LIVRE I, CHAPITRE XVI
sa providence , il compassé tellement toutes choses, que rien n'advient sinon ainsi qu'il a déterminé en son conseil '. Car quand il est dit au Pseaume, qu'il fait tout ce qu'il veut, cela s'entend d'une volonté certaine et propos délibéré. Et de faict, ce seroit une maigre fantasie, d'exposer les mots du Prophète selon la doctrine des Philosophes, asçavoir que Dieu est le premier motif, pource qu'il est le principe et la cause de tout mouvement : en lieu que plustost c'est une vraye consolation, de laquelle les fidèles adoucissent leur douleur en adversitez, asçavoir qu'ils ne souffrent rien que ce ne soit par l'ordonnance et le commandement de Dieu, d'autant qu'ils sont sous sa main. Que si le gouvernement de Dieu s'estend ainsi à toutes ses œuvres, c'est une cavillation puérile de le vouloir enclorre et limiter dedans l'influence et le cours de nature. Et certes tous ceux qui restreignent en si estroites limites la providence de Dieu, comme s'il laissoit toutes créatures aller librement selon le cours ordinaire de nature, desrobbent à Dieu sa gloire, et se privent d'une doctrine qui leur seroit fort utile : veu qu'il n'y a rien plus misérable que l'homme, si ainsi estoit que les mouvemens naturels du ciel, de l'air, de la terre et des eaux eussent leur cours libre contre luy. Joinct qu'en tenant telle opinion, c'est amoindrir trop vilenement la singulière bonté de Dieu envers un chacun. David s'escrie que les petis enfans qui sont encores à la mammelle de la mère, ont assez d'éloquence pour prescher la gloire de Dieu 2 : c'est asçavoir d'autant que si tost qu'ils sont sortis du ventre, et venus au monde, ils trouvent leur nourriture qui leur est apprestée par une providence d'enhaut. Je confesse bien que cela est naturel et général : mais si faut-il ce pendant que nous contemplions et considérions ce que l'expérience monstre tout évidemment, qu'entre les mères les unes ont les mammelles plenes et bien fournies de lait, les autres seront quasi seiches, selon qu'il plaira à Dieu de nourrir un enfant abondamment, et l'autre plus petitement. Or ceux qui
))Ps. CXV,3.
2) Ps. VIII, 3.
attribuent droictement à Dieu la louange deToul-puissant, recueillent de cela double fruit. Premièrement, d'autant qu'il a assez ample faculté de bien faire, veu que le ciel et la terre sont sous sa possession et seigneurie, et que toutes créatures dépendent de son plaisir pour s'assujetir à luy en obéissance. Secondement, pource qu'on se peut asseurément reposer en sa protection, veu que toutes choses qui pourroient nuire de quelque part que ce soit, sont sujettes à sa volonté, veu que Satan avec toute sa rage et tout son appareil est réprimé par la volonté d'iceluy comme d'une bride, et veu que ce qui peut contrevenir à nostre salut est submis à son commandement. Et ne faut pas penser qu'il y ait autrement moyen de corriger ou appaiser les espovantemens ou craintes excessives et superstitieuses que nous concevons aisément quand les dangers se présentent, ou que nous les appréhendons. Je dy que nous sommes craintifs d'une façon superstitieuse, si quand les créatures nous menacent ou présentent quelque espovantement, nous les redoutons comme si elles avoyent quelque pouvoir de nuire d'elles-mesmes, ou qu'il nous en veinst quelque dommage par cas fortuit, ou que Dieu ne fust point suffisant pour nous aider à rencontre d'icelles. Comme pour exemple, le Prophète défend aux enfans de Dieu de craindre les estoilles et signes du ciel, comme font les incrédules1. Certes il ne condamne point toute crainte : mais d'autant que les infidèles transfèrent le gouvernement du monde de Dieu aux estoilles, ils imaginent que tout leur bon heur ou mal heur dépend d'icelles, et non pas de la volonté de Dieu. Ainsi au lieu de craindre Dieu ils craignent les estoilles, planètes et comètes. Ainsi, qui voudra éviter ceste infidélité, qu'il se souviene tousjours que la puissance, action, ou mouvement qu'ont les créatures, n'est point une chose qui se pourmène et voltige à leur plaisir : mais que Dieu par son conseil secret y gouverne tellement tout, que rien n'advient qu'il n'ait luy-mesme déterminé de son sceu et vouloir.
i) 1er. X. 2.
4 Parquoy que ceci soit premièrement bien résolu : c'est que quand on parle de la providence de Dieu, ce mot ne signifie pas qu'estant oisif au ciel il spécule ce qui se fait en terre : mais plustost qu'il est comme un patron de navire, qui tient le gouvernail pour addresser tous événemens. Ainsi ce mot s'estend tant à sa main qu'à ses yeux : c'est-à-dire que non- seulement il voit, mais aussi ordonne ce qu'il veut estre fait. Car quand Abraham disoit à son fds, Dieu y pourvoira i : ce n'estoit point seulement pour luy attribuer la cognoissance de ce qui devoit advenir : mais pour luy remettre le soin de la perplexité en laquelle il estoit, d'autant que c'est le propre oflice d'iceluy, de donner issue aux choses confuses. Dont il s'ensuit que la providence de Dieu est actuelle, comme l'on dit. Car ceux qui s'attachent à une prescience nue et de nul effect, sont par trop sots et badins. L'erreur de ceux qui attribuent à Dieu un gouvernement général et confus, est moins lourd, d'autant qu'ils confessent que Dieu maintient le monde et toutes ses parties en leur estre, mais seulement, par un mouvement naturel, sans addresser en particulier ce qui se fait : si est-ce néantmoins que tel erreur n'est point supportable. Car ils disent que par ceste providence, qu'ils appellent universelle, nulle créature n'est empeschée de tourner ça et là comme à l'adventure, ne l'homme de se guider et addresser par son franc arbitre où bon luy semblera. Voicy comment ils partissent entre Dieu et l'homme : c'est que Dieu inspire par sa vertu à l'homme mouvement naturel , à ce qu'il ait vigueur pour s'appliquer à ce que nature porte : et l'homme ayant telle faculté gouverne par son propre conseil et volonté tout ce qu'il fait. Brief ils imaginent que le monde et les hommes avec leurs affaires se maintienent par la vertu de Dieu : mais qu'ils ne sont pas gouvernez selon qu'il ordonne et dispose. Je laisse yci à parler des Epicuriens (de laquelle peste le monde a esté tousjours remply) lesquels en leurs resveries pensent que Dieu soit oisif et
1) Gen. XXU 8.
comme un faynéant : aussi des autres fantastiques, qui jadis ont gazouillé que Dieu gouverne tellement par-dessus le milieu de l'air, qu'il laisse ce qui est dessous à fortune. Car les créatures mesmes qui n'ont ne bouche ne langage, crient assez haut contre une sottise si énorme. Mon intention est seulement de réprouver l'opinion qui est par trop commune, laquelle attribue à Dieu un mouvement incertain, confus et comme aveugle : et ce pendant luy ravit le principal, c'est que par sa sagesse incompréhensible il addresse et dispose toutes choses à telle fin que bon luy semble. Car ceste opinion ne mérite nullement d'estre receue , veu qu'elle fait Dieu gouverneur du monde en tiltre seulement, et non pas d'effect, en luy oslant le soin et l'office d'ordonner ce qui se doit faire. Car, je vous prie, qu'est-ce d'avoir empire pour régir, sinon de présider en telle sorte que les choses sur lesquelles on préside soyent gouvernées d'un ordre estably par certain conseil ? Je ne réprouve pas du tout ce qui se dit de la providence universelle de Dieu : moyennant que cecy d'autre part me soit aussi accordé, c'est que le monde est gouverné de Dieu, non-seulement pource qu'il maintient en estre le cours de nature tel qu'il l'a estably pour un coup, mais pource qu'il a soin particulier d'une chacune créature. Vray est que toutes espèces ont quelque conduite secrette , selon que leur naturel le requiert, comme si elles obéissoyent à un statut perpétuel, auquel Dieu les a astreintes : et par ainsi ce que Dieu a une fois décrété, coule et va son train comme d'une inclination volontaire. Et à cela se peut rapporter la sentence de nostre Seigneur Jésus, que luy et le Père sont tousjours en œuvre dés le commencement : et aussi le dire de sainct Paul, Nous vivons en Dieu, et y avons nostre mouvement et estre. Item ce qu'escrit l'Apostre en l'Epistre aux Hébrieux, c'est qu'en voulant prouver la divinité de Jésus-Christ, il dit que toutes choses sont soustenues par son commandement tout-puissant1. Mais c'est perversement fait de vouloir sous telles cou-
1) Jean V, 17 ; Act. XVII 28 ; Hébr. I, 3.