‹ Institution de la religion chrestienneChapitre 322 sur 335 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Comment Jésus-Christ s'est acquitté de l'office de Médiateur, pour nous acquérir salut : où il est traitée de sa mort, résurrection et ascension.

1 Ce que nous avons dit jusques yci de nostre Seigneur Jésus, se doit rapporter à ce but, qu'estans damnez, morts et perdus en nous-mesmes, nous cherchions absolution, vie et salut en luy : comme nous sommes enseignez par ceste sentence notable de sainct Pierre, qu'il n'y a autre nom sous le ciel donné aux hommes, auquel ils puissent estre sauvez 3. Et de faict, ce n'a pas esté de cas fortuit ou à l'appétit des hommes, que le nom de Jésus luy a esté imposé : mais il a esté apporté du ciel par l'Ange estant envoyé héraut du décret éternel et inviolable, voire en adjoustant la raison, qu'il esloit envoyé pour sauver le peuple, le rachetant de ses péchez4. En quoy ce que nous avons dit ailleurs est a noter : c'est que l'office de Rédempteur luy a estéenjoinct pour nous estre aussi Sauveur. Ce pendant la rédemption ne seroit qu'à demi, si elle ne nous conduisoit de jour en jour continuellement jusques au bout de nostre salut. Parquoy nous ne pouvons pas décliner tant peu que ce soit de Jésus-Christ, que nostre salut ne s'esvanouisse, puis qu'il réside entièrement en luy : tellement que tous ceux qui ne s'y reposent et n'y prenent leur contentement, se privent de toute grâce. Parquoy l'aJverlissement de

1) Jean XVII, 19 S) Act. IV, 12.

2) Daniel IX, 2i.

4) Matth. 1,21; Luc I, 31.

sainct Bernard est bien digne qu'on y pense : c'est que le nom de Jésus n'est pas seulement clairté : mais aussi viande: pareillement huile de confiture, sans laquelle toute viande est seiche : que c'est le sel pour donner goust et saveur à toute doctrine , qui autrement seroit fade.

Brief, que c'est miel en la bouche, mélodie aux oreilles, liesse au cœur, médecine à l'âme : et que tout ce qu'on peut disputer n'est que fadaise, si ce nom n'y résonne ' : mais il est requis de bien considérer comment il nous a acquis salut, afin que non-seulement nous soyons persuadez qu'il en est autheur, mais aussi qu'ayans embrassé tout ce qui appartient à bien et fermement appuyer nostre foy, nous rejettions toutes choses qui nous pourroyent distraire ça et là: car comme ainsi soit que nul ne puisse descendre en soy, et sonder à bon escient quel il est, qu'il ne sente que Dieu luy est contraire et ennemy, et que par conséquent il n'ait besoin de chercher le moyen et façon de l'appaiser : (ce qui ne se peut faire sans satisfaction) il est question d'estre yci bien arresté en certitude plene et indubitable. Car l'ire de Dieu tient tous.iours les pécheurs saisis, jusques à ce qu'ils soyenl absous : pource que luy estant

1) Bernard., In Canne. . serui. XV.

INSTITUTION CIIRESTIENNE.

juste Juge, ne peut souffrir que sa Loy soit violée, qu'il n'en face punition, et qu'il ne se venge du mespris de sa majesté.

2 Toutesfois devant que passer outre, nous avons à regarder comment cecy s'accorde, que Dieu lequel nous a prévenus de sa miséricorde, nous ait esté ennemy jusques à ce qu'il nous a esté réconcilié par Jésus-Christ. CaT comment, nous c-ust-il donné en son Fils unique un gage si singulier de son amour, sinon que desjà au paravant il nous eust porté faveur gratuite? D'autant doncques qu'il y a yci quelque apparence de contrariété, je vuideray le scrupule qui y peut estre. Le sainct Esprit use ordinairement en l'Escriture de ceste forme de parler, que Dieu a estéennemy aux hommes, jusques à ce qu'ils ont esté remis en grâce parla mort de Christ : qu'ils ont esté maudits jusques à ce que par son sacrifice leur iniquité a esté effacée. Item, qu'ils ont esté séparez de Dieu, jusques à ce qu'ils ontesté rejoinctsà luyau corps de Christ1. Or telles manières de parler sont accommodées à nostre sens, afin de nous faire tant mieux entendre combien est malheureuse la condition de l'homme, hors de Christ. Car s'il n'estoit clairement exprimé, que l'ire et la vengence de Dieu, et la mort éternelle estoyent sur nous : nous n'entendrions pas suffisamment et comme il faut, combien nous estions povres et malheureux sans la miséricorde de Dieu, et n'estimerions point le bénéfice qu'il nous a eslargi selon sa dignité, en nous délivrant. Exemple : Quand on diroit à quelqu'un ainsi : Si Dieu t'eust hay du temps que tu eslois pécheur, et qu'il t'eust rejette comme tu le méritois, il te faloit attendre une damnation horrible : mais d'autant que par sa miséricorde gratuite il t'a retenu en son amitié, et n'a pas souffert que tu fusses aliéné de luy, il t'a par ce moyen délivré d'un tel danger. Celuy à qui on diroit cela en seroit aucunement touché, et sentiroit en partie combien il seroit tenu à la bonté de Dieu : mais d'autre part, quand on luy parleroit comme fait l'Escriture, en luy

1) Rom. V, 10; Gai. 111,(0, 13 ;Col. I, 21,22.

disant qu'il estoit aliéné de Dieu par le péché, qu'il estoit héritier de la mort éternelle, sujet à malédiction, exclu de tout espoir de salut, banny de toute grâce de Dieu, serf de Satan, captif et prisonnier sous le joug de péché, destiné à une horrible ruine et confusion : mais que Jésus-Christ est intervenu, et qu'en recevant sur soy la peine qui estoit apprestée â tous pécheurs par le juste jugement de Dieu, il a effacé etaboly par son sang les vices qui estoyent cause de l'inimitié entre Dieu et les hommes, et que par ce payement Dieu a esté satisfait, et son ire appaisée : que cela est le fondement sur lequel est appuyée l'amour que Dieu nous porte, que c'est le lien pour nous entretenir en sa bénévolence et en sa grâce : cela ne sera-il point pour l'esmouvoirplus au vif, d'autant qu'en ces mots est exprimée beaucoup mieux la calamité dont Dieu nous a retirez? En somme, d'autant que nostre esprit ne peut recevoir avec trop grand désir, le salut qui nous est offert en la miséricorde de Dieu, ny avec telle révérence et recognoissance qu'il appartient, sinon que premièrement il ait esté espovanté d'une frayeur de l'ire de Dieu et de la mort éternelle : la saincte Escrilure nous donne ceste instruction, de cognoistre Dieu aucunement courroucé contre nous quand nous n'avons pas Jésus-Christ, et sa main estre armée pour nous abysmer : au contraire, de n'avoir aucun sentiment de sa bénévolence et bonté paternelle sinon en Jésus-Christ.

3 Or combien que Dieu en usant d'un tel style, s'accommode à la capacité de nostre rudesse, toutesfois si est-ce la vérité : car luy qui est la justice souveraine, ne peut aimer l'iniquité laquelle il voit en nous tous : nous avons donc matière en nous pour estre hays de Dieu.

Pourtant au regard de nostre nature corrompue, et puis de nostre meschante vie, nous sommes tous en la haine de Dieu, coulpables de son jugement, et nais en damnation : mais pource que Dieu ne veut point perdre en nous ce qui est sien, il y trouve encoresparsa bénignité quelque chose à aimer : car jà soit que nous soyons pécheurs par noslre faute,

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