‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 215 sur 335 · LIVRE I, CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE XVII

de Judée, semblassent advis fallots ar- ; dens pour enflamber toute la terre, n'estoyent néantmoins que tisons fumans, dont il ne pouvoit sortir qu'un peu de fumée. En ce mesme sens Pharaon, lequel estonnoit tout le monde par son équipage et par la multitude de sa gendarmerie, est aecomparé à une baleine, et ses gendarmes à des poissons *. Ainsi Dieu dit qu'il prendra avec son hameçon et le capitaine et les soldats, et qu'il les tirera à son plaisir. En somme, afin de ne demeurer plus longuement sur ce propos, je dy que c'est la plus grande misère que puisse avoir l'homme, d'ignorer la providence de Dieu : et d'autre part, que ce luy est une singulière béatitude de la bien cognoislre.

W Nous aurions assez parlé de la providence de Dieu , entant que meslier est pour l'instruction et ferme consolation des fidèles (car jamais on n'en auroit assez dit pour rassasier la curiosité des hommes fols et vains , et ne s'en faut jà mettre en peine) n'estoit qu'il y a aucuns passages en l'Escriture qui semblent advis signifier que le conseil de Dieu n'est pas ferme et immuable comme dit a esté, mais qu'il se change selon la disposition des choses inférieures. Premièrement, il est fait quelquefois mention de la repentance de Dieu : comme quand il est dit qu'il s'est repenty d'avoir créé l'homme: item, d'avoir eslevé Saiil à la couronne : et qu'il se repentira du mal qu'il avoit proposé d'envoyer à son peuple, quand il y verra quelque amendement2. D'avantage, nous lisons qu'il a aboly et cassé ce qu'il avoit déterminé. 11 avoit dénoncé aux Ninivites par Jonas, que leur ville périroit après quarante jours : puis par leur conversion il a esté fléchy à clémence. Il avoit aussi bien dénoncé la mort à Ezéchias par la bouche d'Isaïe, laquelle il diffère néantmoins estant esmeu par ses larmes et prières 3. De ces passages plusieurs arguent que Dieu n'a point constitué d'un décret éternel ce qu'il devroit faire envers les hommes, mais qu'il ordonne chacun jour et chacune heure ce qu'il cognoist

1) Ezéch. XXIX, *.

S) Gcn. VI, 6; 1 Sam. XV, 11; Jér. XVIII, 8.

3) Jon. 111, k; 1s. XXXVUI, 1, 5 ; S Rois XX, 1,5.

estre bon et raisonnable, et comme les mérites d'un chacun le requièrent. Quant est du mot de Pénitence, il nous en faut tenir ceste résolution : que repentance ne peut convenir à Dieu, non plus qu'ignorance, ou erreur, ou imbécillité. Car si nul ne se met de son propre sceu et vouloir en nécessité de se repentir, nous ne dirons point que Dieu se repente, que nous ne confessions ou qu'il a ignoré ce qui devoit advenir, ou qu'il ne l'a peu éviter, ou qu'il a précipité son conseil inconsidérément. Or cela est si loing du sens du sainct Esprit, qu'en faisant mention d'une telle repentance de Dieu, il nie qu'il se puisse repentir, d'autant qu'il n'est pas homme. Et faut noter qu'en un mesme chapitre les deux sont conjoincts en telle sorte, qu'en comparant l'un à l'autre on peut aisément accorder ce qu'on y trouve de répugnance de prime face. Après que Dieu a dit qu'il se repentoit d'avoir créé Saùl pour Roy, il est adjousté, La force d'Israël ne mentira point, et ne fleschira point pour se repentir : car il n'est pas homme, pour estre muable1. Or par ces mots nous voyons que Dieu en soy ne varie point, mais que ce qu'il fait comme nouveau, il Pavoit au paravant estably.il est doncques certain que le gouvernement de Dieu sur les choses humaines est constant, perpétuel et exempt de toute repentance. Et mesme afin que sa constance ne peust venir en doute, ses adversaires ont esté contraints de luy rendre tesmoignage. Balaam vousist-il ou non, ne se peut tenir de dire que Dieu n'est pas semblable aux hommes, pour mentir : ny aux enfans d'Adam, pour changer propos : et pourtant qu'il ne se peut faire que tout ce qu'il a dit ne soit accomply 2.

13 Que signifie doncques ce mot de Repentance? dira quelqu'un. Je respon qu'il a un mesme sens que toutes les autres formes de parler, lesquelles nous descrivent Dieu humainement. Car pource que nostre infirmité n'attouche point à sa hautesse, la description qui nous en est baillée se doit submettre à nostre capacité, pour estre entendue de nous. Or le

I) 1 Sam. XV, 29.

î) Nomb. XXIII, 1».

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moyen est, qu'il se figure, non pas tel qu'il est en soy, mais tel que nous le sentons. Combien qu'il soil exempt de toute perturbation, il se dit estre courroucé contre les pécheurs. Pourtant comme quand nous oyons que Dieu est courroucé, nous ne devons pas imaginer qu'il y ait quelque commotion en luy, mais plustost que ceste locution est prinse de nostre sentiment pource qu'il monstre apparence d'une personne courroucée , quand il exerce la rigueur de son jugement: ainsi sous le vocable de Pénitence, nous ne devons concevoir sinon une mutation de ses œuvres, pource que les hommes en changeant leurs œuvres tesmoignent qu'elles leur desplaisent. Pourtant comme tout changement entre les hommes est correction de ce qui desplaist, et la correction vient de pénitence : pour ceste cause le changement que fait Dieu en ses œuvres, est signifie par ce mot de Pénitence. Combien que ce pendant son conseil ne soit point renversé, ne sa volonté tournée, ne son affection changée : mais ce qu'il avoit de toute éternité pourveu, approuvé, décrété, il le poursuit constamment sans varier, combien qu'il y apparoisse au regard des hommes une diversité subite.

14 Parquoy l'Escriture en récitant que la calamité que Jonas avoit dénoncée aux Ninivites, leur a esté remise : et que la vie a esté prolongée à Ezéchias *, depuis qu'il eut receu le message de mort, en cela elle ne monstre point que Dieu ait abrogué ses décrets. Ceux qui pensent ainsi, s'abusent aux menaces: lesquelles combien qu'elles soyent simplement couchées, contienent néantmoins une condition tacite, comme il se peut entendre de la lin où elles tendoyent. Car pourquoy est-ce que Dieu envoyoil Jonas aux Ninivites, pour leur prédire la ruine de leur ville? Pourquoy dénonçoit-il la mort par Isaïe à Ezéchias ? Car il les pouvoit bien perdre sans leur envoyer message. Il a doncques regardé à autre tin, que de leur vouloir faire prévoir de loin leur ruine venir: c'est qu'il n'a pas voulu qu'ils périssent, mais plustost qu'ils s'amendas-

1) Joa. III, 10;Is. XXXVIII, 5.

sent, afin de ne point périr. Parquoy ce que Jonas prophélisoit que la ville de Ninivedevoit estre destruile après quarante jours, cela se faisoit afin qu'elle ne le fust point. Ce que l'espérance de plus longuement vivre est ostée à Ezéchias, c'est afin qu'il impètre plus longue vie. Qui est-ce qui ne voit maintenant que Dieu a voulu par telles menaces esmouvoir à repentance ceux qu'il menaçoit, afin qu'ils évitassent le jugement qu'ils avoyent mérité par leurs péchez? Si cela est vray, l'ordre naturel nous meine là, que nous suppléons une condition tacite : combien qu'elle ne soit point exprimée en ces menaces. Ce que nous pouvons mesme confermer par exemples semblables. Le Seigneur reprenant le roy Abimélec, de ce qu'il avoit ravy la femme d'AI raham, use de ces paroles, Voycy, tu mourras pour la femme que tu as prise : car elle avoit mary 1. Après qu'Abimélec s'est excusé, il luy respond ainsi, Rend doncques la femme à son mary, et il priera pour toy afin que tu vives : autrement, sache que tu mourras de mort, toy et tout ce que tu possèdes. Voyons-nous pas bien comme en la première sentence il use d'une plus grande véhémence , pour effrayer son cœur, afin de le mieux induire à taire son devoir i puis après qu'il explique clairement son intention ? Puis que les autres passages ont une mesme intelligence, on ne peut pas d'iceux inférer que Dieu ait rien dérogué à son premier conseil, en cassant ce qu'il avoit au paravanl publié. Car plustost au contraire il fait voye à son conseil et ordonnance éternelle , quand il induitàrepentance ceux ausquels il veut pardonner, en leur dénonçant les peines qui leur adviendroyent s'ils persévéroyent en leurs vices, tant s'en faut qu'il varie de volonté, voire mesmes de parole, sinon qu'il n'explique point syllabe à syllabe son intention , laquelle néantmoins est aisée à entendre. Il faut doncques que ceste sentence d'Isaïe demeure ferme : Le Seigneur des armées a décrété cela : et qui est-ce qui le pourra rompre? Sa main est eslevée : et qui est-ce qui la pourra destourner 2?

1) Gen. XX, 3. 2) Is. XIV, 27.

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