LIVRE II, CHAPITRE I
tons nostre perversité du venlre de la mère. Laquelle chose ne se peut nier sans grande impudence. Toutesfois nul ne s'esmerveillera de la témérité des Pélagiens et Célestins en cest endroict, qui aura veu par les escrits de sainct Augustin quelles bestes ils ont esté, et combien il y avoit peu de vergongne en eux. Certes ce que confesse David est indubitable:
c'est qu'il a esté engendré en iniquité, et que sa mère l'aconceu en péché1. Il n'accuse point là les fautes de ses parens, mais pour mieux glorifier la bonté de Dieu envers soy, il réduit en mémoire sa perversité dés sa première naissance. Or cela n'a pas esté particulier à David : il s'ensuit doneques que la condition universelle de tous hommes est démonstrée par son exemple. Nous doneques tous qui sommes produits de semence immonde , naissons souillez d'infection de péché: et mesmes devant que sortir en lumière , nous sommes contaminez devant la face de Dieu. Car qui est-ce qui pourra faire une chose pure, qui est introduite d'immondicité2: comme il est dit au livre de Job.
6 Nous oyons que la souilleure des pères parvient tellement aux enfans de lignée en lignée, que tous sans exception en sont entachez dés leur origine. Or on ne trouvera nul commencement de ceste pollution, sinon qu'on monte jusques au premier père de tous, comme à la fontaine. Certainement il nous faut avoir cela pour résolu, qu'Adam n'a pas seulement esté père de l'humaine nature, mais comme souche ou racine : et pourtant qu'en la corruption d'iceluy, le genre humain par raison a esté corrompu. Ce que l'Apostre plus clairement démonstre, en l'accomparageant avec Christ: Tout ainsi, dit-il , que le péché est entré par un homme au monde universel, et par le péché, la mort, laquelle a esté espandue sur tous hommes, entant que tous ont péché : semblablement par la grâce de Christ justice et vie nous est restituée3. Que babilleront yci les Pélagiens, que le péché a esté espars au monde par l'imitation d'Adam? N'avons-nous doneques
i) Ps. M, «.
3) Rom. V, ».
»] Job XIV, *.
autre proufit de la grâce de Christ, sinon qu'elle nous est. proposée en exemple pour ensuivre? Et qui pourroit endurer tel blasphème? Or il n'y a nul!e doute que la grâce de Christ ne soit noslre par communication, et que par icelle nous n'ayons vie : il s'ensuit pareillement que l'une et l'autre a esté perdue en Adam , comme nous les recouvrons en Christ: et que le péché et la mort ont esté engendrez en nous par Adam comme ils sont abolis par Christ. Ces paroles ne sont point obscures, que plusieurs sont justifiez par l'obéissance de Christ , comme ils ont esté constituez pécheurs par la désobéissance d'Adam : et pourtant, que tout ainsi qu'Adam nous enveloppant en sa ruine a esté cause de noslre perdition, pareillement Christ nous rameine à salut par sa grâce. Je ne pense point qu'il soit mestier de plus longue probalion en une si claire lumière de vérité. Semblablement en la première aux Corinthiens, voulant confermer les fidèles en l'espérance de la résurrection , dit que nous recouvrons en Christ la vie laquelle nous avions perdue en Adam1. Quand il prononce que nous sommes morts en Adam, il démonstre bien que nous sommes entachez de la contagion de son péché : car la damnation ne parviendroit point à nous, sinon que la coulpe nous attouchast. Mais son intention se peut encore mieux comprendre par le second membre , où il dit que l'espérance de vie est restituée par Christ. Or il est assez notoire que cela ne se fait point par autre façon, que quand Jésus-Christ se communique à nous pour mettre en nous la vertu de sa justice : selon qu'il est dit en un autre passage, que son Esprit nous est vie, à cause de la justice2. Pourtant on ne peut autrement exposer ce mot, que nous sommes morts en Adam , sinon en disant que luy ne s'est pas seulement ruiné et deslruit en péchant, mais qu'il a aussi tiré avec soy nostre nature en semblable perdition. Non point que la coulpe soit à luy seul, sans nous attoucher, d'autant qu'il a infecté toute sa semence de la perversité en laquelle il a trébusché. Et de faict le dire de sainct Paul, asçavoir
1) 1 Cor. XV, Î2.
î) Rom. VH1, 10.
que tous de nature sont enfans d'ire1, ne seroit pas autrement véritable, sinon que desjà ils tussent maudits au ventre de la mère. Or on peut facilement recueillir, qu'en parlant de nature, on ne la nomme pas telle qu'elle a esté créée de Dieu, mais selon qu'elle a esté pervertie en Adam : car il ne seroit point convenable que Dieu fust fait aulheur de la mort. Adam doncques s'est tellement corrompu et infecté, que la contagion est descendue de luy sur tout son lignage. Mesmes Jésus-Christ, qui est le juge devant lequel nous aurons à rendre conte, prononce assez clair» ment que nous naissons tous malins et vicieux, en disant que tout ce qui est nay de chair est chair2 : et par ainsi que la porte de vie est close à tous, jusques à ce qu'ils soyent régénérez.
7 Et n'est jà mestier pour entendre cela, de nous envelopper en ceste fascheuse dispute, laqu Ile a grandement tormenlé les anciens Docteurs : asçavoir si l'âme du fils procède de la substance de l'âme paternelle, veu que c'est en l'âme que réside le péché originel. Il nous faut estre contens de savoir que le Seigneur avoit mis en Adam les grâces et dons qu'il vouloit conférer à la nature humaine : pourtant qu'iceluy, quand il lésa perdus, ne les a point perdus seulement pour soy, mais pour nous tous. Qui estce qui se souciera de l'origine de l'âme, après avoir entendu qu'Adam avoit receu les ornemens qu'il a perdus, non pas moins pour nous que pour soy, entant que Dieu ne les luy avoit point baillez comme à un seul homme en particulier, mais afin que toute sa lignée en jouist avec luy communément? Il n'y a point doncques d'absurdité, si luy ayamt esté despouMlé, la nature humaine en a esté desnuée : si luy estant souillé par le péché, l'in 'ection eh a esté espandue sur nous tous. Parquoy comme d'une racine pourrie ne procèdent que rameaux pourris, lesquels transportent leur pourriture en toutes les branches et fueilles qu'ils produisent : ainsi les enfans d'Adam ont esté contaminez en leur père, et sont cause de pollution à leurs successeurs.
I) Ephcs. II, î.
î) Jean III, 6.
C'est-à-dire, le commencement de corruption a tellement esté en Adam, qu'elle est espandue comme par un perpétuel décours des pères aux enfans. Car la souilleure n'a point sa cause et fondement en la substance de la chair ou de l'âme, mais en ce que Dieu avoit ordonné que les dons qu'il avoit commis en dépost au premier homme, fussent communs et â luy et aux siens pour les garder ou pour les perdre. Et est facile de réfuter ce que cavillent les Pélagiens. Ils disent qu'il n'est pas vray-semblable que les en^ fans qui naissent de parens fidèles en attirent corruption . veu qu'ils doivent plustost estre pu ifiez par leur pureté. A cela nous respondons, que les enfans ne descendent point de la génération spirituelle que les serviteurs de Dieu ont du sainct Esprit, mais delà génération charnelle qu'ils ont d'Adam. Pourtant, comme dit sainct Augustin, soit un fidèle qui seraencores coulpable, soil un fidèle qui soit absous, l'un et l'autre engendreront des enfans coulpables, pource qu'ils les engendrent deleurnatmevicieuse1. Il est bien vray que Dieu sanctifie les enfans des tidèles à cause de leurs parens, mais cela n'est point par vertu de leur nature, mais de sa grâce. C'est doncques une bénédiction spirituelle, laquelle n'empesche point que ceste première malédiction ne soit universellement en la nature humaine,car la condamnation est dénature:
mais ce que les enfans sont sanctifiez, est de grâce supernaturelle.
8 Or afin que cecy ne soit dit à la volée, il nous faut définir le pe» lié originel. Toutesfois mon intention n'est point d'examiner toutes les délinitions de ceux qui en ont escril : mais seulement j'en donneray une, laquelle me semble estre ' conforme à la vérité. Nous dirons doncques que le péché originel est une corruption et perversité héréditaire de nostre nature , laquelle estant espandue sur toutes les parties de l'âme, nous fait coulpables premièrement de l'ire de Dieu, puis après produit en nous les œuvres que lEscrilure appelle Œuvres de la chair. Et est proprement cela que sainct
1) Conlra Pelag. tt Ctlestu,., lib. II.