‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 306 sur 335 · LIVRE II, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE XII

mesprisera aisément les spéculations extravagantes, lesquelles transportent beaucoup d'esprits volages et trop convoiteux de nouveauté. Telle est la question qu'aucuns esmeuvent : c'est, Encores que le genre humain n'eust point eu besoin d'estre racheté, que Jésus- Christ n'eust point laissé d'estre fait homme. Je confesse bien qu'en Testât premier de la création, et en l'intégrité de nature desjà il estoit ordonné chef sur les hommes et les Anges : pour laquelle raison sainct Paul l'appelle Premier-nay entre toutes créatures l. Mais puis que l'Escriture prononce haut et clair qu'il a esté vestu de nostr'e chair, pour estre fait Rédempteur, c'est une témérité trop grande d'imaginer autre cause ou autre fin. C'est chose toute notoire pourquoy il a esté promis, dés le commencement : asçavoir pour restaurer le monde qui estoit cheut en ruine, et secourir aux hommes qui estoyent perdus. Et pourtant son image a esté proposée sous la Loy aux sacrifices, afin que les fidèles espérassent que Dieu leur seroit propice, estant réconcilié par la purgation des péchez. Certes puis qu'en tous siècles, mesmes devant que la Loy fust publiée, jamais le Médiateur n'a esté promis qu'avec sang, nous avons à recueillir de là, qu'il estoit destiné par le conseil éternel de Dieu à nettoyer les macules des hommes, d'autant que c'est un signe de réparation d'offense, qu'espandre le sang. Et les Prophètes n'ont pas autrement parlé de luy, qu'en promettant qu'il viendroit pour réconcilier Dieu et les hommes. Ce qui nous suffira de prouver pour ceste heure, par ce tesmoignage d'Isaïe, qui est solennel entre les autres : où il est dit, qu'il sera frappé de la main de Dieu pour les crimes du peuple : que le chastiement de nostre paix sera sur luy : qu'il sera Sacrificateur pour s'offrir en hostie : qu'il nous guairira par ses playes : que tous ont erré et se sont esgarez comme brebis errantes : et qu'il a pieu à Dieu de l'affliger, afin qu'il portast les iniquitez de tous 2. Quand nous oyons que Jésus-Christ est proprement ordonné par décret inviolable du

ciel pour secourir aux povres pécheurs, concluons que tous ceux qui passent ces bornes, laschent par trop la bride à leur folle curiosité. Luy aussi estant apparu au monde, a déclairé que la cause de son advénement estoit de nous recueillir de mort à vie, nous ayant appointez avec Dieu. Les Apostres ont testitié le mesme. Voylà pourquoy sainct Jehan devant que de dire que la Parole a esté faite chair1, parle de la révolte et cheute de l'homme. Mais il n'y a rien meilleur que d'ouyr Jésus-Christ luy-mesme tuaittant de son office, comme quand il dit, Dieu a tant aimé le monde, qu'il n'a point espargné son Fils unique mais l'a livré à la mort, afin que tous ceux qui croiront en luy, ne périssent point, mais ayent la vie éternelle2. Item, L'heure est venue que les morts orront la voix du Fils de Dieu : et ceux qui l'auront ouye, vivront3. Item, Je suis la résurrection et la vie : qui croit en moy, estant mort vivrai Item, Le Fils de l'homme est venu pour sauver ce qui estoit péri5. Item, Ceux qui sont sains, n'ont que faire de médecin 6. Ce ne seroit jamais fait, si je vouloye recueillir tous les passages servans à ce propos. Certes les Apostres d'un commun accord nous ameinent tous à ce principe. Et de faict, s'il n'estoit venu pour nous réconcilier à Dieu, sa dignité sacerdotale tomberoit bas, veu que le Sacrificateur est interposé entre Dieu et les hommes, pour obtenir pardon des péchez7. Il ne seroit point nostre justice, veu qu'il a esté fait hostie pour nous, afin que Dieu ne nous impute point nos fautes8 : brief, il seroit desnué de tous les tiltres dont l'Escriture l'honore. Le dire de sainct Paul aussi seroit renversé, que Dieu a envoyé son Fils, pour faire ce qui estoit impossible à la Loy : c'est, qu'en similitude de chair pécheresse il portast nos péchez9. Ce qu'il dit aussi en un autre passage n'auroit point de lieu : c'est que la grande bonté de Dieu et amour envers les hommes a esté cognue, quand il nous a donné son Fils pour Rédempteur. En somme

l)Col. I, 15.

2) 1s. LUI, 4-6.

1) Jean I, H.

3) Jean V,25.

S) Matth. XVIII, 11.

7) Héb.V, 1.

9) Rom. VIII, 3.

2) Jean III, 16.

4) Jean XI, 25.

6) Matth. IX, 12.

8) 2 Cor. V, 19. .

l'Escriture n'assigne autre fin pour laquelle Jésus-Christ ait voulu prendre noslre chair, ef ait esté envoyé du Père sinon afin d'estre fait sacrifice d'appointement l. Il a esté ainsi escrit, et a falu que Christ souffrist, et qu'on preschast repentance en son Nom2, dit-il en sainct Luc : et sainct Jehan de mesme, Le père m'aime, d'autant que je mets ma vie pour mes brebis, Le Père le m'a ainsi commandé. Item, Comme Moyse a eslevé le serpent au désert, ainsi faut-il que le Fils de l'homme soit exalté. Item, Père, sauve-moy de ceste heure : mais pour ceste cause y suis-je venu. Père, glorifie ton Fils3. Or en ces passages il marque notamment pour quelle fin il a prins chair humaine : c'est d'estre fait sacrifice et satisfaction pour abolir les péchez. Par mesme raison Zacharie dit en son cantique, qu'il est venu suyvant la promesse donnée aux Pères, pour esclairer ceux qui estoyent assis en ténèbres de mort4. Qu'il nous souviene que toutes ces choses sont preschées du Fils de Dieu, auquel sainct Paul dit que tous thrésors de sagesse et intelligence sont cachez : et outre lequel il se glorifie ne rien sçavoir 5.

5 Si quelqu'un réplique que tout cela n'empesche point que Jésus-Christ, qui a racheté ceux qui estoyent damnez n'ait peu aussi testifier son amour envers ceux qui fussent demeurez sains ei entiers en vestant leur nature : la response est briefve, puis que le sainct Esprit prononce que par le conseil éternel de Dieu ces deux choses ont esté conjoinctes ensemble, qu'il fust fait nostre Rédempteur et participant de nostre nature, qu'il n'est licite de nous enquérir plus outre: Car si quelqu'un ne se contentant point du décret immuable de Dieu, est chatouillé de convoitise d'en sçavoir plus outre, il monstre par cela qu'il ne se contente non plus de Jésus-Christ, en ce qu'il nous a esté donné pour pris de rédemption.

Mesmes sainct Paul ne récite pas seulement pourquoy il nous a esté envoyé :

mais en traiftant de ce haut mystère de la prédestination, il bride en cest en-

1) Tite II, 14. 2) Luc XXIV, 26.

3) Jean X. 17 ; III, 1 4 ; XII, 27, 28. 4) Luc I, 79. 5) Col. 11, 3; ) Cor. II, 2.

droict tous fols appétis, et toute outrecuidance de l'esprit humain, en disant que le Père nous a esleus devant la création du monde , pour nous adopter au nombre de ses enfans, selon le propos de sa volonté, et qu'il nous a eus agréables au nom de son Fils bien-aimé, auquel nous avons rédemption par son sang1. Certes il ne présuppose point yci la cheute d'Adam comme ayant précédé en temps, mais il monstre ce que Dieu a déterminé devant tous siècles, en voulant remédier à la misère du genre humain.

Si quelqu'un derechef objecte qu'un tel conseil de Dieu est provenu de la ruine de l'homme, laquelle il prévoyoit, ce m'est bien assez que tous ceux qui se donnent congé de chercher en Christ, ou appètent de sçavoir de luy plus que Dieu n'en a prédestiné en son conseil secret, s'avancent et se desbordent d'une audace trop énorme à forger un nouveau Christ. Et c'est à non droict que sainct Paul, après avoir parlé du vray office de Jésus- Christ, prie qu'il donne Esprit d'intelligence aux siens pour leur faire comprendre quelle est la longueur, hautesse, largeur et profondeur : asçavoir la charité de Christ , laquelle est par-dessus toute science 2 : comme si de propos délibéré il barroit nos esprits entre des treillis, pour les empescher de décliner tant peu que ce soit çà ne là quand il est fait mention de Christ : mais les exhorter à se tenir, ù la grâce de réconciliation qu'il nous a apportée. Et puis que le mesme Apostre teslifie ailleurs que c'est une parole fidèle et arrestée, que Jésus- Christ est venu pour sauver les pécheurs 3, je m'y repose volontiers. Puis aussi qu'il enseigne que la grâce laquelle nous est manifestée en l'Evangile nous a esté donnée en Jésus-Christ devant tous temps et siècles4, je conclu qu'il nous convient demeurer constamment en icelle jusques à la fin. Osiander sans raison renverse ceste modestie; car combien que ceste question eust esté esmeue jadis de quelques-uns, il s'y est tellement escarmouche, qu'il en a malheureusement troublé l'Eglise. Il argue de présomption ceux

1) Ephés. I, 4-7.

3) 1 Tim. I, 15.

2) Ephés. III, 16-19.

4) i Tim. I, 9.

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