‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 205 sur 335 · LIVRE I, CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XVI

fanes : que la vertu de Dieu nous reluise comme présente, tant en Testât perpétuel du monde, qu'en sa première origine.

Car combien que les pensées des incrédules soyent contraintes par le regard du ciel et de la terre de s'eslever au Créateur, néantmoins la foy a son regard spécial pour assigner à Dieu la louange entière d'avoir tout créé l. A quoy tend ce que nous avons allégué de l'Apostre, que c'est par la foy que nous comprenons le monde avoir esté si bien basty par la Parole de Dieu. Car si nous ne passons jusques à sa providence, par laquelle il continue à maintenir tout, nous n'entendrons pas droictement, que veut cest article, que Dieu soit Créateur, combien qu'il semble que nous l'ayons imprimé en nostre esprit, et que nous le confessions de bouche. Le sens humain s'estant proposé la vertu de Dieu pour une fois en la création, s'arreste là : et le plus loing qu'il se puisse avancer, n'est sinon de considérer et marquer la sagesse, puissance et bonté de l'ouvrier qui se présente à l'œil en ce grand et si noble bastiment,encores qu'on ne tinst conte de les regarder: puis après il conçoit quelque opération générale de Dieu, pour conserver et conduire le tout, de laquelle toute vigueur et mouvement dépend. Brief, il estime que ce que Dieu a du commencement espandu de vigueur par tout, suffit à garder les choses en leur estât. Or la foy doit bien passer plus outre, c'est de recognoistre pour gouverneur et gardien perpétuel , celuy qu'elle a cognu estre créateur: et non pas seulement en ce qu'il conduit la machine du monde, et toutes ses parties, d'un mouvement universel : mais en soustenant, nourrissante? songnant chacune créature, jusqu'aux petis oiselets. Pourtant David après avoir dit en brief que le monde a esté créé de Dieu, descend lantost après à cest ordre continuel de gouverner: Les deux, dit-il, ont esté eslablis par la parole de Dieu, et toute leur vertu par l'Esprit de sa bouche. Puis il adjouste , que Dieu regarde sur tous ceux qui habitent sur la terre, il dissipe les conseils des peuples2 : et ce qui est là dit à ce mesme

1) Hébr. Xr, 3.

2) Ps. XXXII;, G, 10, 13.

propos. Car combien que tous n'arguent point si dextrement qu'il seroit requis, toutesfoispource qu'il ne seroit point croyable,que Dieu se meslast des affaires humaines, sinon que le monde fust son œuvre : et aussi que nul ne croit à b*on escient , que le monde soit basty de Dieu, qu'il ne soit quant et quant persuadé qu'il a le soin de ses œuvres : David procède par bon ordre, en nous menant de l'un à l'autre. Bien est vray, que les Philosophes aussi enseignent en général que toutes les parties du monde tirent et prenent vigueur d'une inspiration secrette de Dieu, et nostre sens le conçoit ainsi : mais ce pendant nul ne parvient en si haut degré que monte David, et y attire tous fidèles, en disant, Toutes choses attendent après toy, Seigneur, à ce que tu leur donnes viande en leur temps : quand tu leur donnes elles la recueillent, quand lu ouvres ta main elles sont rassasiées de biens. Si tosl que tu deslournes ta face, elles sont estonnées : quand lu retires ton Esprit , elles défallent, et s'en revont en poudre : quand tu envoyés ton Esprit, elles revienent et renouvellent la face de la terre1. Mesmes combien que les Philosophes s'accordent à ceste sentence de sainct Paul , que nous avons nostre estre et mouvement et vie en Dieu2: toutesfois ils sont bien loin, d'estre touchez au vif du sentiment de sa grâce, telle que sainct Paul la presche : c'est qu'il a un soin spécial de nous, auquel se déclaire sa faveur paternelle, laquelle le sens charnel ne gouste point.

2 Pour mieux esclaircir telle diversité, il est à noter que la providence de Dieu, telle que l'Escriture la propose, s'oppose à fortune et à tous cas fortuits. Et d'autant que ceste opinion a esté quasi receue en tous aages, encores aujourd'huy est en vogue, et tient tous les esprits préoccupez, asçavoir que toutes choses advienent de cas fortuit : ce qui devoit estre bien persuadé de la providence de Dieu, non-seulement est obscurcy, mais quasi ensevely du tout. Si quelqu'un tombe en la main des brigans, ou rencontre des bestes sauvages : s'il est jette en

1) Ps. C1V, 27-30.

2) Act.WII, 28.

la mer par tempeste : s'il est accablé de quelque ruine de maison ou d'arbre : si un autre errant par les désers trouve de quoy remédier à sa famine : si par les vagues de mer il est jette au port, ayant évadé miraculeusement la mort par la distance d'un seul doigt, la raison charnelle attribuera à fortune toutes ces rencontres tant bonnes que mauvaises. Mais tous ceux qui auront esté enseignez par la bouche de Christ, que les cheveux de nos testes sont contez \ chercheront la cause plus loing, et se tiendront tout asseurez que les événemens, quels qu'ils soyent, sont gouvernez par le conseil secret de Dieu. Quant aux choses qui n'ont point d'âme, il nous faut tenir ce point pour résolu, combien que Dieu leur eust assigné à chacune sa propriété, toutesfois qu'elles ne peuvent mettre leur effect en avant, sinon d'autantqu'elles sontaddressées par la main de Dieu. Parquoy elles ne sont qu'instrumens, auxquels Dieu fait descouler sans fin et sans cesse tant d'efficace que bon luy semble, et les applique selon son plaisir, et les tourne à tels actes qu'il veut. Il n'y a vertu si noble ny admirable entre les créatures qu'est celle du soleil. Car outre ce qu'il esclaire tout le monde de sa lueur, quelle vertu est-ce de nourrir et végéter par sa chaleur tous animaux, d'inspirer par ses rayons fertilité à la terre, en eschauffant la semence qu'on y jette? Après, la faire verdoyer de beaux herbages, lesquels il fait croistre, en leur donnant tousjours nouvelle substance, jusques à ce que le blé et autres grains se lèvent en espics : et qu'il nourrit ainsi toutes semences par ses vapeurs, pour les faire venir en fleur, et de fleur en fruit, cuisant le tout jusques à ce qu'il l'ait amené à maturité : quelle noblesse et vertu aussi est-ce, de faire bourgeonner les vignes, jetter leurs fueilles, et puis leurs fleurs, et en la fin leur faire apporter un fruit si excellent? Or Dieu pour se réserver la louange entière de toutes ces choses, a voulu devant que créer le soleil, qu'il y eust clairté au monde, et que la terre fust garnie et parée de tous genres d'herbes et de

1) Matlh. X, 30.

fruits l. Parquoy l'homme fidèle ne fera point le soleil cause principale ou nécessaire des choses qui ont esté devant que le soleil mesme fust créé ne produit : mais il le tiendra pour instrument, duquel Dieu se sert pource qu'il luy plaist : non pas qu'il ne peust sans tel moyen accomplir son œuvre par soy-mesme. D'autre part, quand nous lisons qu'à la requeste de Josué le soleil s'est arresté en un degré l'espace de deux jours : et en faveur du Roy Ezéchias, son ombre a esté reculée de quinze degrez2, nous avons à noter que Dieu par tels miracles a testifié, que le soleil n'est pas tellement conduit par un mouvement naturel, pour se lever et coucher chacun jour, que luy n'ait le souverain gouvernement pour l'advancer et retenir, afin de nous renouveler la mémoire de ceste faveur paternelle envers nous, qu'il a monstrée en la création du monde. Il n'y a rien plus naturel que de voir les quatre saisons de l'an succéder par tout l'une à l'autre : toutesfois en ceste succession continuelle il y a une telle diversité et si inégale, qu'on apperçoit clairement que chacun an, chacun mois et chacun jour est disposé en une sorte ou en l'autre par une providence spéciale de Dieu.

3 Et de faict, le Seigneur s'attribue toute puissance, et veut que nous la recognoissions estre en luy : non pas telle que les Sophistes l'imaginent, vaine, oisive, et quasi assopie mais tousjours veillante, plene d'efficace et d'action et aussi qu'il ne soit pas seulement, en général et comme en confus le principe du mouvement des créatures (comme si quelqu'un ayant une fois fait un canal, et addressé la voye d'une eau à passer dedans, la laissoit puis après escouler d'elle-mesme) mais qu'il gouverne mesmes et conduise sans cesse tous les mouvemens particuliers. Car ce que Dieu est recognu toutpuissant, n'est pas pource qu'il puisse faire toutes choses, et néantmoins se repose, ou que par une inspiration générale il continue l'ordre de nature tel qu'il l'a disposé du commencement : mais d'autant que gouvernant le ciel et la terre par

)) Gen. I. 3, 11.

2) Jos. X, 13; 2Rois XX, Ht

Page 1