LIVRE II, CHAPITRE H
3 Bien est vray que l'expérience les a contraints de confesser aucunesfois combien il est difficile à l'homme d'establir en soy-mesme le règne à la raison, d'autant que maintenant il est chatouillé des allècliemens de volupté, maintenant abusé par vaine espèce de bien , maintenant agité d'affections intempérées, lesquelles sont comme cordes (ainsi que dit Platon) pour le tirer et esbranler çà et là. Pour laquelle raison Cicéron dit que nous avons seulement des petites estincelles de bien, allumées de nature en nostre esprit, lesquelles sontesteintes aisément par fausses opinions et mauvaises mœurs1. D'avantage ils confessent que quand telles maladies ont une fois occupé nostre esprit, elles y régnent si fort qu'il n'est pas facile de les restreindre : et ne doutent point de les acconiparer à des chevaux rebelles. Car comme un cheval rebelle, disent-ils, ayant jette bas son conducteur regimbe sans mesure : ainsi l'âme ayant rejette la raison, et s'estant adonnée à ses concupiscences, est du tout desbordée. Au reste, ils tienent cela pour résolu, que tant les vertus que les vices sont en nostre puissance. Car s'il n'estoit, disent-ils, en nostre élection de faire le bien ou le mal, il ne seroit point aussi de nous en abstenir2. Au contraire, s'il nous est libre de nous en abstenir, aussi est-il de le faire. Or est-il ainsi que nous faisons de libre élection tout ce que nous faisons, et nous abstenons librement de ce dont nous nous abstenons :
il s'ensuit doncques qu'il est en nostre puissance de laisser le bien que nous faisons, et aussi le mal : et pareillement de faire ce que nous laissons. Et de faict aucuns d'eux sont venus jusques à ceste folie, de se vanter d'avoir bien la vie par le bénétice de Dieu, mais d'avoir d'euxmesmes de bien vivre3. Et voylà comme Cicéron a osé dire en la personne de Cotta, D'autant que chacun s'acquiert sa vertu, que nul sage et bien advisé n'en a jamais rendu grâces à Dieu. Car, dit-il, nous sommes louez pour la vertu, et nous glorifions en icelle. Ce qui ne se feroit
1) De legibus, lib. I ; Quaeslion. Tusc, lib. III. S) Arist., E</ii'c.,lib. III, Cdp. V.
3) Senèquc.
point si elle estoit don de Dieu, et ne venoit de nous *. Item un petit après, L'opinion, dit-il, de tout le monde est qu'on doit demander à Dieu les biens temporels, mais que chacun doit chercher la sagesse en soy. Voylà doncques en somme la sentence des Philosophes, c'est que la raison qui est en l'entendement humain suffit à nous bien conduire et monstrer ce qui est bon de faire : que la volonté estant sous icelle est tentée et solicitée par le sens à mal faire, néantmoins entant qu'elle a libre élection, qu'elle ne peut estre empeschée de suivre la raison entièrement.
4 Quant est des docteurs de l'Eglise chrestienne, combien qu'il n'y en ait eu nul d'entre eux qui n'ait reeognu la raison estre fort abalue en l'homme par le péché, et la volonté estre sujette à beaucoup de concupiscences, néantmoins la plus part a plus suivy les Philosophes qu'il n'estoit mestier. Il me semble qu'il y a eu deux raisons qui ont meu les anciens Pères à ce faire. Premièrement ils craignoyent s'ils ostoyent à l'homme toute liberté de bien faire, que les Philosophes ne se mocquassent de leur doctrine. Secondement, que la chair,' laquelle est assez prompte à nonchalance, ne prinst occasion de paresse, pour n'appliquer son estude à bien. Parquoy afin de ne rien enseigner qui fust contrevenant à l'opinion commune des hommes, ils ont voulu à demy accorder la doctrine de l'Escriture avec celle des Philosophes. Toutesfois il appert de leurs paroles qu'ils ont principalement regardé le second point, c'est de ne point refroidir les hommes en bonnes œuvres. Chrysostome dit en quelque passage, Dieu a mis le bien et le mal en nostre faculté, nous donnant libéral arbitre de choisir l'un ou l'autre : et ne nous tire point par contrainte, mais nous reçoit si nous allons volontairement à luy 2. Item, Celuy qui est mauvais peut devenir bon, s'il veut : et celuy qui est bon se change et devient mauvais. Car Dieu nous a donné franc arbitre en nostre nature, et ne nous impose point nécessité, mais il nous ordonne les remèdes dont nous
1) De natura deorum, lib. III.
2) En l'houiilie de la ï'ro/iison de Judas.
usions si bon nous semble1. Item, Comme nous ne pouvons rien bien faire sans estre aidez de la grâce de Dieu, aussi si nous n'apportons ce qui est de nous, sa grâce ne nous subviendra point. Or il avoit dit au paravant que tout ne gist point en l'aide de Dieu, mais que nous apportons de nostre part2. Et de faictceste sentence lui est familière. Apportons ce qui est de nous, et Dieu suppléera le reste. A quoy convient ce que dit sainct Hiérome, que c'est à nous de commencer, et à Dieu de parfaire : que c'est nostre office d'offrir ce que nous pouvons, le sien d'accomplir ce que nous ne pouvons 3. Nous voyons certes qu'en ces sentences ils ont attribué plus de vertu à l'homme qu'ils ne devoyent, pource qu'ils ne pensoyent point autrement resveiller nostre paresse, qu'en remonstrant qu'il ne tient qu'à nous que nous ne vivions bien. Nous verrons cyaprès s'ils ont eu bonne raison de ce faire. Certes il apparoistra que leurs paroles que nous avons récitées sont fausses, pour en dire franchement ce qui en est. Combien que les docteurs grecs pardessus les autres, et entre eux singulièrement sainct Chrysostome, ayant passé mesure en magnifiant les forces humaines : toulesfois quasi tous les anciens Pères (excepté sainct Augustin) sont tant variables en ceste matière, ou parlent si douteusemenl ou obscurément, qu'on ne peut quasi prendre de leurs escrits aucune certaine résolution. Pourtant nous ne nous arresterons à référer parliculièment l'opinion d'un chacun, mais seulement en passant nous toucherons ce que les uns et les autres en ont dit, selon que l'ordre le requerra. Les autres escrivains qui sont venus après, affectans chacun pour soy de monstrer quelque subtilité en défendant les vertus humaines, successivement sont tombez de mal en pis, jusquesà ce qu'ils ont amené le monde en ceste opinion, de penser que l'homme ne fust corrompu sinon en la partie sensuelle, et que ce pendant il eust la raison entière, et pour la plus grand'part liberté en son vouloir. Pourtant ceste sen-
ti Homilie XVIII, Sur Gen.
2) Homilie LU.
3) Diulog. III contre les Pélagiens.
tence de sainct Augustin n'a pas laissé de voler en la bouche d'un chacun, Que les dons naturels ont esté corrompus en l'homme, et les supernaturels (asçavoir ceux qui concernoyent la vie céleste) luy ont esté du tout ostez. Mais à grand'peine la centième partie a-elle gousté où cela lendoit. Quant à moy, si je vouloye clairement enseigner quelle est la corruption de nostre nature, je me contenteroye de ces mots. Mais il est bien requis de poiser attentivement quelle faculté l'homme a de reste, et ce qu'il vaut et peut estant souillé en toutes ses parties, et puis estant desnué plenement de tous dons supernaturels. Ceux doncques qui se vantoyent d'estre disciples de Jésus-Christ, ont par trop approché des Philosophes en cest article. Car le nom de franc arbitre est tousjours demeuré entre les Latins, comme si l'homme demeuroit encores en son entier. Les Grecs n'ont point eu honte d'usurper un mot plus arrogant, par lequel ils signifient que l'homme a puissance de soy-mesme. Puis doncques qu'ainsi est, que jusques au simple populaire tous sont abruvez de ceste opinion que nous avons tous franc arbitre, et que la plus part de ceux qui veulent estre veus bien sçavans n'entendent point jusques où ceste liberté s'estend, considérons en premier lieu ce que ce mot veut dire, puis nous despescherons par la pure doctrine de l'Ëscriture quelle faculté a l'homme à bien ou mal faire. Or combien que ce vocable soit souvent usurpé de tout le monde, néantmoins il y en a bien peu qui le définissent. Toutesfois il semble qu'Origène a mis une définition qui estoit receue de tout le monde pour son temps, quand il a dit que c'est une faculté de raison à discerner le bien et le mal : et de volonté à élire l'un ou l'autre1. De quoy sainct Augustin ne s'eslongne pas trop, disant que c'est une faculté de raison et volonté, par laquelle on élit le bien, quand la grâce de Dieu assiste : et le mal quand icelle désiste. Sainct Bernard voulant parler subtilement, a esté plus obscur, disant que c'est un consentement pour la liberté du
1) Libro PeriArchôn.