LIVRE II, CHAPITRE XVI
néantmoins nous demeurons tousjours ses créatures : combien que nous ayons acquis la mort, toutesfois il nous avoit créez à la vie. Par ainsi il est esmeu par la pure et gratuite dileclion qu'il nous porte, à nous recevoir en grâce. Or s'il y a un différent perpétuel, et qui ne se peut appointer entre la justice et l'iniquité : cependant que nous demeurons pécheurs, il ne nous peut point recevoir du tout. Pourtant alin qu'en abolissant toute inimitié, il nous réconcilie entièrement à soy : en mettant au-devant la satisfaction qui a esté faite en la mort de Jésus-Christ, il abolit tout le mal qui est en nous, afin que nous apparoissions justes devant sa face, au lieu qu'auparavant nous estions impurs et souillez. Il est donc bien vray que Dieu le Père prévient par sa dilection la réconciliation qu'il fait avec nous en Jésus-Christ : ou plustost entant qu'il nous a aimez auparavant, il nous réconcilie après à soy1. Mais d'autant que jusques à ce que Jésus- Christ nous subviene par sa mort, l'iniquité demeure en nous , laquelle mérite l'indignation de Dieu, et est maudite et damnée devant luy : nous n'avons point plene et ferme conjonction avec luy, sinon quand Jésus-Christ nous y conjoinct. Et de faict, si nous voulons avoir asseurance que Dieu nous aime et nous est propice, il nous convient jetter les yeux sur Jésus-Christ, et nous arrester en luy : comme de vray c'est par luy seul que nous obtenons que nos 'péchez ne nous soyent point imputez, desquels l'imputation emporte l'ire de Dieu.
4 Pour ceste cause sainct Paul dit , que la dilection de laquelle Dieu nous a aimez devant la création du monde, a tousjours esté fondée en Christ 2. Ceste doctrine est claire et conforme à l'Escriture, et est propre pour accorder ces passages, où il est dit que Dieu nous a monstre sa dilection en ce qu'il a exposé son Fils unique à la mort : et néantmoins qu'il nous estoit ennemi, devant que Jésus-Christ en mourant eust faict l'appointement3. Toutesfois afin que ceux qui désirent tousjours l'approbation de
1) 1 Jean IV, 19. 2) Ephés. I, 4.
3) Jean III, 16; Rom. V, 10.
l'Eglise ancienne, en soyent encore plus certains, j'alléguer;iy un passage de sainct Augustin, auquel il déduit trèsbien cela: La dilection de Dieu, dit-il, est incompréhensible et immuable : car il n'a point commencé à nous aimer depuis que nous sommes réconciliez avec luy par la mort de son Fils : mais devant la création du monde il nous a aimez, afin que nous fussions ses enfans avec son Fils unique, devant que nous fussions du tout rien1. Touchant ce que nous avons esté réconciliez par le sang de Christ, il ne le nous faut pas prendre comme si Jésus-Christ avoit fait l'appointement entre Dieu et nous, afin que Dieu commençast à nous aimer, comme s'il nous eust hays au paravant : mais nous avons esté réconciliez à celuy qui nous aimoit desjà, lequel toutesfois avoit inimitié avec nous, à cause de nos iniquitez. Que l'Apostre soit tesmoin si je dy vérité, ou non : Dieu, dit-il, approuve sa dilection envers nous, en ce que Jésus-Christ est mort pour nous, du temps que nous estions encores pécheurs ; il nous portoit amour desjà du temps que nous avions inimitié avec luy en mal vivant2. Pourtant d'une façon admirable et divine il nous aimoit et hayssoit tout ensemble. Il nous hayssoit, d'autant que nous n'estions point tels qu'il nous avoit faits : mais d'autant que l'iniquité n'avoit pas du tout destruit son œuvre en nous, il hayssoit en chacun de nous ce que nous avions fait, et aimoit ce qu'il avoit fait. Voylà les paroles de sainct Augustin.
5 Maintenant si on demande comment Jésus-Christ, ayant aboli les péchez, a oslé le divorce qui estoit entre Dieu et nous : et nous acquérant justice, nous l'a rendu ami et favorable : on peut respondre en général, qu'il a fait et accompli cela par tout le cours de son obéissance : ce qui se prouve par le tesmoignage de sainct Paul, Comme par la transgression d'un homme plusieurs ont esté rendus pécheurs : aussi par l'obéissance du second, plusieurs ont esté rendus justes 3. Et de faict, en un autre lieu il estend à toute la vie de Jésus-Christ la grâce d'absolution, qui nous exempte de la inalé-
1) Tractât, in Evang. Joan., CX. 3) Rom. V, 19.
2) Rorn. V, 8.
diction de la Loy : Quand le temps de plénitude est venu, dit-il, Dieu a envoyé son Fils fait de femme, assujeti à la Loy, afin de racheter ceux qui estoyent sous la Loy '. Parquoy luy aussi en son Baptesme a prononcé, que par tel acte il accomplissoit une partie de justice, pource qu'il faisoit ce qui luy avoit esté commandé du Père 2 : brief, depuis qu'il a vestu la forme d'un serf, il a commencé à payer le pris de nostre délivrance, afin de nous racheter. Toutesfois l'Escriture, pour mieux déterminer du moyen de nostre salut, spécifie' notamment que nostre salut gist en la mort de Jésus-Christ : et luy prononce qu'il donne son âme en rédemption pour plusieurs. Et selon le tesmoignage de sainct Paul, il est mort pour nos péchez. Dont Jehan-Baptiste preschoit, qu'il est venu pour oster les péchez du monde, d'autant qu'il est l'Agneau de Dieu 3. Sainct Paul en un autre passage, dit que nous sommes gratuitement justifiez par la rédemption qui est en Christ : pource qu'il nous a esté donné pour réconciliateur en son sang.
Item, que nous sommes justifiez en son sang, et réconciliez par sa mort. Item, que celuy qui ne sçavoit que c'estoit de péché, a esté fait péché pour nous, afin que nous fussions justice de Dieu en luy '*. Je ne poursuyvray point le tout, pource qu'il y auroit un rolle infini : et il en faudra alléguer d'autres en leur ordre. Parquoy il y a un bon ordre gardé au sommaire de la foy, qu'on appelle le Symbole des Apostres, quand après avoir fait mention de la naissance de Jésus- Christ, incontinent il est parlé de sa mort et résurrection, pour monstrer que c'est là que consiste et se doit arrester la fiance de nostre salut. Toutesfois le résidu de son obéissance qu'il a monstrée en toute sa vie, n'est point exclud : comme aussi sainct Paul la comprend depuis le commencement jusques en la fin, disant qu'il s'est anéanty prenant la forme de serviteur, et se rendant obéissant au Père jusques à la mort, voire jusques à la mort de la croix5. Et de faict, pour faire valoir
I) Gai. IV, 4. 2) Mallh. III, 15.
3) Mattli. XX, 28 ; Rom. IV, 25 ; Jean I, 29.
4) Rom. III, 23, 24 ; Rom. V, 10 ; 2 Cor. V, 21.
5) Phil. II, 7, 8.
la mort de Jésus-Christ à nostre salut, la sujétion volontaire tient le premier degré pource que le sacrifice n'eust rien proufité à justice, s'il n'eust esté offert d'une franche affection. Parquoy le Seigneur Jésus, après avoir déclairé qu'il mettoit son âme pour ses brebis, adjouste notamment que nul ne la luy ostera, mais qu'il la quittera luy-mesme1. En cesens Isaïe dit, qu'il a esté comme un mouton devant celuy qui le tond, ne sonnant mot2. L'histoire de l'Evangile aussi récite qu'il est venu au-devant des gendarmes pour se présenter, et que devant Pilate se déportant de toute défense il s'est appresté à recevoir condamnation 3: non pas qu'il n'ait senti en soy de grans combats et répugnances : car il avoit prins nos infirmitez, et a falu que la sujétion qu'il reniloit à son Père fust esprouvée en choses dures et aspres, et desquelles il se fust volontiers exempté. Et c'a esté un tesmoignage plus grand de l'amour incomparable qu'il nous portoiî, quand il a soustenu de si horribles assaux contre les tormens de la mort : et toutesfois estant ainsi angoissé n'a point eu d'esgard à soy, afin de procurer nostre bien. Quoy qu'il en soit, ce point nous doit estre résolu, que Dieu ne pouvoit estre deuement appaisé, sinon d'autant que Christ renonçant à toutes ses propres affections, s'est submis à la volonté d'iceluy, et du tout adonné a la suyvre. A quoy l'Apostre applique trèsbien le tesmoignage du Pseaume : Il est escrit de moy au volume de la Loy, que je face ta volonté : Je le veux mon Dieu, et ta Loy est au milieu de mon cœur : lors j'ay dit, Yoicy, je vien k. Au reste pource que les consciences craintives et estonnées du jugement de Dieu, ne trouvent repos sinon qu'il y ait sacrifice et lavement pour effacer les péchez : c'est à bon droict que nous sommes là guidez, et que la matière de salut nous est proposée et mise devant les yeux en la mort de Jésus-Christ. Or pource que la malédiction nous- estoit apprestée, et nous tenoit comme saisis ce
1) Jean X, 15, 18. 2) Is. LUI, 7.
3) Jean XVIII, 4 ; Malth. XXVII, 11.
4) Héh. X, 5 ; Ps. XL, 8, 9.