LIVRE H, CHAPITRE XI
du temps est venue, laquelle avoit esté ordonnée pour réparer toutes choses :
quand, dy-je, le Médiateur de Dieu et des hommes a esté manifesté ayant rompu la paroy qui avoit long temps tenu la miséricorde de Dieu enclose en un peuple * : il a fait que la paix a esté annoncée à ceux qui estoyent loing, aussi bien qu'à ceux qui estoyent près : afin qu'estans tous ensemble réconciliez à Dieu, ils fussent unis en un corps. Pourtant il n'y a plus de considération de Juif ne de Grec, de Circoncision ne de Prépuce : mais Christ est tout en tous, auquel tous peuples de la terre ont esté donnez en héritage, et les fins du monde en seigneurie: afin que sans distinction il domine depuis une mer jusques à l'autre, depuis Orient jusques en Occident 2.
42 Pourtant la vocation des Gentils est encores une marque notable, par laquelle est démonstrée l'excellence du Nouveau Testament par-dessus le Vieil.
Elle avoit bien esté prédite et testitiée anciennement par plusieurs Prophéties : mais c'esloit en telle sorte que l'accomplissement en estoit remis à la venue du Messias. Mesmes Jésus-Christ au commencement de sa prédication n'a pas voulu faire ouverture aux Gentils : mais a différé leur vocation jusques à ce que s'estant acquitté de tout ce qui appartenoit à nostre rédemption, et ayant passé le temps de son humilité il eust receu du Père un Nom qui est par-dessus tous noms : afin que tout genouil se fleschist devant luy 3. C'est la cause pourquoy il disoit à la Cananée, qu'il n'estoit point venu sinon pour les brebis perdues de la maison d'Israël, et que lors qu'il envoya premier ses Apostres, il leur défendit de passer ces limites : N'allez point vers les Gentils, et n'entrez point aux villes des Samaritains: mais allez plustost aux brebis perdues de la maison d'Israël*; car la saison que nous avons dite n'estoit pas encores venue. Qui plus est, combien que la vocation des Gentils eust esté démonstrée par tant de tesmoignages, toutesfois quand il a falu commencer, elle
1) Galal. IV, 4; Epliés. II, H.
2) Galat. VI, 15; Ps. II, 8; LXXII, 8, et ailleurs.
3) Phil. U, 9. *) Malt». IV, 2i ; X, 5.
sembloit si nouvelle et cstrange aux Apostres, qu'ils la craignoyent comme un prodige. Certes ils s'y sont employez avec grande difficulté; et n'est point de merveille : car il ne sembloit advis que ce fust chose raisonnable, que Dieu qui avoit de si long temps ségrégé Israël des autres nations, subitement, comme ayant changé de propos, ostast une telle distinction. Cela avoit bien esté prédit par les Prophètes : mais ils ne pouvoyent pas estre si attentifs à escouter les Prophéties, que la nouveauté ne les esmeust bien fort. Les exemples que Dieu avoit au paravant donnez pour monstrer ce qu'il devoit faire : n'estoyent point suftîsans pour les délivrer des scrupules. Car il avoit appelé bien peu de Gentils à son Eglise : et d'avantage en les appelant il les avoit incorporez par la Circoncision au peuple d'Israël, à ce qu'ils fussent comme de la famille d'Abraham. Or par la vocation publique des Gentils, qui a esté faite par l'ascension de Jésus-Christ, non-seulement ils ont esté eslevez en mesme degré d'honneur que les Juifs, mais qui plus est, ils ont esté substituez en leur lieu. 11 y a encores outreplus, que jamais les estrangers que Dieu avoit incorporez, n'avoyent esté égalez aux Juifs. Et pourtant sainct Paul ne magnifie pas tant sans cause ce mystère, lequel il dit avoir esté caché en tous aages , et mesmes estre admirable aux Anges 1.
4 3 Je pense avoir deuement et fidèlement comprins en ces quatre ou cinq membres toute la différence du Vieil et Nouveau Testament, autant qu'il en estoit mestier pour en donner une doctrine simple et pure. Mais pource que d'aucuns allèguent pour une grande absurdité, la diversité qui est entre le gouvernement de l'Eglise chrestienne et celuy de l'Eglise d'Israël : Item, la diverse façon d'enseigner, et le changement des cérémonies : il leur faut donner quelque response devant que passer outre; ce qui se peut faire briefvement, d'autant que leurs objections ne sont pas si fortes ne si urgentes, qu'il fale mettre grand'peine
0 Col, I, 26.
à les réfuter. Ce n'est pas, disent-ils, une chose convenable, que Dieu, qui doit estre tousjours semblable à soy-mesme, ait ainsi changé de propos, que ce qu'il avoit une fois commandé, il l'ait réprouvé puis après. Je respon que Dieu ne doit point estre estimé muable en ce qu'il a accommodé diverses façons à divers temps, selon qu'il cognoissoit estre expédient. Si un laboureur ordonne à ses serviteurs autres ouvrages en hyver qu'en esté, nous ne l'arguerons pas toutesfois par cela d'inconstance : et ne dirons pas qu'il se desvoye de la droicte voye d'agriculture, laquelle, dépend de l'ordre perpétuel de nature. Semblablement si un homme instruit, gouverne et traitte ses enfans autrement en leur jeunesse qu'en leur enfance : puis qu'il change encores de façon quand ils seront venus en aage d'homme, nous ne dirons pas pourtant qu'il soit léger ou variable. Pourquoy doncques noterons-nous Dieu d'inconstance, de ce qu'il a distingué la diversité des temps par certaines marques, lesquelles il cognoissoitestre convenables et propres? La similitude seconde nous doit bien contenter. Sainct Paul fait les Juifs semblables à petis enfans : les Chrestiens à jeunes gens *. Quel inconvénient ou désordre y a-il en ce régime que Dieu a exercé les Juifs en rudimens propres à leur temps, comme à temps d'enïance, et que maintenant il nous instruit en une doctrine plus haute, et comme plus virile? Ainsi la constance de Dieu se démonstre en cela, qu'il a ordonné une mesme doctrine à tous siècles. Le service qu'il a requis dés le commencement, il continue encores maintenant à le requérir. Touchant de ce qu'il a changé la forme et manière extérieure, en cela il ne s'est point démonstré sujet à mutation : mais il s'est bien voulu accommoder jusques-là à la capacité des hommes, laquelle est muable.
14 Mais ils répliquent encores : D'où vient ceste diversité, sinon que Dieu a voulu qu'elle fust telle? Ne pouvoit-il pas bien tant au paravant l'advénement de Christ qu'après, révéler la vie éternelle
i) Gai. iv, i, 2. •
en paroles claires et sans aucune figure? Ne pouvoit-il pas instruire les siens en Sacremens évidens? Ne pouvoit-il pas eslargir son sainct Esprit en telle abondance? Ne pouvoit-il pas espandre sa grâce par tout le monde? Or tout cela est autant comme s'ils plaidoyent contre Dieu, de ce qu'il a créé le monde si tard, comme ainsi soit qu'il l'eust peu faire dés le commencement : aussi de ce qu'il a mis différence entre les saisons de l'année, comme entre l'hyver et l'esté : Item, entre le jour et la nuict. Quant à nous, faisons ce que doyvent faire tous vrais fidèles, c'est de ne douter que tout ce que Dieu a fait, ne soit bien fait et sagement : encores que nous ne sçachions pas la cause pourquoy. Car ce seroit une trop folle arrogance à nous de ne point concéder à Dieu, qu'il sçache les raisons de ses œuvres, lesquelles nous soyent cachées. Mais c'est merveilles, disent-ils, que Dieu rejette maintenant les sacrifices des bestes et toute la pompe de la prestrise lévitique, qu'il a autresfois eus à plaisir. Voire, comme si Dieu se délectoit de ces choses extérieures et caduques, ou comme si jamais il s'y fust arresté. Nous avons desjà dit qu'il n'a rien fait de tout cela à cause de soy-mesme : mais qu'il a ordonné le tout pour le salut des hommes. Si un médecin usoit de quelque remède pour guairir un jeune homme, et puis que l'ayant à panser en sa vieillesse il usast d'une autre façon, dirions-nous pourtant qu'il réprouvast la forme qu'il avoit desjà tenue, ou qu'elle luy despleust? Au contraire, il respondra qu'il a tousjours une mesme reigle, mais qu'il a regard à l'aage. Ainsi il a esté expédient que Jésus-Christ estant encores absent fust figuré par divers signes pour annoncer sa venue, que ne sont pas ceux qui nous représentent maintenant qu'il est venu. Touchant de la vocation de Dieu et de sa grâce qui a esté espandue plus amplement qu'elle n'avoit esté au paravant, et que l'alliance de salut a esté faite avec tout le monde, laquelle n'estoit donnée qu'au peuple d'Israël : je vous prie, qui est-ce qui contredira que ce ne soit raison que Dieu dispense librement ses grâces, et selon son bon plaisir? qu'il