LIVRE I, CHAPITRE XVI
pource que nous sommes incertains quelle issue nous aurons de. ce que nous entreprenons ( sinon que nous avons bonne iiance en Dieu qu'il pourvoira en tout et par loul à nostre bien) nous tendrons à ce que nous penserons nous estre proulitable, d'aulanl que nosire intelligence se peut eslendre. Néantmoins en prenant nos conseils, nous ne suivrons pas nosire sens propre, mais nous nous recommanderons et permettrons à la sagesse de Dieu, a ce qu'elle nous conduise droictement. Finalement nostre tiance ne sera pas tellement appuyée sur les aides et moyens terrestres, que nous y acquiescions quand nous les aurons en main , ou quand ils nous défaudront , que nous perdions courage. Car nous aurons l'entendement (iché en la seule providence de Dieu, et ne nous laisserons point distraire du regard d'icelle par la considération des choses présentes. En telle sorte Joab, combien qu'il cognoisse que l'issue de la bataille où il entroit dépendue du bon plaisir de Dieu, et estoit en sa main, ne s'annonchalit point qu'il ne regardast a exécuter ce qui estoit de sa vocation, résignant à Dieu le gouvernement de tout. Nous tiendrons bon, dit-il, pour nostre peuple, et pour les villes de nostre Dieu. Le Seigneur face ce que bon luy semb'era l. Telle pensée aussi nous despouillera de témérité et présomption, pour nous inciter à invoquer Dieu continuellement : et d'autre part elle soustiendra nos cœurs en bon espoir, afin que nous ne doutions point de mespriser hardiment et avec magnanimité les dangers qui nous environnent.
4 0 Or en cest endroit on peut veoir une singulière félicité des fidèles. La vie hu maine est environnée, et quasi assiégée de misères infinies. Sans aller plus loin, puis que nostre corps est un réceptacle de mille ma adies, et mesme nourrit en soy les causes, quelque part où aille l'homme il porte plusieurs espèces de mort avec soy, tellement qu'il traîne sa vie quasi enveloppée avec la mort. Car que dirons-nous autre chose, quand on ne peut avoir froid ne suer sans danger?
1 ! Sam. X, lî.
D'avantage, de quelque cnsté que nous nous tournions, tout ce qui est à l'entour de nous non-seulement est suspect, mais nous menace quasi apertement, comme s'il nous vouloil intenter la mort. Montons en un basteau : il n'y a qu'un pied à dire entre la mort et nous. Que nous soyons sur un cheval : il ne faut sinon qu'il choppe d'un pied pour nous faire rompre le col. Allons par les rues : autant qu'il y a de tuil es sur les toits, autant sont-ce de dangers sur nous. Tenons une espée, ou que quelqu'un auprès de nous en liene : il ne faut rien pour nous en blesser. Autant que nous voyons de bestes, ou sauvages, ou rebelles, ou difficiles à gouverner, elles sont toutes armées contre nous. Entermons-nous en un beau jardin, où il n'y ail que tout plaisir : un serpent y sera quelqueslois caché. Les maisons où nnus habitons, comme elles sont assiduellement sujettes à brusler, de jour nous menacent de nous apovrir, de nuict de nous accabler.
Quelques possessions que nous ayons, entant qu'elles sont sujettes à gresles, gelées, seicheresse, et autres tempestes, elles nous dénoncent stérilité, et par conséquent famine. Je laisse là les i mpoisonnemens.les embusches, les violences desquelles la vie de l'homme est partie menacée en la maison, partie accompagnée aux champs. Entre telles perplexitez ne faudroit-il pas qu'un homme fust plus que misérable? asçavoir, d'autant qu'en vivant il n'est qu'à demy en vie : s'entretenant à grand'peine en langueur et destresse, tout comme s'il se voyoit le cousteau à la gorge à chacune heure.
Quelqu'un dira que ces choses advienent peu souvent, ou pour le moins qu'elles n'advienent pas tousjours, ny à tout le monde : d'autre part, qu'elles ne peuvent advenir jamais toutes en un coup. Je le confesse : mais pource que par l'exemple des autres nous sommes advertis qu'elles nous peuvent advenir, et que m stre vie ne doit estre exemptée de nulles d'icelles, il ne se peut faire que nous ne les craignions comme si elles nous devoyent advenir. Quelle misère pourroit-on imaginer plus grande, que d'est re tousjours en tel tremblement et angoisse PD'avan-
tage, cela ne seroit point sans l'opprobre de Dieu, de dire qu'il eust abandonné l'homme, la plus noble de ses créatures, à la témérité de fortune. Mais mon intention n'est yci que de parler de la misère de l'homme, en laquelle il seroit, s'il vivoit comme à l'adventure.
41 Au contraire, si la providence de Dieu reluit au cœur fidèle, non-seulement il sera délivré de la crainte et destresse de laquelle il estoit pressé au paravant, mais sera relevé de toute doute. Car comme à bon droict nous craignons la fortune, aussi nous avons bonne raison de nous oser hardiment permettre à Dieu. Ce nous est doncques un soulagement merveilleux, d'entendre que le Seigneur tient tellement toutes choses en sa puissance, gouverne par son vouloir, et modère par sa sapience, que rien ne vient sinon comme il l'a destiné. D'avantage, qu'il nous a receus en sa sauve garde, et nous a commis en la charge de ses Anges, à ce qu'il n'y ait ny eau, ne feu, ne glaive, ne rien qui nous puisse nuire : sinon d'autant que son bon plaisir le portera. Car il est ainsi dit au Pseaume, Il te délivrera des empiéges du chasseur et de peste nuisante. 11 te gardera sous son aile, et seras. à seurelé sous ses plumes. Sa vérité te sera pour bouclier, tu ne craindras point les tumultes de nuict, ne la flesche quand elle sera tirée en plein jour, ne nuisances qui passent en ténèbres, ne le mal qu'on te voudra faire en la clairté du jour l, etc. De là vient la fiance qu'ont les Saincts de se glorifier, Le Seigneur est mon adjuieur, je ne craindray pas tout ce que la chair me pourroit faire. Le Seigneur est mon protecteur, qu'est-ce que je craindroye? Si un camp est dressé contre moy, si je chemine en l'obscurité de mort, je ne laisseray point de bien espérer 2. Dont est-ce qu'aurait l'homme fidèle une telle asseurance, laquelle ne peut estre jamais ostée, sinon que là où il semble advis que le monde soit témérairement tourné dessus et dessous, il réputé que Dieu y besongne à le conduire, duquel il espère que toutes les œuvres luy sont salutaires? S'il se voit
i) Ps. xci, 3-e.
2) Ps. CXV11I, 6 ; XXVII, 3 ; LVI, 5, et ailleurs.
assailly ou molesté du diable, ou des meschans, n'a-il pas lors bon mestier de se confermer, en réduisant en mémoire la providence de Dieu, sans laquelle recordation il ne pourroit que se désespérer? Au contraire, quand il recognoist que le diable et toute la compagnie des mes1 chans est tenue serrée de la main de Dieu, comme d'une bride, tellement qu'ils ne peuvent concevoir mal aucun : nequand ils l'auront conceu, machiner à le faire : ne quand ils machineront, l'exécuter, ne mesmes lever le petit doigt, sinon d'autant que Dieu leur commande : mesmes que non-seulement ils sont tenus en ses pièges ou manettes, mais qu'ils sont contraints par le frein de sa bride à luy obéir : en cela il a suffisamment à se consoler. Car comme il est en Dieu seul d'armer leur fureur, la tourner et convertir où bon luy semble : aussi est-il en son pouvoir de les restreindre à ce qu'ils ne facent pas tout selon leur intempérance. Suivant laquelle persuasion sainct Paul ayant dit en un lieu, que son voyage estoit empesché par Satan, en un autre il le remet au bon plaisir de Dieu, et à ce qu'il permettra *. S'il eust dit seulement que Satan avoit mis l'obstacle, on eust pensé qu'il luy donnoit trop d'authorité, comme s'il eust peu renverser les conseils de Dieu : mais quand il constitue Dieu gouverneur par-dessus, confessant que tous voyages dépendent de sa permission, en cela il monstre que Satan ne peut rien, sinon entant que la licence luy est donnée. Par mesme raison David, à cause des révolutions dont la vie humaine est tournée et virée dessus et dessous, a son refuge à ceste doctrine, que les temps sont en la main de Dieu 2. Il pouvoit mettre le cours ou le temps de sa vie en nombre singulier : mais il a voulu mieux exprimer combien que la condition de l'homme n'ait nulle fermeté, mais qu'elle change du jour au lendemain, voire plus souvent : toutesfois quelque variété qui adviene, que le tout est gouverné de Dieu 3. Pour laquelle cause il est dit que Rasim et le Roy d'Israël, combien qu'ayans conspiré à destruirele pais
1) 1 Thess. II, 18; 1 Cor. XVI, 7.
2)Ps.XXXI, lfi. 3) Is. VII, ».