LIVRE H, CHAPITRE IV
providence de Dieu s'estend jusques-là, non-seulement de faire advenir ce qu'il cognoist estre expédient, mais aussi d'encliner la volonté des hommes à un mesme but. Bien est vray que si nous réputons la conduite des choses externes selon nostre sens, nous jugerons qu'elles sont en l'arbitre et puissance de l'homme :
mais si nous escoutons tant de tesmoignagcs qui dénoncent que nostre Seigneur mesme en cest endroict gouverne les cœurs des hommes, nous soumettrons la puissance humaine au mouvement spécial de Dieu. Qui est-ce qui a esmeu les cœurs des Egyptiens à ce qu'ils prestassent au peuple d'Israël les plus précieux vaisseaux qu'ils eussent1? Jamais d'eux mesmes n'eussent esté induits à cela. Il s'ensuit doncques que leurs cœurs estoyent plus menez de Dieu, que de leur propre mouvement ou inclination. Et aussi le Patriarche Jacob, s'il n'eust esté persuadé que Dieu met diverses affections aux hommes, selon que bon luy semble, n'eust pas dit de son tils Joseph (lequel il estimoit estre quelque Egyptien profane), Que Dieu vous donne de trouver miséricorde envers cest homme -là2.
Comme aussi toute l'Eglise confesse au Pseaume, que Dieu luy a fait mercy, en adoucissant à humanité les cœurs des peuples autrement cruels 3. A l'opposite quand Saiil a esté enflambé pour esmouvoir guerre, la cause est exprimée, que l'Esprit de Dieu l'a poussé à cela. Qui est-ce qui deslourna le cœur d'Absalon , pour faire qu'il ne receust point le conseil d'Achitopbel, qui avoit accoustumé d'estre receu comme Evangile ? Qui est-ce qui induit Roboam pour le faire obéir au conseil des jeunes gens? Qui est-ce qui espovanta à la venue des enfans d'Israël tant de peuples, qui estoyent hardis tant et plus, et bien aguerris? Ceste pauvre paillarde Rahab confessoit cela estre advenu de Dieu. Derechef, qui est-ce qui a abatu de frayeur les cœurs des peuples d'Israël, sinon celuy qui menace en la Loy de donner des cœurs espovanlez4 ?
7 Quelqu'un répliquera que ces exem-
1) Ex. XI, 3. 2) Gen. XLI1I, 14. 3) Ps. CVI, 46. 4) I Sam. XI, 6 ; 2 Sam. XVII, 14 ; 1 Bois XII, 10 ; Jos. Il, 9 ; Lév. XXVI, 36 ; Deut. XXVIII, 65.
pies sont particuliers, dont on ne doit pas faire une reigle commune : mais je dy qu'ils suffisent pour prouver ce que je préten, c'est que Dieu toulesfois cl qualités qu'il veut donner voye à sa providence, mesmes es choses externes, fleschit et tourne la volonté des hommes à son plaisir : et que leur élection à choisir n'est pas tellement libre, que Dieu ne domine par-dessus. Vueillons ou non, l'expérience journelle nous contraindra d'estimer que nostre cœur est plustost conduit par le mouvement de Dieu, que par son élection et liberté : veu que souvent la raison et entendement nous défaut en choses qui ne sont point trop difficiles à cognoistre, et perdons courage en choses qui sont aisées à faire : au contraire, en choses trèsobscures et dou • teuses nous délibérons sans difficulté, et sçavons comment nous en devons sortir : en choses de grande conséquence et de grand danger, le courage nous y demeure ferme et sans crainte. D'où procède cela, sinon que Dieu besongne tant d'une part que d'autre : Et de faict, j'entei) en ceste manière ce que dit Salomon, Le Seigneur fait que l'aureille oye : et que l'œil voye. Car il ne me semble point advis que là il parle de la création, mais de la grâce spéciale que Dieu fait aux hommes de jour en jour. D'avantage , quand il dit que le Seigneur tient le cœur des rois en sa main, comme un ruisseau d'eau, et qu'il les fait couler quelque part que bon luy semble J : il n'y a point de doute qu'il ne comprene tous hommes sous une espèce. Car s'il y a homme duquel la volonté soit exemptée de toute sujétion, ce privilége-là appartient au Roy par-dessus tous, duquel la volonté gouverne les autres. Si doncques la volonté du Roy est conduite par la main de Dieu, la nostre ne sera point exemptée de ceste condition. De quoy il y a une belle sentence en sainct Augustin a, L'Escriture, dit-il, si on la regarde diligemment, monstre que non-seulement les bonnes volontez des hommes, lesquelles Dieu a créées en leur cœur : et les ayant créées,
1) Prov. XX, 12; XXI, 1.
2) Au livre De la Grâce et du Franc arbitre, à Valent, uhap. II.
INSTITUTION CHREST1ENNE.
les conduit à bonnes œuvres et à la vie éternelle, sont en la puissance de Dieu : mais aussi toutes celles qui appartienent à la vie présente : et tellement y sont, qu'il les encline selon son plaisir çà ou là : ou pour proufiter à leurs prochains, ou pour leur nuire, quand il veut faire quelques chaslimens : et tout cela fait-il par son jugement occulte, et néantmoins juste.
8 Or il faut yci que les lecteurs se souvienent, qu'il ne faut pas estimer la faculté du libéral arbitre de l'homme par l'événement des choses, comme font aucuns ignorans. Car il leur semble bien advis qu'ils peuvent prouver la volonté des hommes estre en servitude, d'autant que les choses ne vienent point au souhait des plus grans Princes du monde, et
que le plus souvent ils ne peuvent venir à bout de leurs entreprises. Or la puissance et liberté dont il est question maintenant, doit estre considérée en l'homme, et non pas estimée, par les choses de dehors. Car quand on dispute du libéral arbitre, on ne débat point s'il est loisible à l'homme d'accomplir et exécuter ce qu'il a délibéré, sans que rien le puisse empeschcr : mais on demande si en toutes choses il a libre élection en son jugement, pour discerner le bien et le mal, et approuver l'un et rejelter l'autre : ou pareillement s'il a libre affection en sa volonté, pour appéter, chercher et suivre le bien, hayr et éviter le mal. Car si cela pouvoit estre en l'homme, il ne seroit pas moins libre estant enfermé en une prison, que dominant par toute la terre.