‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 226 sur 335 · LIVRE II, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE II

vouloir, qui ne se peut perdre, et un jugement indéclinable de raison. La définition d'Anselme n'est guères plus claire, qui dit que c'est une puissance de garder droicture à cause d'elle-mesme. Pourtant le maistre des Sentences et les docteurs scholastiques ont plustost receu celle de sainct Augustin, pource qu'elle estoit plus facile, et n'excluoit point la grâce de Dieu, sans laquelle ils eognoissoyent bien que la volonté humaine n'a nul pouvoir l. Toutesfois ils ameinent quelque chose du leur, pensans mieux dire, ou pour le moins mieux expliquer le dire des autres. Premièrement ils accordent que le nom d'Arbitre, se doit rapporter à la raison, de laquelle l'office est de discerner entre le bien et le mal : que le titre deLibre ou Franc, lequel on adjouste avec, appartient proprement à la volonté, laquelle peut estre fleschie à une partie ou à l'autre. Comme doncques ainsi soit que la liberté conviene proprement à la volonté, Thomas d'Aquin pense que ceste définition seroit bonne, de dire que le franc arbitre- est une vertu élective, laquelle estant moyenne entre intelligence et volonté, encline toutesfois plus à volonté 2. Nous avons en quoy gist la force du libéral arbitre, asçavoir en la raison et volonté. Maintenant il reste de sçavoir combien les uns et les autres luy attribuent.

5 Communément on assujetit les choses externes qui n'apparlienent de rien au royaume de Dieu, au conseil et esleclion des hommes : la vraye justice, on la réserve à la grâce spirituelle de Dieu, et régénération de son Esprit. Ce que voulant signifier celuy qui a escrit le livre De la vocation des Gentils (qu'on attribue à sainctAmbroise)(Jitqu'ily a trois espèces de vouloir : la première il la nomme Sensitive : la seconde, Animale : la troisième, Spirituelle3. Quant aux deux premières, il les fait libres à l'homme : la troisième, il dit que c'est opération du sainct Esprit. Nous disputerons cy-après si ceste sentence est vraye. Ce que nous avons maintenant à faire, est de briefvement réciter les sentences des autres. De là vient que

i) ."?<•«*., lib. II, dist. 21.

S) Parte I, quaest. LXXXIH. art. S. 3) Lib. I, cap. II.

les escrivains, en traittant du libéral arbitre, n'ont point grand esgard à toutes œuvres externes appartenantes à la vie corporelle, mais regardent principalement à l'obéissance de la volonté de Dieu. Or je confesse bien que ceste seconde question est la principale : mais quant et quant je dy que l'autre n'est point à négliger, et espère bien de prouver mon opinion quand nous viendrons là. Outreplus il y a une autre distinction receue des escholes de théologie, en laquelle sont nombrées trois espèces de liberté. La première est, délivrance de nécessité :

l'autre, de péché : la troisième, de misère '. De la première, ils disent qu'elle est tellement enracinée en l'homme de nature, qu'elle ne luy peut estre ostée : ils confessent que les deux autres sont perdues par le péché. Je reçoy volontiers ceste distinction, sinon qu'en icelle la nécessité est mal confondue avec contrainte. Or il apparoistra en temps et lieu que ce sont deux choses bien diverses.

6 Cecy accordé, c'est une chose résolue que l'homme n'a point libéral arbitre à bien faire, sinon qu'il soit aidé de la grâce de Dieu, et de grâce spéciale qui est donnée aux esleus tant seulement, par régénération : car je laisse là ces phrénéliques, qui babillent qu'elle est indifféremment exposée à tous. Toutesfois il n'appert point encores si l'homme est privé du tout de faculté de bien faire, ou bien s'il a encores quelque portion de résidu, mais petite et inlirme, laquelle ne puisse rien sans la grâce de Dieu : toutesfois estant aidé d'icelle, besongne de son costé. Le maistre des Sentences, voulant décider ce point, dit qu'il y a double grâce nécessaire à l'homme pour le rendre idoine à bien faire. Il appelle l'une besongnante, laquelle fait que nous vueillions le bien avec efficace : l'autre coopérante , laquelle suit la bonne volonté pour luy aider2. En laquelle division cela me desplaist , que quand il attribue à la grâce de Dieu de nous faire désirer le bien avec efficace , il signifie que de nostre nature nous appelons aucunement le bien, jà soit que nostre désir

1) Sent., lib. II, dist.

2) Sent., lib. H, dist. Î6.

n'ait point d'effect. Sainct Bernard parle quasi ainsi, disant que toute bonne volonté est œuvre de Dieu, néantmoins que l'homme de son propre mouvement peut appéter bonne volonté. Mais le maistre des Sentences a mal entendu sainct Augustin, lequel il a pensé ensuivre en mettant ceste distinction l. Il y a d'avantage au second membre une doute qui m'offense, veu qu'elle a engendré une opinion perverse. Car les Scholastiques ont pensé, d'autant qu'il dit que nous coopérons à la seconde grâce de Dieu, qu'il est en nostre pouvoir d'anéantir la première grâce, laquelle nous est offerte, en la rejettant : ou la confermer en y obéissant. Ce que tient mesmes celuy qui a escrit le livre De la vocation des Gentils2 : Car il dit qu'il est libre à ceux qui ont jugement de raison, de s'eslongner de la grâce : tellement que cela leur est imputé à vertu, de ne s'en point départir, afin qu'ils ayent quelque mérite d'avoir fait ce qui pouvoit n'estre point fait, s'ils eussent voulu : combien qu'il ne se peut faire sans la grâce de Dieu coopérante. J'ay bien voulu noter en passant ces points, afin que le lecteur entende en quoy je discorde d'avec les docteurs scholastiques, qui ont tenu une doctrine plus entière que n'ont fait les Sophistes qui sont venus après, avec lesquels nous avons plus de différent : asçavoir entant qu'ils ont beaucoup décliné de la pureté de leurs prédécesseurs. Quoy qu'il en soit, par ceste division nous pourrons entendre qui les a meus de concéder à l'homme le libéral arbitre. Car finalement le maistre des Sentences prononce, que l'homme n'est point dit avoir le libéral arbitre, pource qu'il soit suffisant à penser ou faire le bien autant comme le mal l, mais seulement pource qu'il n'est point sujet à contrainte, laquelle liberté n'est point empeschée, combien que nous soyons mauvais et serfs de péché, et que nous ne puissions autre chose que mal faire.

7 Nous voyons doncques qu'ils confessent l'homme n'estre point dit avoir libéral arbitre, pource qu'il ait libre élection

1) En son livre Dulibéral arbitre.

t) Lib. II, cap. IV. 3) Sent., lib. II, dist. S5.

tant de bien comme de mal : mais pource qu'il fait ce qu'il fait de volonté, et non par contrainte laquelle sentence est bien vraye. Mais quelle mocquerie est-ce, d'orner une chose si petite d'un liltre ■tant superbe? Voilà une belle liberté, de dire que l'homme ne soit point contraint de servir à péché : mais que tellement il soit en servitude volontaire, que sa volonté soit tenue captive des liens de péché. Certes j'ay en horreur toutes contentions de paroles, desquelles l'Eglise est troublée en vain : mais je seroye d'advis qu'on évitast tous voeables esquels il y a quelque absurdité, et principalement là où il y a danger d'errer. Or quand on assigne libéral arbitre à l'homme, combien y en a-il qui ne conçoivent incontinent qu'il est maistre et de son jugement et de sa volonté, pour se pouvoir tourner de sa propre vertu et d'une part et d'autre? Mais on pourra dire que ce danger sera osté, moyennant qu'on advertisse bien le peuple que signifie le mot de franc arbitre. Je dy au contraire que veut l'inclination naturelle qui est en nous à suivre fausseté et mensonge, nous prendrons plustost occasion de faillir en un seul mot, que nous ne serons instruits à la vérité par une longue glose qui y sera adjoustée. De laquelle chose nous avons plus certaine expérience en ce vocable qu'il ne seroit de besoin. Car après qu'il a esté une fois inventé, on l'a tellement receu, qu'on n'a tenu conte de l'exposition qui en a esté faite par les Anciens : et en a-on prins cause de s'eslever en fol orgueil pour se ruiner.

8 D'avantage si l'autorité des Pères nous meut, combien qu'ils ayent tousjours ce mot en la bouche, ce pendant néantmoins ils monstrent en quelle estime ils en ont l'usage: principalement sainct Augustin, lequel ne doute point de l'appeler Serf. Il est bien vray qu'il contredit en quelque lieu à ceux qui nient qu'il y ait libéral arbitre : mais il démonstre quant et quant à quoy il prétend, quand il dit ainsi : Seulement que nul n'entreprene de nier tellement le franc arbitre, qu'il vueille excuser le péché. Mais d'autre part il confesse que la volonté de l'homme n'est pas libre sans l'Esprit de Dieu, veu

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