LIVRE II, CHAPITRE XV
secs et altérez. Car comme il est dit que le Père n'a point donné Esprit par mesure à son Fils, aussi la raison est exprimée ailleurs, c'est afin que nous recevions tous de sa plénitude, et grâce pour grâce I. De ceste fontaine nous découle la grande largesse dont sainct Paul fait mention, par laquelle la grâce est diversement distribuée aux tidèles selon la mesure de donation de Christ 2. Par ces passages est encores mieux confermé ce que j'ay dit : asçavoir que le Royaume de Christ gist en Esprit, non pas en délices ou pompes terriennes. Et par conséquent si nous désirons y avoir part, qu'il nous faut renoncer au monde. Il y a eu un sacrement visible de ceste onction au Baptesme de Jésus-Christ, quand l'Esprit est reposé sur luy en forme de colombe 3. Or que l'Esprit avec ses dons soit signifié par le mot d'Onction, il n'est pas nouveau, et ne le doit-on trouver bors de raison, veu que nous n'avons substance d'ailleurs pour estre végétez : sur tout, quant à la vie céleste, il n'y a pas une seule goutte de vigueur en nous, sinon ce qui nous est distillé par le sainct Esprit, lequel a esleu son siège en Jésus-Christ, afin que de luy sourdissent tous biens célestes pour nous en rassasier largement, desquels autrement nous sommes si vuides et indigens que rien plus. Parquoy d'autant que les tidèles sont maintenus par la vertu de leur Roy pour demeurer invincibles, et sont enrichis de ses biens spirituels, ils ne sont point nommez Chresliens sans cause. Au reste, la sentence de sainct Paul que nous avons touchée cydessus, asçavoir que Jésus-Christ rendra le Royaume à Dieu son Père, et qu'il luy sera assujeti 4, ne dérogue rien à ce que nous avons dit : pource qu'il n'entend autre chose, sinon que quand nostre gloire sera accomplie, il n'y aura pas une telle façon de gouverner qu'il y a aujourd'huy, car le Père a donné toute puissance à son Fils, afin de nous conduire sous sa main, nourrir et sustenter, nous garder sous sa protection, nous subvenir à tout besoin. Parquoy ce pendant que nous sommes comme eslonanez de Dieu
1) Jean III, 34; I, 16.
3) Jean I, 32.
2) Ephés. IV, 7.
V) I Cor. XV, 24,28.
estans pèlerins au monde, Jésus-Christ est entre deux rour nous mener petit à petit à une plene conjonction. Et de faict, ce qu'il est assis à la dextre du Père, vaut autant à dire comme s'il estoit nommé son Lieutenant, lequel a vers soy toute authorité : car Dieu veut régner sur nous par tel moyen, qu'en la personne de son Fils il soit Roy et protecteur de son Eglise. Comme aussi sainct Paul l'expose, qu'il a esté levé à la dextre du Père, pour eslre chef de l'Eglise, laquelle est son corps l. Ce qu'il dit ailleurs tend à unemesme fin : asçavoir, qu'il luy a esté donné un nom souverain par-dessus tout nom, ù ce qu'au nom de Jésus tout genouil se ployé, et que toute langue confesse qu'il est en la gloire de Dieu le Père 2. Mesmes par ces mots il nous monstre l'ordre du règne de Christ, tel qu'il est nécessaire pour nostre infirmité présente. Ainsi le mesme Apostre argue trèsbien, que Dieu au dernier jour sera par soy chef unique de l'Eglise : pource que Jésus-Christ aura lors plenement exécuté et achevé la charge qui luy est commise, de conserver son Eglise et l'amener à salut. Pour ceste raison (comme nous avons dit) l'Escriture l'appelle souventesfois Seigneur : pource que le Père céleste l'a constitué sur nous, à telle condition qu'il veut exercer par luy son empire. Car combien qu'il y ait plusieurs seigneuries au monde, toutesfois nous n'avons qu'un seul Dieu le Père, duquel sont toutes choses, et nous en luy : et un seul Seigneur Christ, par lequel sont toutes choses, etjnous par luy s. Dont on peut aussi conclurre,que Jésus- Christ est le mesme Dieu qui a prononcé par la bouche d'Isaïe, qu'il est Roy et Législateur de l'Eglise *. Car combien qu'il proteste partout, que ce qu'il a de puissance est don et bénéfice de son Père, par cela il ne signifie autre chose, sinon qu'il règne en majesté et vertu divine : comme pour ceste cause il a vestu la personne du Médiateur, afin d'approcher de nous privément, en descendant du sein et de la gloire incompréhensible de son Père. En quoy il nous a tant plus obligez
1) Ephés. I, 22, 23.
3) 1 Cor. VIII, 5, 6.
2) Phi). II, 9-11.
4) Is. XXXIII, 22.
à nous ranger d'un commun accord à son obéissance, et mesmes luy offrir nos services d'une franche promptitude de courage. Car comme il prend l'office de Roy et Pasteur envers les débonnaires, qui se rendent dociles et traittablesde leur bon gré : aussi à l'opposite il est dit qu'il porte un sceptre de fer, pour briser et menuiser comme pots de terre, tous les hautains et rebelles *.. Nous oyons aussi en l'autre Pseaume, qu'il sera Juge des peuples pour remplir la terre de corps morts,*et fonder aux pieds toute hautesse qui se dressera contre luy 2. On voit bien desjà quelques exemples de ceci: mais le plein effect en apparoistra au dernier jour : mesmes ce sera le dernier acte du règne de Jésus-Christ.
6 Quant à la Sacriticature, nous avons à noter en brief que la fin et l'usage d'icelle est, que Jésus-Christ nous acquière faveur, et nous rende agréables à Dieu par sa saincteté, entant qu'il est Médiateur pur de toute macule. Mais pource que la malédiction depuis le péché d'Adam a justement préoccupé l'entrée du ciel, et que Dieu, entant qu'il est Juge, nous est contraire : il est requis que le Sacrificateur, pour nous faire ouverture de grâce, et appaiser l'ire de Dieu, intervieneavec satisfaction; dont il a falu que Jésus-Christ, pour s'acquitter de cest office, veinst en avant avec sacrifice. Car mesmes sous la Loy il n'estoit pas licite au Sacrificateur d'entrer au sanctuaire qu'avec présent de sang, ù ce que les fidèles cognussent combien que le Sacrificateur fust establi pour intercéder et obtenir pardon, toutesfois que Dieu ne pouvoit estre appaisé que les péchez ne fussent purgez. Ce qui est déduit par l'Apostre bien au long en l'Epistre aux Hébrieux, depuis le septième chapitre quasi jusques en la fin du dixième. La somme toutesfois revient là, que la dignité sacerdotale n'appartientqu'à Jésus- Christ, d'autant que par le sacrifice de sa mort il a effacé l'obligation qui nous rendoit criminels devant Dieu, et a satisfait pour nos péchez. Or quelle importance il y a en cela, nous en devons estre
1) Ps. II, 9.
8) Ps. CX, 6.
advertis par le jurement solennel que Dieu a proféré, disant qu'il ne s'en repentira pas, Tu es Sacrificateur éternel selon l'ordre de Melchisédech J ; car il n'y a doute que Dieu n'ait voulu ratifier ce qu'il cognoissoit estre le principal appuy de nostre salut. Et de faict, comme il a esté dit, nous n'avons nul accès à Dieu, ny nos prières, sinon estant sanctifiez par le Sacrificateur : duquel l'office est de purger nos souilleures et nous impétrer grâce, de laquelle autrement nous sommes reboutez par l'immondicité et pollution de nos vices. Ainsi nous voyons qu'il convient commencer par la mort de Jésus-Christ, pour sentir l'efficace et le proufit de sa sacrifîcature : dont il s'ensuit qu'il est Intercesseur à jamais, et qu'à sa requeste et en faveur de luy nous sommes agréables à Dieu. Laquelle doctrine non-seulement engendre certaine fiance de prier Dieu, mais aussi rend nos consciences paisibles et asseurées, puis que Dieu nous appelle à soy tant humainement, et nous certifie que tout ce qui est consacré par le Médiateur luy est plaisant. Or comme ainsi soit qu'en la Loy Dieu ait voulu qu'on luy otfrist hosties de bestes brutes, il y a eu une façon nouvelle et diverse en Jésus- Christ : c'est que luy estant Sacrificateur fust aussi l'oblalion, pource qu'il ne se pouvoit trouver autre satisfaction suffisante pour abolir la coulpe de nos péchez, et ne se pouvoit aussi trouver homme digne pour offrir à Dieu son Fils unique. D'avantage, Jésus-Christ porte le nom de Sacrificateur, et en a l'effect, non-seulement pour nous rendre le Père favorable et propice, entant que par sa mort il l'a réconcilié pour tout jamais : mais aussi pour nous faire ses compagnons en tel honneur. Car combien que nous soyons poilus en nous, estans faits Sacrificateurs en luy2, nous avons liberté de nous offrir à Dieu avec tout ce qu'il nous a donné, et d'entrer franchement au sanctuaire des cieux, sçachans que les sacrifices de prières et louanges provenans de nous, seront agréables et de bonne odeur en sa présence. Mesmes le dire de Jésus-Christ,
1) Ps. ex, *.
2) Apoc. I, 6.