LIVRE II, CHAPITRE XVII
bien, Noslre Sauveur, entant qu'il est homme, et une clairté souveraine île la prédestination et grâce de Dieu, veu que la nature humaine qui est en luy n'a peu acquérir par aucuns mérites précédera d'œuvres ou de foy, qu'il fwst ce qu'il est : Qu'on me responde, dit-il, comment il a peu mériter, pour estre prins de la Parole coéternelle du Père en unité de personne, pour estre Fils unique de Dieu1.
Ainsi la source de grâce, dont les parties s'espandent sur les membres selon la mesure de chacun, apparoist en nostre chef. Par ceste grâce chacun est fait Chrestien du commencement de sa foy, comme nostre Sauveur par icelle a esté fait Christ au commencement de son humanité. Item en un autre passage : Il n'y a patron ni exemple plus clair et notable de la prédestination gratuite, que nostre Médiateur. Car celuy qui l'a fait homme juste de la semence de David, pour n'estre jamais injuste, voire sans aucun mérite précédent de la volonté d'iceluy, fait aussi justes ceux qui estoyent injustes, en les faisant membres de ce chef2. Parquoy en parlant du mérite de Jésus- Christ, nous n'en establissons pas le commencement en luy, mais nous montons au décret et à l'ordonnance de Dieu, laquelle en est la cause : d'autant qu'il l'a establi Médiateur de pure gratuité, pour nous acquérir salut. Et ainsi c'est inconsidérément fait , d'opposer le mérite de Jésus-Christ à la miséricorde de Dieu. Car il nous faut prattiquer la reigle vulgaire : que quand deux choses se rencontrent chacune en son degré, mesmes que l'une est accessoire de l'autre, il n'y a nulle répugnance. Parquoy rien n'empesche que la justification des hommes ne soit gratuite de la pure miséricorde de Dieu : et que le mérite de Jésus-Christ servant à icelle de moyen inférieur, n'y interviene; mais c'est à nos œuvres qu'il faut opposer tant la faveur et bonté de Dieu que l'obéissance de Christ, chacun des deux selon son ordre. Car Jésus-Christ n'a peu rien mériter que du bon plaisir de Dieu : mais pource qu'il estoit destiné et ordonné à cela, d appaiser l'ire de Dieu par
1) De praedest. sanct., lib. I, cap. XV. S) De Bonopersu.tr., c;ip. VII,
son sacrifice, et effacer nos transgressions par son obéissance. En somme puis que le mérite de Jésus-Christ dépend et procède de la seule grâce de Dieu , laquelle nous a ordonné ceste manière de salut, il doit estre à bon droict opposé à toutes justices humaines, aussi bien que la cause dont il procède.
2 Ceste distinction se peut vérifier par beaucoup de passages de l.'Escriture :
comme, Dieu a tant aimé le monde, qu'il a livré son Fils unique, afin que quiconque croit en luy, ne périsse point l. Nous voyons que la dilection de Dieu est mise en premier lieu, comme la cause souveraine ou la source : puis la foy en Jésus- Christ s'ensuit, comme la cause seconde et plus prochaine. Si quelqu'un réplique, que Jésus-Christ est seulement cause formelle, c'est-à-dire qui n'emporte point en soy vray effect, les mots que nous avons alléguez ne souffrent point qu'on amoindrisse tant sa vertu. Car si nous sommes réputez justes par la foy laquelle repose en luy, il nous faut aussi chercher en luy-mesme la matière de nostre salut, ce qui se prouve par plusieurs lieux assez évidens : comme de sainct Jehan, Non pas que nous l'ayons aimé les premiers, mais il nous a aimez le premier, et a envoyé son Fils propiciation pour nos péchez2. En ces mots il démonstre clairement que Dieu nous a establi le moyen de nous réconcilier avec luy en Jésus-Christ, afin que rien n'empeschast son amour envers nous. Et ce nom de Propiciation ou Appointement, emporte beaucoup. Car Dieu du temps qu'il nous aimoit, de l'autre costé nous estoit ennemi d'une façon qui ne se peut exprimer, jusques à ce qu'il a esté appaisé en Christ. A quoy se rapportent toutes ces sentences: que Jésus- Christ est la purgation de nos péchez. Item, qu'il a pieu à Dieu réconcilier toutes choses à soy par luy, pacifiant tous discours par le sang de sa croix en luy-mesme.
Item, que Dieu estoit en Christ s'appaisant envers le monde, n'imputant point aux hommes leurs péchez3. Item , qu'il nous a eus agréables en son Fils bien-
1) Jean III, 16. 2) 1 Jean IV, 10.
3) 1 Jean 11,2 ; Col. I, 20; 2 Cor. V, 19.
aimé. Item que Jésus-Christ a réconcilié les Juifs et les Payens avec Dieu par sa croix1. La raison de ce mystère se peut recueillir du premier chapitre des Ephésiens : là où sailict Paul après avoir enseigné que nous avons esté esleus en Christ, adjouste que nous avons obtenu grâce en luy. Comment Dieu a-il commencé de recevoir en son amour et faveur ceux qu'il avoit aimez devant la création du monde, sinon d'autant qu'il a desployé son amour quand il a esté réconcilié par le sang de son Fils? Car d'autant que Dieu est la fontaine de toute justice, il est nécessaire, pendant que nous sommes pécheurs, que nous l'ayons pour ennemi et juge. Parquoy la justice telle que sainct Paul la descrit, luy est commencement de nous aimer : c'est que celuy qui estoit pur de tous péchez a esté fait péché pour nous, afin que nous soyons justice de Dieu en luy2. Car il signifie que par le sacrifice de Jésus-Christ nous avons justice gratuite pour plaire à Dieu, eslans autrement aliénez de luy par le péché, et enfans d'ire de nature. Au reste ceste distinction est notée, toutesfois et quantes que l'Escriture conjoinct la grâce de Jésus -Christ avec l'amour de Dieu; dont il s'ensuit que nostre Sauveur nous eslargitdu sien qu'il a acquis pource qu'autrement il ne conviendroit pas que ceste louange luy fust attribuée à part, que la grâce est siene et provenante de luy.
3 Or que Jésus-Christ nous ait acquis par son obéissance faveur envers le Père, et mesmes qu'il l'ait méritée, il appert et se peut recueillir sans doute de plusieurs tesmoignages de l'Escriture. Car je pren ce point pour résolu, que s'il a satisfait pour nos péchez, s'il a soustenu la peine qui nous estoit deue, si par son obéissance il a appaisé l'ire de son Père, finalement si luy estant juste a souffert pour les pécheurs : il nous a acquis salut par sa justice; ce qui vaut autant que mériter. Or tesmoin sainct Paul, il nous a réconciliez par sa mort3. Si la réconciliation n'a point de lieu, sinon qu'il y ait précédé offense, haine et divorce : le sens est tel, que Dieu, qui justement nous hayssoit et
1) Ephés. I, 6; II, 1$.
3) Rom. V, 11.
î) 2 Cor. V, 21.
avoit en desdain à cause du péché, s'est appointé avec nous par la mort de son Fils, pour nous estre propice. Il faut bien aussi noter la comparaison que met sainct Paul : c'est que comme nous avons esté faits pécheurs par la transgression d'un homme, aussi nous sommes restituez en justice par l'obéissance d'un homme1.
Car le sens est tel, que tout ainsi que nous avons esté séparez de Dieu par la coulpe d'Adam, et destinez à perdition : aussi par l'obéissance de Jésus-Christ nous avons esté remis et receus en amour comme justes. Comme aussi il dit, que le don est pour effacer plusieurs débets, afin de nous justifier 2.
4 Or quand nous disons que la grâce nous a esté acquise par le mérite de Jésus-Christ, nous entendons que nous avons esté purgez par son sang, et que sa mort a esté satisfaction pour effacer les péchez. Comme dit sainct Jehan, que son sang nous purge, et le Sauveur mesme, Voyci mon sang qui est espandu en la rémission des péchez3. Si la vertu et effect du sang espandu, est que nos péchez ne nous soyent point imputez, il s'ensuit qu'il a esté satisfait par ce pris pour récompense au jugement de Dieu.
A quoy s'accorde le dire de Jehan-Baptiste, Voyci l'Agneau de Dieu, qui oste le péché du monde4. Car il oppose Jésus- Christ à tous les sacrifices de la Loy : enseignant que tout ce que ces figures-là ont monstre, est accompli en luy. Or nous sçavons ce que Moyse réitère souvent : c'est que l'iniquité sera rachetée, le péché effacé et remis par les offrandes. Brief les figures anciennes nous déclairent trèsbien quelle est la vertu et efficace de la mort de Jésus-Christ. Et l'Apostre en l'Epistre aux Hébrieux explique proprement le tout, en usant de ce principe, que le pardon ne se fait point sans effusion de sang5 ; dont ileonelud que Jésus-Christ est apparu avec son sacrifice pour abolir le péché. Item, qu'il a esté offert pour abolir les péchez de plusieurs. Or il avoit dit un peu au paravant, qu'il n'est point entré au sanctuaire avec
1) Rom. V, 19.
3) 1 Jean I, S ; Luc XXII, 50.
5) Héb. IX, 22.
2) Rom. V, 16.
4) Jean I, 29.