LIVRE H, CHAPITRE IV
lequel est instrument de son ire, selon son vouloir et ordonnance les pousse ça et là pour exécuter ses jugemens. Je ne parle point yei du mouvement universel de Dieu, duquel comme toutes créatures sontsoustenues, aussi ellesen prenentleur vertu pour faire ce qu'elles font. Je parle de son action particulière, laquelle se monstre en chacune œuvre. Parquoy nous voyons qu'il n'est pas inconvénient qu'une mesme œuvre soit attribuée à Dieu, et au diable, et à l'homme. Mais la diversité qui est en l'intention et au moyen fait que la justice de Dieu par tout apparoist irrépréhensible : et que la malice du diable et de l'homme se monstre avec sa confusion.
3 Les anciens Docteurs craignent aucunesfois de confesser la vérité en cest endroict, pource qu'ils ont peur dedonner occasion aux mauvais de mesdire, ou parler irrévéremmentdes œuvres de Dieu.
Laquelle sobriété j'approuve tellement, que je ne pense point toutesfois qu'il y ait aucun danger de tenir simplement ce que nous en monstre PEscrilure. Sainct Augustin mesme a aucunesfois ce scrupule : comme quand il dit, que l'aveuglement et endurcissement des mauvais ne se rapporte point à l'opération de Dieu, mais à la prescience K Or ceste subtilité ne peut convenir avec tant de façons de parler de l'Escriture, lesquelles monstrent cuidemment qu'il y a autre chose que la prescience de Dieu. Et sainct Augustin mesme au cinquième livre contre Julian, se rétractant de l'autre sentence, maintient fort et ferme que les péchez ne se font pas seulement par la permission ou souffrance de Dieu, mais aussi par sa puissance, afin de punir lesautres péchez. Semblablement ce qu'aucuns ameinent, Que Dieu permet le mal, mais ne l'envoyé point : ne peut subsister tant est foible. Souvent il est dit que Dieu aveugle et endurcit les mauvais, qu'il tourne et fleschit et pousse leurs cœurs, comme nous avons cy-dessus déclairé plus à plein. Ce n'est point expliquer telles formes de parler, que de recourir à la prescience ou permission. Pourtant nous respondons
1) Lib. rraedtst. et oral.
que cela se fait doublement. Car comme ainsi soit que la lumière de Dieu ostée il ne reste sinon obscurité et aveuglement en nous : son Esprit osté, nos cœurs soyent endurcis comme pierre : sa conduite cessant, nous ne puissions que nous esgarer à travers champs : à bonne cause il est dit qu'il aveugle, endurcit et pousse ceux ausquels il oste la faculté de veoir, obéir et faire bien. La seconde manière, qui approche plus à la propriété des mots, c'est que Dieu, pour exécuter ses jugemens par le diable, qui est ministre de son ire, tourne où bon luy semble le conseil des mauvais, et meut leur volonté et conferme leur effort. Voylà pourquoy Moyse, après avoir récité que Sehon Roy des Amorrhéens s'estoit mis en armes pour empescher le passage du peuple, d'autant que Dieu avoit endurcy son esprit, et conferme son cœur à cela, adjouste incontinent la fin du conseil de Dieu, que c'estoit pour le livrer entre les mains des Juifs l. Parquoy telle obstination a esté pour le préparer à sa ruine, à laquelle Dieu l'avoit destiné. 4 Selon la première raison se doit entendre ce qui est dit en Job, Il oste la langue à ceux qui parlent bien : et le conseil aux anciens et sages. Il oste le cœur à ceux qui président en la terre, et les fait errer hors de la voye. Item en Isaïe, Pourquoy, Seigneur, nous as-tu osté le sens? pourquoy nous as-tu endurcy le cœur, à ce que nous ne te craignissions point* ? Car toutes ces sentences sont plus pour signifier que c'est que Dieu fait des hommes, en les abandonnant et délaissant, que pour monstrer comment il besongne en eux. Mais il y a d'autres tesmoignages qui passent outre : comme quand il est parlé de l'endurcissement de Pharaon : J'endurciray, dit le Seigneur, le cœur de Pharaon, afin qu'il ne vous escoute point et qu'il ne délivre le peuple. Puis après il dit qu'il luy a conferme et corroboré son cœur3. Faut-il entendre qu'il luy a endurcy, en ne luy amolissant point? Cela est bien vray. Mais il a fait d'avantage : c'est qu'il a livré son cœur à Satan pour le confermer en obstination.
I) Deul. H, 30. î) Job XII, 20 ; Is. LÏI!1, 17.
3) Ex. IV, 21 ; VII, 3 ; X, 1.
INSTITUTION CHREST1ENNE.
Pourtant il avoit dit cy-dessus , Je tiendray son cœur. Pareillement quand le peuple d'Israël sort d'Egypte les habitans du pays où ils entrent, vienent au-devant de mauvais courage : d'où dirons-nous qu'ils sont incitez1 ? Certes Moyse disoit que ç'avoit esté le Seigneur, qui avoit confermé leurs cœurs. Le prophète récitant la mesme histoire, dit que le Seigneur avoit tourné leur cœur en la haine de son peuple2. On ne pourroit maintenant dire qu'ils ont failly seulement à cause qu'ils estoyent desnuez du conseil de Dieu. Car s'ils sont conferniez et conduits à cela, le Seigneur aucunement les y encline et meine. D'avantage toutes les fois qu'il luy a pieu chastier les transgressions de son peuple, comment a-il exécuté son jugement par les meschans?
Certes en telle sorte qu'on voit bien que la vertu et efficace de l'œuvre procédoit de luy, et qu'iceux estoyent seulement ses ministres. Pourtant aucunesfois il menace qu'en sifflant il fera venir les peuples infidèles pour destruire Israël : aucunesfois les accomparageant à un rets, aucunesfois à un marteau. Mais principalement il a démonstré combien il n'esloit point oisif en eux , en accomparageant Sennachérib , homme meschant et pervers, à une cognée : disant qu'il le conduisoit et poussoit de sa main , pour couper selon son bon plaisir 3. Sainct Augustin en quelque lieu met une distinction qui n'est point mauvaise : c'est que ce que. les iniques pèchent, cela vient de leur propre : qu'en péchant ils font une cbose ou autre, cela est de la vertu de Dieu, lequel divise les ténèbres comme bon luy semble4 ?
5 Or que le ministère de Satan entreviene à inciter les mauvais, quand Dieu par sa Providence les veut fleschir ça ou là , il apparoistra assez par un passage. Car il est souventesfois dit que le mauvais esprit de Dieu a invadé ou laissé Saùl 5. Il n'est pas licite de référer cela au sainct Esprit. Pourtant nous voyons que l'esprit immonde est nommé Esprit de Dieu,
1) Ex. III, 19;Deut. II, 30. 2) Ps. CV, 25.
3) Is.V, 2K; VU, 18;Eîéch. SU, 13; XVII, 20; Jér. L, 23; Is. X, 15.
4) U?. praed. sanctor.
5) l Sam. XVI, H ; XVIII, 10 ; XIX, 9.
entant qu'il respond au plaisir et pouvoir de Dieu : et est instrument de sa volonté, pluslost qu'autheur de soy-mesme. Il faut aussi adjouster ce qui est dit par sainct Paul : c'est que Dieu envoyé efficace d'erreur et d'illusion, afin que ceux qui n'ont point voulu obéir à la vérité, croyent à mensonge l. Néantmoins , comme il a esté dit, il y a toujours grande distance entre ce que Dieu fait ou ce que fait le diable ou les meschans en une mesme œuvre. Dieu fait servir à sa justice les mauvais instrumens qu'il a en sa main, et qu'il peut fleschir partout où bon luy semble. Le diable et les iniques, comme ils sont mauvais, produisent et enfantent par œuvre la meschanceté qu'ils ont conceue en leur esprit pervers. Le reste qui appartient à défendre la majesté de Dieu contre toutes calomnies, et réfuter les subterfuges dont usent les blasphémateurs en cest endroict, a esté exposé desjà par cy-devant, quand nous avons traitlé de la Providence de Dieu. Car icy j'ay voulu seulement monstrer en brief comment le diable règne en un meschant homme, et comment Dieu besongne tant en l'un comme en l'autre.
6 Quand est des actions, lesquelles de soy ne sont ne bonnes ne mauvaises , et appartienent plustost à la vie terrienne que spirituelle, il n'a pas esté encores déclairé quelle est la liberté de l'homme en icelles. Aucuns ont dit que nous avons en icelles élection libre. Ce qu'ils ont fait, comme je pense, plus pource qu'ils ne vouloyent débatre une chose qu'ils ne pensoyent pas estre de grande importance, que pour asseurer cela comme certain. Quant à moy, comme je confesse que ceux qui recognoissent leurs forces estre nulles pour se justitier, entendent ce qui est nécessaire à salut, toutesfois je pense que cela n'est pas à oublier, d'entendre que c'est une grâce spéciale de Dieu, quand il nous vient en l'entendement d'eslire ce qui nous est proufitable, et de le désirer : et aussi d'autre part, quand nostre esprit et nostre cœur fuyent ce qui nous est nuisible. Et de faict, la
1) 2 Thess. II, 10.