LIVRE H, CHAPITRE I
qu'elle nous doit esveiller el pousser à suivre honnesieié etdroiclure. Car nous ne pouvons penser ny à nostre première origine, ny à la fin à laquelle nous sommes cré z, que ceste cogitation ne nous soit comme un aiguillon, pour nous stimuler et poindre à méditer el désirer l'immortalité du royaume de Dieu. Mais tant s'en faut que ceste recognoissance nous doive enfler le cœur, que plustost elle nous doit amener à humilité et modesiie. Car quelle est cesle origine ?asçavoir de laquelle nous sommes décheus.
Quelle esi la tin de noslre création? celle de laquelle nous sommes du tout destournez : tellement qu'il ne nous reste rien, sinon qu'après avoir réputé nostre misérable condition, nous gémissions :
et en gémissant, souspirions après nostre dignité perdue. Or quand nous disons qu'il ne faut point que l'homme regarde rien en soy qui luy eslève le cœur, nous entendons qu'il n'y a rien en luy pourquoy il se doive enorgueillir. Pourtant s'il semble bon à chacun, divisons ainsi la cognoissance que l'homme doit avoir de soy-mesme : c'est qu'en nremierlieuil considère à quelle fin il a esté créé et doué des grâces singulières que Dieu luy a faites : par laquelle cogitation il soit incité à méditer la vie fulure, el désirer de servir a Dieu. En après, qu'il estime ses richesses, ou plustost son indigence : laquelle cognue il soit abattu en exlrême contusion, comme s'il estoit rédigé à néani. La première considération tend à cela, qu'il cognoisse quel est son devoir et office : la seconde, qu'il cognoisse combien il est capable de faire ce qu'il doit. Nous dirons de l'un et de l'autre çà et là, comme le portera l'ordre de la dispute.
4 Or pource que ce n'a point esté un délicl léger, mais un crime détestable, lequel Dieu a si rigoureusement puny, nous avons ycià considérer quelle a esté ceste espèce de péché en la cheute d'Adam, laquelle a provoqué et enflambé sur tout le genre humain une vengence si horrible. Ce qui a esté receu par une opinion commune est trop puéiile, que Dieu l'a ainsi pun> à cause de sa friandise. Comme si le chef et le principal de
toutes vertus eust été de s'abstenir de manger d'une espèce de fruit, veu que de tous cosiez les délices qu'il pouvoit souhaiter luy estoyent offertes : et en la fécondité qui estoit pour lors, non-seulement il avoit de quoy se saouler à son plaisir, mais variété pour satisfaire à tous ses appélis. Il nous faut doncques regarder plus haut : c'est que la défense de toucher à l'arbre de science de bien et de mal luy estoit comme un examen d'obéissance, afin qu'il monstrast el approuvast qu'il se submettoit volontiers au commandement de Dieu. Or le nom de l'arbre monstre qu'il n'y a eu autre fin ou précepte, sinon qu'Adam se contentant de sa condition ne s'eslevast point plus haut par quelque folle cupidité et excessive. D'avantage la promesse qui luy estoit donnée de vivre à jamais pendant qu'il mangeroit de l'a.bre de vie : et à Poppo.site l'horrible menace, que si tost qu'il auroit gousté du fruit de science de bien et de mal, il mourroil, luy devoit servir à esprouver et exei cer sa foy. Dont il est facile à recueillir en quelle façon il a provoqué l'ire de Dieu contre soy.
Sainct Augustin ne dit pas mal, que l'orgueil a esté commencement de tous maux, pource que si l'ambition n'eust transporté l'homme plus haut qu'il ne luy estoit licite, il pouvoit demeurer en son degré.
Toulesfois il nous faut prendre une définition plus plenede l'espèce de tentation telle que Moyse l'a desc rit. Car quand la fi mme par l'astuce du serpent est destournée de la parole de Dieu à infidélité, desjà il appert que le commencement de ruine a esté désobéissance : ce que sainct Paul conferme, en disant que par la désobéissance d'un homme nous sommes tous perdus l. Ce pendant il faut aussi noter, que l'homme s'est aussi soustrait et révolté de la sujétion de Dieu, d'autant que non-seulement il a esté trompé par les allèchemens de Satan, mais aussi qu'en mesprisant la vérité, il s'est fourvoyé en mensonge. El de faict en ne tenant conte de la Parole de Dieu, on abat toute révérence qu'on luy doit, pource que sa majesté ne peut autrement con-
i) Rom. V, )9.
sister entre nous, et qu'aussi on ne le peut deuement servir, sinon en se rangeant à sa Parole. Parquoy l'infidélité a esté la racine de la révolte. De là est procédée l'ambition et orgueil : ausquels deux vices l'ingratitude a esté conjoincte, en ce qu'Adam appelant plus qu'il ne luy estoit oltroyé, a vilenement desdaigné la libéralité de Dieu, dont il estoit tant et plus enrichy. C'a esté certes une impiété monstrueuse, que celuyqui ne faisoit que sortir de terre, ne se soit contenté de ressembler à Dieu, sinon qu'il luy fust égual. Si l'apostasie ou révolte, par laquelle l'homme se soustrait de la supériorité de son Créateur, est un crime vilein et exécrable, mesmes quand il rejette son joug avec une audace effrontée, c'est en vain qu'on veut amoindrir le péché d'Adam : combien que l'homme et la femme n'ont pas esté simplement apostats, mais ont outrageusement déshonoré Dieu, en s'accordant à la calomnie de Satan : par laquelle il accusoit Dieu de mensonge, malice et chicheté. Brief, l'infidélité a ouvert la porte à ambition, et l'ambition a esté mère d'arrogance et fierté, à ce qu'Adam et Eve se jeltassent hors des gons, là où leur cupidité les tiroit. Parquoy sainct Bernard dit trèsbien, que la porte de salut est en nos aureilles quand nous recevons l'Evangile, comme ç'ont esté les fenestres pour recevoir la mort. Car jamais Adam n'eust osé résister à l'Empire souverain de Dieu, s'il n'eust esté incrédule à sa parole : car c'estoit une assez bonne bride pour modérer et restreindre tous mauvais appétis de sçavoir qu'il n'y avoit rien meilleur, qu'en obtempérant aux commandemens de Dieu, s'adonner à bien faire. Estant doncques transporté par les blasphèmes du diable, entant qu'en luy estoit il a anéanty toute la gloire de Dieu.
5 Or comme la vie spirituelle d'Adam estoit d'estre et demeurer conjoinct avec son Créateur : aussi la mort de son âme a esté d'en estre séparé. Et ne se faut esbahir s'il a ruiné tout son lignage par sa révolte, ayant perverty tout ordre de nature au ciel et en la terre. Toutes créatures gémissent, dit sainct Paul, estans sujettes à corruption, et non pas de leur
vouloir *. Si on cherche la cause , il n'y a doute que c'est d'autant qu'elles souffrent une partie de la peine que l'homme a méritée, pour l'usage et service duquel elles ont esté faites. Puis doncques que la malédiction de Dieu s'est espandue haut et bas, étala vogue par toutes les régions du monde à cause de la coulpe d'Adam, ce n'est point merveilles si elle est descoulée sur toute sa postérité. Parquoy d'autant qu'en luy l'image céleste a esté effacée, il n'a pas enduré luy seul ceste punition, qu'au lieu qu'il avoit esté doué et revestu de sagesse, vertu, vérité, saincteté et justice, ces pestes détestables ayent dominé en luy, aveuglement, défaillance à tout bien, immondicité, vanité et injustice:
mais aussi a enveloppé , voire plongé en pareilles misères toute sa lignée. C'est la corruption héréditaire que les anciens ont nommé Péché originel, entendans par ce mot de Péché, une dépravation de nature, laquelle estoit bonne et pure au paravant. Or ils ont soutenu de grans combats sur ceste matière , pource qu'il n'y a rien plus contraire au sens commun, que de faire tout le monde coulpable pour la faute d'un seul homme, et ainsi faire le péché commun. Et semble bien que les plus anciens docteurs ayent touché cest article plus obscurément, ou qu'ils l'ayent moins déclairé qu'il n'estoit requis, de peur d'estre assaillis par telles disputes. Toutesfois une telle crainte n'a peu faire qu'un hérétique nommé Pelage ne se soit eslevé avec ceste opinion profane, qu'Adam n'avoit fait mal qu'à soy en péchant, et n'avoit point nuy à ses successeurs. Or Satan par ceste astuce s'est efforcé, en couvrant la maladie, de la rendre incurable. Or estant convaincu par manifestes tésmoignages de l'Escriture , que le péché estoit descendu du premier homme en toute sa postérité, il cavilloit qu'il y estoit descendu par imitation, et non point par génération. Pourtant ces saincts personnages se sont efforcez de monstrer, et sainct Augustin par-dessus tous les autres, que nous ne sommes point corrompus de malice que nous attirions d'ailleurs par exemple, mais que nous appor-
1) Rom. VIir,JI.