : asçavoir, entant qu'il nous a ornez de facultez et vertus divines : ce pendant c'est une rage trop énorme de deschirer l'essence du Créateur à ce que chacun en possède une portion. Il nous faut aussi tenir pour résolu que les âmes, combien que l'image de Dieu leur soit engravée, ne sont pas moins créées que les Anges. Or la création n'est point une transfusion, comme si on tiroit le vin d'un vaisseau en une bouteille, mais c'est donner origine à quelque essence qui n'estoit point : et combien que Dieu donne
1) G<;n. II, 7.
2) Act. XVII, 28.
l'esprit, et puis le retire à soy, ce n'est pas à dire pourtant qu'il le coupe de sa substance comme une branche d'arbre.
En quoy aussi Osiander voltigeant en ces légères spéculations, s'est enveloppé en un erreur bien mauvais, c'est qu'il a forgé une justice essencielle de Dieu infuse en l'homme : comme si Dieu par la vertu inestimable de son Esprit ne nous pouvoit rendre conformes à soy , que Jésus- Christ ne verse sa substance en nous, voire tellement que la substance de sa divinité se mette en nos âmes. Quelques couleurs que prétendent aucuns pour farder telles illusions, jamais ils n'esblouyront tellement les yeux à gens rassis, qu'ils ne voyent que tout cela est sorty de la boutique des Manichéens. Et de faict, quand sainct Paul traitle de nostre restauration, il est aisé de tirer de ses paroles qu'Adam en son origine a esté conforme à Dieu : non point par défluxion de substance, mais par la grâce et vertu du sainct Esprit. Car il dit qu'en contemplant la gloire de Christ nous sommes transformez en une mesme image, comme par l'Esprit du Seigneur1 : lequel certes besongne tellement en nous, qu'il ne nous rend pas compagnons et participansdela substance de Dieu.
6 Ce seroit folie de vouloir apprendre des Philosophes quelque certaine définition de l'âme, veu que nul d'entre eux, excepté Platon , n'a jamais droictement affermé l'essence immortelle d'icelle. Les autres disciples de Socrates en parlent bien : mais c'est en suspens, pource que nul n'a osé prononcerd'une chose dont il n'estoit pas bien persuadé. Or Platon en son opinion a mieux addressé que les autres, d'autant qu'il a considéré l'image de Dieu en l'âme : les autres sectes attachent tellement à la vie présente toutes les vertus et facultez de l'âme, qu'ils ne luy laissent quasi rien hors du corps.
Mais nous avons cy-dessus enseigné par l'Escriture, que c'est une substance qui n'a point de corps : à quoy il faut maintenant adjouster , combien qu'elle ne puisse proprement estre contenue en un lieu, toutesfois qu'estant posée et logée
1) 2 Cor. III, 18.
au corps, elle y habite comme en un domicile : non pas seulement pour donner vigueur aux membres, et rendre les organes extérieurs propres et utiles à leurs actions, mais aussi pour avoir primauté à régir et gouverner la vie de l'homme : non-seulement aux délibérations et actes qui concernent la vie terrestre, mais aussi afin de l'esveiller et guider à craindre Dieu. Combien que ce dernier yci ne s'apperçoive point si clairement en la corruption de nostre nature : toutesfois encores quelques reliques en demeurent imprimées parmy les vices. Car dont vient que les hommes ont si grand soin de leur réputation, sinon de quelque honte qu'ils ont engravée en eux? Et dont vient ceste honte, sinon qu'ils sont contraints de sçavoir que c'est d'honnesteté? Or la source et la cause est, qu'ils entendent qu'ils sont naiz pour vivre justement : en quoy il y a quelque semence de religion enclose. D'avantage, comme sans contredit l'homme a esté créé pour aspirer à la vie céleste : aussi il est certain que le goust et appréhension d'icelle a esté imprimé en son âme. Et de faict l'homme seroit privé et despouillé du principal fruit de son intelligence, s'il estoit ignorant de sa félicité, de laquelle la perfection est d'estre conjoinct à Dieu. Ainsi le principal de l'âme est de tendre à ce but : et selon que chacun s'efforce d'y tendre et d'en approcher, il approuve par cela qu'il est doué de raison. Ceux qui disent qu'il y a plusieurs âmes en l'homme, comme la sensitive et la raisonnable, combien qu'ils semblent apporter quelque chose de probable , toutesfois n'ayans point de fermeté en soy sont à rejetter, n'estoit que nous prinssions plaisir à nous tormenter en choses frivoles et inutiles. Ils disent qu'il y a une grande contrariété entre les mouvemens du corps, qu'on appelle organiques, et la partie raisonnadle de l'âme. Voire, comme si la raison mesme n'estoit pas agitée en soy de divers combats, et que ses conseils et délibérations ne bataillassent point ensemble souvent comme une armée contre l'autre. Mais d'autant que tels troubles procèdent de la dépravation de nature, c'est mal argué qu'il y ait deux âmes,
d'autant que les facultez ne s'accordent pas d'une mesure et proportion égale, comme il seroit décent et requis. Or quant est des facultez, je laisse aux Philosophes à les deschiffrer mieux par le menu : il nous suffira d'en avoir une simple décla ration pour nous édifier en piété. Je confesse que ce qu'ils enseignent en cest endroict, est vray : et non-seulement plaisant à cognoistre, mais aussi utile et bien digéré par eux : et ne voudroye point destourner ceux qui ont désir d'apprendre, qu'ils n'y appliquent leur estude. Je reçoy doncques en premier lieu les cinq sens, lesquels toutesfois Platon aime mieux nommer organes J : et que par iceux comme par canaux, tous objects qui se présentent à la veue, au goust , ou au flair, ou à l'attouchement, distillent au sens commun, comme en une cisterne qui reçoit d'un costé et d'autre : en après la fantasie, laquelle discerne ce que le sens commun a conceu et appréhendé : puis que la raison fait son office en jugeant de tout. Finalement que par-dessus la raison est l'intelligence, laquelle contemple d'un regard posé et arresté toutes choses que raison démeine par ses discours. Et ainsi qu'il y a trois vertus en l'âme, qui appartiennent à cognoistre et entendre, lesquelles pour ceste cause sont nommées cogriitives, asçavoir la raison, l'intelligence, et la fantasie : ausquelles il y en a trois autres correspondantes, qui appartienent à appéter : asçavoir la volonté, de laquelle l'office est d'appéter ce que l'intelligence et la raison luy proposent : la cholère, laquelle suit ce que luy présente la raison et fantasie : la concupiscence, laquelle appréhende ce qui luy est objecté par la fantasie et par le sens 2. Quand toutes ces choses seront vrayes, ou pour le moins vray-semblables, encores n'est-il jà mestier de nous y amuser, pource qu'il y a danger qu'elles ne nous pourroyenl aider de guères, et nous pourroyent beaucoup tormenter par leur obscurité. S'il semble bon à quelqu'un de distinguer autrement les facultez de l'âme : asçavoir que l'une soit appelée Appétitive, laquelle combien qu'elle n'ait
1) Tn TheceUlo.
2) Aristot., Elhic, lib. I, cap. VII ; Item, lib. VI, cap. II.