LIVRE I, CHAPITRE XVIII
a endurci le cœur à Pharaon : item qu'il l'a appesanti et fortilié pour estre obstiné l. Ceux qui ne veulent acquiescer à ceste doctrine, usent d'une cavillation sotte et sans nulle grâce : asçavoir que quand il est dit ailleurs que Pharaon a endurci son cœur, sa volonté est mise pour la première cause d'endurcissement, comme si ces deux choses ne s'accordoyent point trèsbien, encores que ce soit en diverses manières : c'est que l'homme estant poussé de Dieu, ne laisse pas aussi d'estre mené par sa volonté, et se mouvoir ça et là. Or je retourne contre eux ce qu'ils allèguent. Car si endurcir ne signilie qu'une permission nue, le mouvement de rébellion ne seroit pas en Pharaon : pource qu'il eust simplement permis d'estre endurci. Or combien ceste glose seroit-elle froide, d'exposer que Pharaon a ainsi souffert de recevoir tel endurcissement? Mais encores l'Escriture coupe broche à tels subterfuges, disant, Je tiendray son cœur. Autant en est-il des habitans de la terre de Chanaan. Car Moyse dit qu'ils ont prins les armes pour guerroyer, d'autant que Dieu avoit affermi leurs cœurs2. A quoy s'accorde l'autre tesmoignage du Pseaume que Dieu a tourné leurs cœurs pour leur faire avoir son peuple en haine. Par une mesme raison Dieu dit en Isaïe, qu'il envoyera les Assyriens contre le peuple qui luy a esté desloyal, et leur commandera de ravir proye et piller despouilles3 : non pas qu'il les enseigne à luy estre dociles, mais pource qu'il les devoit ployer à exécuter ses jugemens comme s'il eust engravé en eux ce qu'il vouloit qu'ils fissent : dont il appertqu'ils ont eslépoussez selon que Dieu l'avoit déterminé. Je confesse bien que Dieu appliquant les réprouvez à son service, quelquesfois entrelace le diable pour besongner selon qu'il le pousse, et proufiter selon qu'il luy donne. C'est bien l'esprit malin qui trouble Saûl : mais il est. dit qu'il procède de Dieu, afin que nous sçachions qu'il exerce sa juste vengence, transportant Saulen fureur4. Il est dit aussi que c'est l'office du diable d'aveugler les incrédules : mais
1) Ex. VIII, 16.
8) Ps. CV, 25, Is. X, 10.
2) Ex. IV, M; Jos. XI, 20.
4) 1 Sam. XVI, 1*.
dont vient cela, sinon d'autant que Dieu envoyé efficace d'erreur (comme dit sainct Paul), afin que ceux qui ont refusé d'obéir à la vérité, croyent aux mensonges ? Selon la première raison il est dit, Si quelque Prophète parle faussement en mon nom, ce suis-je moy (dit le Seigneur) qui l'ay déceu. Selon la seconde il est dit, qu'il met les meschans en sens réprouvé, les précipite en appélis vileins1 : pource qu'il est principal autheur de sa vengence, et Satan n'est que ministre. Mais pource qu'au second livre, où nous parlerons du franc et serf arbitre de l'homme, ceste matière viendra encores en avant, il me semble que pour ceste heure j'en ay dit enbriefcequelelieu requéroit. La somme totale est, que quand on dit que la volonté de Dieu est cause de toutes choses, on establit sa providence pour présider sur tous les conseils des hommes : voire pour non-seulement monstrer sa force es esleus qui sont conduits par le sainct Esprit, mais aussi pour contraindre les réprouvez à faire ce qu'il veut.
3 Or puis que jusques yci j'ai seulement récité les tesmoignages tous païens et notoires de l'Escriture, voire comme de mot à mot : que ceux qui détractent ourépliquentà rencontre, regardent bien quelle censure, ils entreprenent. Car si en faisant semblant de ne pouvoir comprendre des mystères si hauts, ils appètent d'estre louez comme gens modestes, quel orgueil peut-on imaginer plus grand, que d'opposer à l'authorilé de Dieu ce petit mot, Il me semble autrement : ou, Je voudroye qu'on ne touchast point ceci? Que s'ils veulent ouvertement mesdire, que proufiteront-ils ci achans contre le ciel ? Cest exemple de se desborder en telle énormité n'est pas nouveau : car il y a eu tousjours des ennemis de Dieu, et gens profanes qui ont abbaye comme chiens enragez contre ceste doctrine :
mais ils sentiront par effect que ce que l'Esprit a jadis prononcé par la bouche de David, est vray : c'est que Dieu vaincra quand on le condamne2. David taxe obliquement la témérité insensée des hommes, en ceste licence excessive qu'ils se
1) 2 Cor. IV, U ; Eiéch . XIV, 9 ; Rom. I, 28.
2) Ps. LU 5.
donnent : c'est non-seulement de gergonner comme grenouilles de leur bourbier, mais d'usurper la puissance de condamner Dieu. Cependant il advertit que les blasphèmes qu'ils desgorgent conire le ciel n'attouchent point à Dieu, qu'il ne chasse toutes ces brouées de calomnies, pour faire luire sa justice : par ainsi que nostre foy , ( laquelle estant fondée sur la sacrée Parole de Dieu surmonte tout le monde *) se tiene en sa hautesse pour mettre comme sous ses pieds tels obseurcissemens. Car quant à ce qu'ils objectent, s'il n'advient rien que par le vouloir de Dieu, qu'il y aura deux volontez contraires en îuy, entant qu'il décerneroit en son conseil estroit les choses qu'il a manifestement défendues par sa Loy : la solution est facile : mais devant qu'y respondre, j'admonesteray derechef les lecteurs, que ceste calomnie ne s'addresse pas tant contre moy, que contre le sainct Esprit, lequel sans doute a dicté ceste confession à Job, Il a esté fait comme Dieu a voulu2. Ayant donc esté pillé et volé parles brigans, il recognoist en leur maléfice un juste fléau de Dieu. Eu l'autre passage il est dit que les fils d'Héli n'ont point obéy à leur père, pource que Dieu les vouloit exterminer3. L'autre Prophète dit que Dieu qui habite au ciel fait tout ce qu'il veut4. Et j'ay desjà assez clairement monstre, qu'il est nommé Auiheur de toutes les choses que ces contrerolleurs yci disent advenir par sa permission oisive. Il afferme que c'est luy qui crée la clairté et les ténèbres, qui forme le bien et le mal : et qu'il n'y a nulle adversité qu'il n'envoyé5. Je les prie de me respondre, si c'est de son bon gré ou non, qu'il exerce ses jugemens.
Mais à l'opposite, comme Moyse enseigne que l'homme passant qui est tué d'une coignée, sans que eeluy qui la laisse tomber y pensast , est livré à la mort par la main de Dieu8 : aussi est-il déclairé qu'Hérode et Pilate se sont assemblez, et ont conspiré ce que la main de Dieu et son conseil avoit décrété 7. Et de faict,
1) 1 Jean V, 4. 2) Job I, 21.
») 1 Sam. II, 25 4) Ps. CXV, S.
B) Is. XLV, 7 ; Amos III, 6. 6) Deut. XIX, 5.
7) Act. IV, 27, 28.
si Jésus-Christ n'avoit esté crucifié par le vouloir de Dieu, que deviendroit nostre rédemption? Toutesfois pour venir au point, ce n*est point à dire pour tant que la volonté de Dieu répugne à soy-mesme, ne qu'elle soit muable, ou qu'il face semblant de vouloir ce qu'il ne veut pas : mais sa volonté, laquelle est une et simple en soy, nous semble diverse, pource que selon nostre rudesse et débilité de sens, nous ne comprenons pas comment il veut et ne veut point en diverses manières qu'une chose se face. Sainct Paul, après avoir dit que la vocation des Gentils est un mystère haut eî caché, adjouste qu'en icelle la sagesse de Dieu comme de diverses formes et couleurs a esté manifestée l. Si à cause de la tardiveté de nostre sens la sagesse de Dieu apparoisl variable, et de p'usieurs ligures, faut-il pourtant songer qu'il y ait variété en Dieu, comme s'il chaugeoit de conseil, ou qu'il se contredis? Mais plustost, quand nous ne comprenons point comment Dieu veut que ce qu'il défend de faire se face, que nostre débilité et petitesse nous viene en mémoire, et aussi que la clairté en laquelle il habite n'est pas en vain nommée inaccessible, pource qu'elle est enveloppée d'obscurité2. Parquoy toutes gens craignans Dieu et modestes acquiesceront volontiers à ceste sentence de sainct Augustin, c'est que l'homme veut quelquefois d'une bonne volonté ce que Dieu ne veut point : comme si le fils désire que son père vive, lequel Dieu appelle à la mort3. Et à l'opposite, que l'homme veut d'une mauvaise volonté ce que Dieu veut d'une bonne : comme si un mauvais garçon souhaite la mort de son père, lequel mourra par la volonté de Dieu. Le premier veut ce que Dieu ne veut point, et le second ne veut sinon ce que Dieu veut : et néantmoins l'amour et révérence que porte à son père celuy qui désire sa vie, est plus conforme au bon plaisir de Dieu auquel il semble répugner, que n'est l'impiété de celuy duquel le souhait tend à ce que Dieu veut faire. Telle importance il y a de considérer ce qui est décent à Dieu ou à l'homme, de
i) Ephés. III, (0. 2) I Tim. VI, 16.
S) Enchirtd. ad Laurent., cap. CI.