LIVRE I, CHAPITRE XVIII
vouloir : et à quelle (in se rapporte la volonié de chacun, pour estre approuvée ou réprouvée. Car ce que Dieu veut justemeni, il l'accomplit par hs mauvaises volonli z des hommes. Ce sont les mots desainct Augustin*. Or il avoit dit un peu auparavant, que les diables et réprouvez en leur cheute et révolle ont fait, eniant qu'en eux estoit, ce (pie Dieu ne vouloit poin; : mais quant à la puissance infinie de Dieu, que cela ne leur a point eslé possible, pource qu'en faisant contre la volonté de Dieu, ils n'ont peu exhapper que Dieu ne feist d'eux sa volonté. Sur cela il s'escrie, 0 que les œuvres de Dieu sont grandes, exquises en toutes ses volontez1! tellement que d'une façon merveilleuse , et qui ne se peut exprimer, mesmes ce qui se fait contre sa volonté, ne se fait point outre sa volonté, pource qu'il ne se feroit point, s'il ne le permettoit. Or il ne permet point par force, mais de son bon gFé : etceluy qui est du tout bon ne souffriroit point que le mal se feisl, sinon qu'estant tout-puissant il peut tirer le bien du mal.
4 Par cela est solue une autre question, ou plustost s'escoule sans qu'on y respomle. Ces gaudisseurs qui gergon nent contre Dieu, allèguent que si Dieu met non seu'ement les meschans en besongne pour s'en servir, mais aussi qu'il gouverne leurs conseils et affections, il est auiheur de tous maléfices : et par conséquent que les hommes sont injustement damnez, s'ils exécutent ce que Dieu a déterminé, puisqu'ils complaisent à son vouloir. Car ils meslent perversement le commandement de Dieu avec son vouloir secret, veu qu'il appert par exemples infinis qu'il y a bien longue distance et diversité de l'un à l'autre. Car quand Absalom a violé les femmes de son père David 2, combien que Dieu ait voulu faire cesl opprobre a David, pour punir l'adultère qu'il avoit commis : ce n'est pas à dire qu'il eust commandé au (ils de perpétrer un acte si détestable, sinon au regard de David qui avoit bien mérité cela: comme luy-mesme confesse des injures de Séméi 3. Car en disant que Dieu luy a
1) Ps. CXI, 2.
3) 2 Sam. XV), 10.
2) 2 Sam. XVI, 22.
commandé de mesdire, il ne loue pas l'obéissance, comme si un tel garnement et un chien enragé eust voulu obtempérer au commandement de Dieu : mais en cognoissant que cesle langue venimeuse est une verge d'enhaut, il souffre patiemment d'estre corrigé. Ce point nous doil estre liquide : c'est que quand Dieu accomplit par les meschans ce qu'il a décrété en son conseil secret, ils ne sont pas pourtant excusables, comme s'ils avoyent obéy à son commandement, lequel ils violent et renversent entant qu'en eux est, et par leur meschante cupidité. Au reste, comment ce que les hommes font iniquement en leur perversité, doit estre réputé venir de Dieu, et gouverné par sa providence occulte, nous en avons un beau miroir et clair en l'élection du roy Jéroboam, en laquelle la témérité et forcenerie du peuple est rudement condamnée, d'avoir perverty l'ordre estably de Dieu, et (pie les dix lignées s'estoyent desloyaument révoltées et retranchées de la maison de Davi i * : toutesfois nous sçavons que D.eu l'avoit ja fait oindre à cest effecl. Et semb'e bien qu'il y ail quelque apparence de contradiction au proposqu'en lient le prophète Osée : car en un lieu il dit que Jéroboam a esté eslevé sans le sceu et vouloir de Dieu : ailleurs il prononce que Dieu l'a ordonné roy en sa fureur 2. Comment accorderons-nous ces propos, que Jéroboam n'a pas régné de par Dieu, et toutesfois que c'est Dieu qui la mis en son estât royal? La solution est telle : c'est que le peuple ne pouvoit quitter la maison de David, ne s'en aliéner sans escourre le joug de Dieu, qui l'avoit là assujeti : et toutesfois que la liberté n'a pas esté ostée à Dieu qu'il ni; punist l'ingratitude de Salomon par tel moyen. Nous voyons comment Dieu, qui hait la desloyauté, a justement voulu par une autre tin, une révolte de soy mauvaise. Dont aussi Jéroboam est poussé contre son espoir au royaume par l'onction du Prophète. Pourceste raison l'Histoire saincte déclaire que c'est Dieu qui a suscité un ennemi au fils de Salomon pour le despouiller d'une partie de son
1 Rois XII, 20.
2) Osée VIII, 4; XIII. 11.
royaume l. Que les lecteurs poisent diligemment ces deux choses : asçavoir, que d'autant qu'il avoit pieu à Dieu que tout ce peuple fust conduit sous la main d'un seul roy, quand il est coupé et divisé en deux parties, cela se fait contre sa volonté : et néantmoins que c'est aussi de sa propre volonté que le commencement de tel divorce est advenu. Car ce que le Prophète tant de bouche que par l'onction sacrée solicite Jéroboam à régner, sans qu'il y pensast, cela ne se fait pas maugré Dieu, ou sans son sceu, veu que c'est luy qui envoyé son messager : et toutesfois le peuple à bon droict est rédargué de rébellion, en ce que contre le vouloir de Dieu il s'est révolté de la maison de David. Suyvant cela l'Histoire saincle exprime notamment que Roboam a par son orgueil refusé la requesle du peuple, qui demandoit estre soulagé2:
et que tout cela a esté fait de Dieu, pour ratifier la parole qu'il avoit prononcée par la main d'Ahiha son serviteur. Voylà comment l'union que Dieu avoit consacrée, est dissipée contre son vouloir : et néantmoins que luy-mesme a voulu que les dix lignées fussent ostées au fils de Salomon. Adjoustonsun exemple semblable : Quand les fils du roy Achab sont tous meurtris, et sa lignée exterminée, le peuple y consent, et inesme y aide 3: sur cela Jéhu dit qu'il n'est rien tombé en terre des paroles de Dieu, et de ce qu'il avoit prononcé par la main de son serviteur Elie. Ce qui estoit vray et néantmoins il ne laisse point de taxer à bon droict les habitans de Samarie, de ce qu'ils avoyent servi à telle exécution.
Èstes-vous justes? dit-il : car si j'ay conspiré contre mon maistre, qui est-ce qui a meurtri tous ceux-ci? Je pense desjà avoir assez clairement déduit ci-dessus, comment en un mesme acte le crime, et forfaict des hommes se déclaire, et la justice de Dieu reluit, et tousjours les gens modestes se contenteront de ceste response de sainct Augustin : Comme ainsi soit, dit-il, que le Père céleste ait livré son Fils à mort, que Jésus-Christ se soit livré, et que Judas ait livré son Maistre4 :
0 1 Rois XI, 23.
3) 2 Rois X, U.
î) I Rois XII, 15.
») Ep. XLVII1, Ai Vincent.
comment en telle conformité Dieu est-il juste et l'homme coupable, sinon qu'en une mesme chose qu'ils ont faite, la cause qui les y a induits n'est pas une? Or si quelqu'un se trouve enveloppé en ce que nous disons qu'il n'y a nul conrenlement de Dieu avec les meschans, quand ils sont poussez de luy par un juste jugement à faire ce qui ne leur est pas licite, et mesme qu'ils cognoisspnt leur estre défendu de luy: qu'ils pensent bien â l'advertissement que donne ailleurs ce mesme docteur : Qui est-ce dit-il, qui ne tremblera à ces jugemens-ci, quand Dieu besongne aux cœurs des meschans selon qu'il luy plaist, et néantmoins leur rend selon leurs démérites1 ? Et de faict, en la trahison qu'a faite Judas, il n'y aura non plus de raison d'attribuer aucune coulpe à Dieu, de ce qu'il a voulu son Fils estre livré à mort, et l'y a livré de faict, que de donner à Judas la louange de nostre rédemption et salut, d'autant qu'il en a esté ministre et instrument. Parquoy le mesme docteur dit trèsbien en un autre passage, qu'en cest examen Dieu ne s'enquierl point de ce que les hommes ont peu faire, ou de ce qu'ils ont fait, mais de ce qu'ils ont voulu : tellement que c'est le conseil et la volonté qui vienent en conte. Que ceux qui trouvent ceci tropaspre ou rude, pensent un peu combien leur chagrin et desdain est supportable, en ce qu'ils rejettent ce que Dieu a clairement testifié par tant de passages de l'Escriture, sous ombre que cela surmonte leur capacité :mesmes qu'ils osent bien blasmer ceux qui mettent en avant la doctrine, laquelle Dieu n'eust jamais permis estre publiée par ses Prophètes et Apostres, s'il ne l'eust cognue estre utile. Car nostre sçavoir ne doit estre autre, que de recevoir avec un esprit débonnaire et docilité, tout ce qui nous est enseigné en l'Escriture sans rien excepter. Ceux qui se laschent encore plus la bride à détracter, d'autant que sans honte ne vergongne ils jappent contre Dieu, ne sont pas dignes de plus longue réfutation.