‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 319 sur 335 · LIVRE H, CHAPITRE XY · texte numérisé non relu

LIVRE H, CHAPITRE XY

voire crucifié1. Car aussi il n'est point licite d'outrepasser la simplicité de l'Evangile : mesmes ceste dignité prophétique, de laquelle nous disons que Jésus-Christ a esté orné, tend là, que nous sçachions, que toutes les parties de sagesse parfaite sont contenues en la somme de doctrine qu'il a enseignée.

3 Je vien au Règne, duquel nous parlerions en vain et sans fruit, si les lecteurs n'estoyent au paravant advertis qu'il est de nature spirituelle : pource que de là on peut recueillir quel est son usage, et de quoy il nous proulite : brief, toute sa vertu et éternité. Or combien que l'Ange aussi en Daniel approprie l'éternité à la personne de Jésus-Christ, l'Ange aussi en sainct Luc à juste tiltre l'estend au salut du peuple2. Ce pendant sçachons que l'éternité mesme de l'Eglise est double, ou qu'il la faut considérer en deux sortes : la première s'estend à tout le corps de l'Eglise, l'autre est spéciale à chacun membre. Ce qui est dit au Pseaume se rapporte à la première : asçavoir, J'ay juré par ma saincteté à David, et ne luy mentiray point, que sa semence demeurera à jamais, que son throne sera comme le soleil devant moy, et qu'il sera establi éternellement comme la lune, laquelle me sera tesmoin fidèle au ciel3. Car il n'y a doute que là Dieu ne promette qu'il sera protecteur et gouverneur de son Eglise, par la main de son Fils. Et de faict la vérité de ceste prophétie ne sera trouvée qu'en Jésus-Christ, veu que tantost après la mort de Salomon, la majesté du royaume d'Israël fut abatue pour la plus grande partie, et transférée à un homme privé, avec grande ignominie et opprobre de la famille de David : et depuis a esté diminuée de plus en plus, jusques à ce qu'elle ait défailli du tout avec confusion honteuse. La sentence d'Isaïe convient avec le propos que nous avons allégué du Pseaume, Qui est-ce qui racontera son aagev? Car en disant que Jésus -Christ ressuscitera après sa mort pour avoir vie de longue durée, il conjoinct ses membres avec luy. Ainsi toulesfois et quanles que nous oyons que Jésus-Christ a une

1) 1 Cor. II, 2.

3) P». LXXKIX, 36-38.

2) Dan. II, 44; Luc I, 33.

4) Is. LUI, 8.

puissance permanente, eslimons que c'est la forteresse pour maintenir la perpétuité de l'Eglise : afin qu'entre les révolutions si confuses dont elle est continuellement agitée , les tempestes et tourbillons espovantables qui la menacent de perdition, elle demeure sauve. Et voylà comment David se mocque hardiment de l'audace des ennemis, qui s'efforcent de rompre le joug de Dieu et de son Christ : et dit que c'est en vain que les Rois et les peuples s'escarmouchent, pource que celuy qui habite es cieux, est assez fort pour rompre toutes leurs impétuositez1.

Par ces mots il exhorte les fidèles à prendre courage , quand ils verront l'Eglise estre opprimée : pource qu'elle a un Roy * qui la gardera. Pareillement quand le Père dit à son Fils, Sieds-toi à ma dextre, jusques à ce que je face ton marchepied de tes ennemis2 : il déclaire que combien qu'il y ait beaucoup d'ennemis puissans et robustes qui conspirent pour abysmer l'Eglise, toutesfois qu'ils n'auront pas la force d'anéantir le décret immuable de Dieu : par lequel il a estably son Fils Roy éternel. Dont il s'ensuit qu'il est impossible que le diable avec tout l'appareil et équipage du monde, efface jamais l'Eglise, laquelle est fondée sur le throne éternel de Christ. Quant à l'usage particulier de chacun fidèle , ceste mesme éternité les doit eslever en l'espérance de l'immortalité qui leur est promise. Car nous voyons que tout ce qui est terrien et du monde est temporel, et mesmes caduque. Et pourtant Christ afin de fonder nostre espérance sur les cieux, prononce que son Royaume n'est pas de ce monde3. Rrief, quand chacun de nous oit dire que le règne de Christ est spirituel, estant esveillé de ce mot, il se doit transporter à l'espérance d'une meilleure vie, et se tenir asseuré que ce qu'il est maintenant sous la protection de Jésus-Christ, c'est pour en recevoir le fruit entier au siècle à venir. 4 Ce que nous avons dit, que la nature et utilité du règne de Jésus-Christ ne se peut autrement comprendre de nous, que quand nous le cognoissons estre spirituel, se vérifie assez par ce que nostre

1) Ps. II, 1-5.

3) Jeun XVIII, 36.

2) Ps. CX, 1.

condition est misérable tout le cours de la vie présente, où il nous faut batailler sous la croix. Que nous proufiteroit-il doncques d'estre assemblez sous l'Empire du Roy céleste, si le fruit de ceste grâce ne s'estendoit plus loin que Testât de la vie terrienne? Il nous convient doncques sçavoir, que tout ce qui nous est promis de félicité en Jésus-Christ n'est point attaché aux commoditez externes, pour nous faire vivre joyeusement et en repos , nous faire florir en richesses, nous esgayer à nostre aise et sans souci, et jouir des délices que la chair a accouslumé d'appéter : mais plustost que le tout doit se rapporter à la vie céleste. Toutesfois comme au monde Testât prospère d'un peuple sera estimé, partie quand il aura provision de tous biens à souhait , et sera paisible au dedans : partie quand il sera bien muni de force pour se défendre au dehors contre ses ennemis : aussi Jésus-Christ garnit et pourvoit les siens de toutes choses nécessaires au salut de leurs âmes, et les arme et équippe pour avoir vertu inexpugnable contre tous assaux des ennemis spirituels. Dont nous sommes enseignez qu'il règne pour nous plus que pour luy, voire au dedans et au dehors : c'est qu'estans enrichis de dons spirituels, desquels naturellement nous sommes vuides, et en ayans receu telle mesure que Dieu cognoist estre expédiente, nous sentions par telles prémices que nous sommes vrayement conjoincts à Dieu pour parvenir à une félicité entière. Secondement, qu'estans soustenus par la vertu de l'Esprit, ne doutions point que nous ne demeurions tousjours victorieux contre le diable, le monde et tout genre de nuisance. A quoy tend la response de Jésus- Christ aux Pharisiens : C'est que le Royaume de Dieu ne devoit pas venir avec marques notables, pource qu'il est en nous1. Car il est vray-semblable que les Pharisiens ayans entendu que Jésus- Christ se portoit pour Roy et se faisoit autheur de la souveraine bénédiction de Dieu, Tinterroguoyent par mocquerie, demandans qu'il en produisist les ensei-

1) Luc XVII, 20, 21.

gnes. Or Jésus-Christ voulant prévenir ceux qui autrement sont trop enclins à la terre, leur commande d'entrer en leur conscience : pource que le règne de Dieu est justice, paix et joye au sainct Esprit1. Par cela nous sommes briefvement enseignez de quoy nous prouflte le règne de Christ. Car puisqu'il n'est ne terrien ne charnel, pour estre sujet à corruption, mais spirituel : il nous attire là-haut et introduit à la vie permanente, afin que nous passions doucement et en patience le cours de ceste vie, sous beaucoup de misères, faim, froid, mespris, opprobres, toutes fascheries et ennuis, nous contentans de ce bien seul, d'avoir un Roy qui ne nous défaudra jamais qui ne nous subviene en nos nécessitez, jusques à ce qu'ayans achevé le terme de guerroyer, nous soyons appelez au triomphe. Car il tient une telle façon à régner qu'il nous communique tout ce qu'il a receu du Père. Or puis qu'il nous arme et munit de sa puissance, qu'il nous empare de sa beauté et magnificence, qu'il nous enrichit de ses biens : de là nous avons trèsample matière de nous glorifier, mesmes nous sommes fortifiez en fiance , pour guerroyer sans crainte contre le diable, le péché et la mort. Et puis que nous sommes revestus de sa justice, il y a bien occasion de surmonter vaillamment tous les opprobres du monde : et comme il nous remplit tant libéralement de ses dons, luy produire de nostre costé fruits qui servent à sa gloire.

5 Parquoy son onction royale ne nous est pas mise en avant, comme estant faite d'huile ou d'onguens aromatiques : mais il est appelé le Christ de Dieu, pource que l'Esprit de sagesse, intelligence, conseil, force et crainte de Dieu est reposé sur luy 8. C'est ceste huile de joye, de laquelle il est prononcé au Pseaume, Il a esté oinct abondamment par-dessus ses compagnons 3. Car s'il n'y avoit telle fécondité et excellence en luy, nous serions tous povres affamez. Et de faict, comme nous avons dit, ce n'est pas pour soy qu'il a esté enrichi, mais pour eslargir de son abondance à ceux qui sont

1) Rom. XIV, (7.

3) Ps. XLV, 8.

2) Is. XI, 2.

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