CHAPITRE XII
Qu'il afalu que Jésus-Christ, pour faire office de Médiateur, fustfait homme.
\ Or il estoit tant et plus requis que cestuy qui devoit estre nostre Médiateur, fust vray Dieu et homme. Si on demande dont ceste nécessité est venue, elle n'a pas esté simple et absolue (comme on parle) : mais la cause en a esté fondée sous le décret éternel de Dieu, dont le salut des hommes dépendoit. Or ce Père de toute clémence et bonté a ordonné ce qu'il nous cognoissoit estre le plus utile. Car puis que nos iniquitez ayans jette une nuée entre luy et nous, pour empescher que nous ne veinssions à luy, nous avoyent du tout aliénez du royaume des cieux : nul ne pouvoit estre moyen pour nous réconcilier qu'il ne luy fust familier. Et qui est-ce qui en fust approché? se fust-il trouvé quelqu'un des enfans d'Adam ? mais tous avec leur père avoyent ceste haute majesté en horreur. Quelqu'un des Anges y eust-il suffi? mais tous aussi bien avoyent besoin d'un chef, par la liaison duquel ils fussent affermis pour adhérer à Dieu à jamais. Il ne restoit doncques nul remède, que tout ne fust désespéré, sinon que la majesté mesme de Dieu descendistànous, puis qu'il n'estoit pas en nostre pouvoir de monter à icelle. Parquoy il a falu que le Fils de Dieu nous fust fait Inimanuel : c'est-à-dire, Dieu avec nous : voire à telle condition que sa divinité et la nature des hommes fussent unies ensemble : autrement il n'y eust point eu de voisinage assez prochain, ne d'affinité assez ferme pour nous faire espérer que Dieu habitast avec nous. Car nos ordures et sa pureté faisoyent un trop grand divorce.
Encores que l'homme fust demeuré en son intégrité, si est-ce que sa condition estoit trop basse pour parvenir à Dieu : combien moins s'est-il peu eslever en tel degré, après s'estre plongé par sa ruine mortelle en la mort et aux enfers? après s'estre souillé de tant de macules, voire empunaisi en sa corruption, et abysmé en tout malheur? Pourtant ce n'est point sans cause que sainct Paul voulant proposer Jésus-Christ pour Médiateur, notamment l'appelle Homme : Il y a, dit-il, un Médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ qui est homme1. Il le pouvoit bien nommer Dieu, ou bien omettre le nom d'homme comme celuy de Dieu : mais pource que le sainct Esprit parlant par sa bouche cognoissoit nostre infirmité, il a usé de ce remède pour venir au-devant : c'est de mettre le Fils de Dieu de nostre rang, afin de nous rendre familiers à luy. Atin doncques que nul ne se tormentast où il faudroit chercher ce Médiateur, ou par quelle voye on le pourroit trouver, en l'appelant Homme, il advertit qu'il nous est prochain, voire qu'il nous attouche de si près que rien plus, estant nostre chair. Brief, il signifie ce qui est expliqué ailleurs plus au long : c'est asçavoir que nous n'avons point un Sacrificateur, qui ne puisse avoir compassion de nos infirmitez, veu qu'il a esté du tout tenté à la manière des hommes, excepté qu'il n'a eu nulle macule de péché 2.
2 Cecy sera encores mieux entendu, si nous réputons de quelle importance a
1) 1 Tim.11,5.
2) Héb. IV, 18.
esté l'office du Médiateur : asçavoir de nous restituer tellement en la grâce de Dieu, que nous soyons faits ses enfans, et héritiers de son royaume : au lieu qu'estans lignée maudite d'Adam, nous estions héritiers de la géhenne d'enfer. Oui eust peu faire cela, si le Fils de Dieu mesme n'eust esté fait homme, et qu'il prinst tellement du nostre, qu'il communiquast ce qui estoit sien, Yûire faisant nostre par grâce ce qui estoit sien de nature? Ayans doncques ceste arre, que le Fils naturel de Dieu a prins un corps commun avec nous, et a esté fait chair de nostre chair, et os de nos os, nous avons certaine confiance que nous sommes enfans de Dieu son Père, veu que luy n'a point desdaigné de prendre ce qui nous estoit propre, pour estre fait un avec nous, et nous faire compagnons avec soy de ce qui luy estoit propre : et par ce moyen d'estre pareillement avec nous Fils de Dieu et Fils d'homme. De là vient ceste saincte fraternité, de laquelle il nous enseigne disant, Je monte à mon Père et à vostre Père, mon Dieu et vostre Dieu 1. Voylà comment nous sommes asseurez de l'héritage céleste : c'est que le Fils unique de Dieu, auquel l'héritage universel appartient, nous a adoptez pour ses frères, et par conséquent faits héritiers avec luy 2. D'avantage, il estoit tant et plus utile, que celuy qui devoit estre nostre Rédempteur, fust vray Dieu et homme, pource qu'il faloit qu'il engloutist la mort : et qui en fust venu à bout, sinon la vie? C'estoit à luy de vaincre le péché : et qui est-ce qui le pouvoit faire sinon la justice? C'estoit à luy de destruire les puissances du monde et de l'air : et qui eust peu acquérir telle victoire, sinon celuy qui est la vertu surmontant toute hautesse? Or où gist la vie, la justice, et l'empire du ciel, sinon en Dieu? C'est luy doncques, qui selon sa clémence infinie s'est fait nostre en la personne de son Fils unique, en nous voulant racheter.
3 L'autre partie de nostre réconciliation avec Dieu, estoit que l'homme qui s'estoit ruiné et perdu par sa désobéissance,
1) Jean XX, 17.
2) Rom. VIII, 17.
apportast à l'opposite pour remède une obéissance, laquelle satisfistau jugement de Dieu, en payant ce qui estoit deu pour son péché. Ainsi nostre Seigneur Jésus est apparu ayant vestu la personne d'Adam, et prins son nom pour se mettre en son lieu, afin d'obéir au Père, et présenter au juste jugement d'iceluy son corps pour pris de satisfaction, et souffrir la peine que nous avions méritée, en la chair en laquelle la faute avoit esté commise. En somme, d'autant que Dieu seul ne pouvoit sentir la mort, et l'homme ne la pouvoit vaincre, il a conjoinct la nature humaine avec la siene, pour assujetir l'infirmité de la première à la mort, et ainsi nous purger et acquitter de nos forfaits : et pour nous acquérir victoire en vertu de la seconde, en soustenantles combats de la mort pour nous. Parquoy ceux qui despouillent Jésus-Christ ou de sa divinité, ou de son humanité, diminuent bien sa majesté et gloire, et obscurcissent sa bonté et grâce : mais d'autre part ils ne font pas moins d'injure aux hommes, desquels ils renversent la foy, laquelle ne peut consister, qu'estant appuyée sur ce fondement. Il y a aussi d'avantage, qu'il a falu que les fidèles attendissent pour leur Rédempteur ce fils d'Abraham, et de David, que Dieu leur avoit promis en sa Loy, et aux Prophètes. Dont les âmes fidèles recueillent un autre fruit : c'est que par le discours de l'origine estans conduits jusques à David et à Abraham, elles cognoissent mieux et plus certainement que nostre Seigneur Jésus est ce Christ, qui avoit esté tant renommé et célébré entre les Prophètes.
Mais surtout il nous convient retenir ce que j'ay dit n'aguères, que le Fils de Dieu nous a donné un bon gage de la société que nous avons avec luy par la nature qu'il a commune avec nous : et qu'estant vestu de nostre chair, il a desconfit la mort avec le péché, afin que la victoire et le triomphe fust nostre, et qu'il a offert en sacrifice ceste chair qu'il avoit prinse de nous, afin qu'ayant purgé les péchez, il effaçast nostre condamnation, et appaisast l'ire de Dieu son Père. 4 Celuy qui sera attentif à considérer ces choses selon qu'elles en sont dignes,