LIVRE II, CHAPITRE XVII
sang de boucs ou de veaux, mais par son propre sang, pour trouver rédemption éternelle1. D'avantage, quand il argue en la façon qui s'ensuit, Si le sang d'une génisse sanctifie selon la pureté de la chair, par plus forte raison les consciences sont nettoyées des œuvres mortes par le sang de Christ 2. Il appert clairement que ceux qui n'attribuent point au sacrifice de Jésus-Christ, la vertu d'effacer les péchez, d'appaiser Dieu, et de luy satisfaire, amoindrissent par trop la grâce qui a esté figurée par les ombres de la Loy. Voylà pourquoy l'Apostre adjouste, que Jésus- Christ est Médiateur du Nouveau Testament, afin que sa mort intervenante pour récompenser et abolir les péchez qui demeuroyent sous la Loy, les tidèles qui sont appelez reçoivent la promesse de l'héritage éternel3. La similitude aussi que met sainct Paul est bien à noter : asçavoir qu'il a esté fait malédiction pour nous4. Car c'eust esté chose superflue, voire absurde, que Jésus-Christ eust esté chargé de malédiction, sinon pour payer ce dont nous estions redevables, et par ce moyen nous acquérir justice : ce qu'emporte le tesmoignage d'Isaïe, que le chastiment de nostre paix a esté mis sur luy, et que nous sommes guairis par ses playes5. Car s'il n'avoit satisfait pour nos péchez, il ne seroit pas dit qu'il nous a appointez avec Dieu, se chargeant de la punition à laquelle nous estions obligez. A quoy respond ce qui s'ensuytau Prophète, Je l'ay frappé pour l'iniquité de mon peuple : adjoustant l'interprétation de sainct Pierre qui oste toute difficulté, c'est qu'il a porté nos péchez sur le bois6. Car il monstre que le fardeau de damnation a esté mis sur Jésus-Christ, pour nous en alléger.
5 Les Apostres aussi prononcent assez ouvertement, que Jésus-Christ a payé le pris et rançon pour nous racheter de l'obligation de mort, comme quand sainct Paul dit, que nous sommes justifiez par la grâce d'iceluy, par la rédemption qu'il a faite : d'autant que Dieu l'a ordonné en appointement par la foy qui est en
1) Héb. IX. 12.
3) Héb. IX, 15.
S) Is. LUI, 5.
2) Héb. IX,13, 14 '. i Gai. III, 43.
6) 1 Pierre II, 24
son sang1. Par ces mots l'Apostre magnifie la grâce de Dieu, en ce qu'il nous a donné le pris de rédemption en la mort de son Fils : puis il nous exhorte d'avoir nostre refuge au sang espandu, afin qu'estans justifiez par ce moyen nous puissions consister devant le Jugement de Dieu. Cela mesme est confermé par le dire de sainct Pierre : c'est que nous sommes rachetez non point d'or ne d'argent, mais du sang précieux de l'Agneau sans macule2. Car telle comparaison, où il oppose l'un à l'autre, ne conviendroit pas, si ce pris du sang innocent n'eust emporté satisfaction pour les péchez. Pour laquelle raison sainct Paul dit que nous avons esté rachetez précieusement. Et sans cela ce qu'il dit ailleurs ne consisteroit pas : c'est qu'il y a un seul Médiateur, lequel s'est donné pour pleige et rançon3. Car en ce faisant, il faut qu'il ait soustenu la peine que nous avions méritée. Parquoy le mesme Apostre, voulant définir que c'est de la rédemption au sang de Christ, l'appelle Rémission des péchez* : comme s'il disoit que nous sommes justifiez ou absous devant Dieu, d'autant que ce sang-là respond en satisfaction. A quoy est conforme, l'autre passage : c'est que l'obligation qui nous estoit contraire, a esté effacée en la croix5. Car cela emporte qu'il y a eu payement et récompense pour nous délivrer de damnation. Nous devons bien aussi poiser ces mots de sainct Paul, c'est que si nous sommes justifiez par les œuvres de la Loy, Jésus-Christ seroit mort en vain 6. Car il signifie que nous devons chercher en Jésus-Christ ce que la Loy nous apporteroit si elle estoit deuement accomplie : ou bien que nous obtenons par la grâce de Christ ce que Dieu a promis à nos œuvres en la Loy : asçavoir, Oui fera ces choses, il vivra en icelles7 : ce qu'il confermé aussi bien au sermon qu'il fit en Antioche, selon qu'il est récité par sainct Luc : où il dit, qu'en croyant en Jésus-Christ nous sommes justifiez de toutes les choses dont nous
1) Rom. III, 24.
3) 1 Cor. VI, 20.
5) Col. 11,14.
7) Lév. XVIII, 5.
2) 1 Pierre I, 18, 19.
4) Col.I, 14.
6) Gai. H, 22.
INSTITUTION CHREST1ENNE.
ne pouvons estre justifiez en la Loy de Moyse1. Car si l'observation de la Loy est tenue pour justice, on ne peut nier que quand Jésus-Christ ayant prins ceste charge à soy, nous réconcilie par ce moyen à Dieu son Père, comme si nous estions parfaits observateurs de la Loy, il ne nous mérite faveur. Ce qu'il dit en l'Epistre aux Galates tend à un mesme but : c'est que Dieu envoyant son Fils l'a assujeti à la Loy, afin qu'il rachelast ceux qui estoyent sous la Loy 2. Car de quoy serviroit ceste sujétion s'il ne nous eust acquis justice, s'obligeant à faire et accomplir ce que nous ne pouvions : et à payer, d'autant que nous n'avions de quoy? Voylà dont vient l'imputation de justice sans œuvres, dont il est si souvent parlé : c'est que Dieu nous alloue en acquit la justice qui se trouve en nostre Seigneur Jésus 3. Et de faict sa chair n'est point appelée Viande pour autre raison, que d'autant que nous trouvons en icelle substance de vie *. Or ceste vertu ne procède d'ailleurs, que de ce qu'il a esté crucifié pour le pris et récompense de tout ce que nous devions, comme sainct Paul dit qu'il s'est offert en sacrifice de bonne odeur. Item, qu'il a souffert pour nos péchez, et est ressuscité pour nostre justice 5. De quoy nous avons à conclurre, que non-seulement Jésus-Christ nous a esté donné pour salut, mais qu'en faveur de luy le Père nous est propice. Car il n'y a doute que ce que Dieu prononce sous figure par Isaïe, ne soit entièrement accompli en ce Rédempteur : Je le feray pour l'amour de moy, et pour l'amour de David mon serviteur6. De quoy sainct Jehan nous est fidèle et suffisant expositeur, quand il dit que nos péchez nous sont remis en faveur du nom de Jésus- Christ7. Car combien que le nom de Christ ne soit point exprimé, le sens est assez notoire. Et en ce sens le Seigneur mesme prononce, Comme je vi à cause de mon Père, aussi vous vivrez à cause de moy8.Etàcecymesme respond le dire de sainct Paul, Il vous a esté donné pour
l'amour de Christ, non-seulement de croire en luy, mais aussi de souffrir pour luy1.
6 Or de questionner si Jésus-Christ a rien mérité pour soy (comme font le Maistre des sentences et les Scholastiques) c'est une folle curiosité : et d'en déterminer comme ils font, c'est une audace téméraire. Car quel besoin estoit-il que le Fils de Dieu descendist en terre "pour s'acquérir je ne sçay quoy de nouveau, luy qui avoit tout? Et Dieu en exposant son conseil pourquoy il a envoyé son Fils , nous en oste tout scrupule : c'est qu'il n'a pas procuré le bien et utilité d'iceluy par les mérites qu'il pourroit avoir : mais qu'en le livrant à la mort il ne l'a point espargné, pour la grande amour qu'il portoit au monde2. Ces sentences aussi sont bien à noter : L'enfant nous est nay, le Fils nous est donné.
Item, Esjouy-toi fille de Sion : voyci ton Roy vient à toy juste3, etc. Car elles monstrent que Jésus-Christ a seulement pensé de nous et de nostre bien. Et s'il avoit voulu faire son proufit, ce que dit sainct Paul n'auroit nulle fermeté : c'est que Jésus-Christ nous a ratifié son amour, quand il est mort pour ses ennemis1, dont on peut recueillir qu'il n'a point eu esgard à soy. Ce que luy-mesme proteste ouvertement en ces mots, Je me sanctifie à cause d'eux5 : où il monstre qu'il ne cherche aucun avantage pour luy, puis qu'il transfère ailleurs le fruit de sa saincteté. Et de faict, c'est un point bien digne d'estre observé , que Jésus- Christ pour s'adonner du tout à nostre salut s'est comme oublié soy-mesme. Les Sorbonistes pervertissent le passage de sainct Paul , l'appliquans à ce propos : c'est que pource que Jésus-Christ s'est humilié, le Père l'a exalté et luy a donné un nom souverain6. Car par quels mérites pouvoit-il, entant qu'il esloit homme, parvenir à ceste dignité, d'estre Juge du monde et chef des Anges, et jouir du souverain empire de Dieu, tellement qu'il n'y ait créatures ne célestes ne terriennes, qui puissent par leurs vertus approcher
1) Acl. XIII, 38.
31 Rom. IV.
5) Ephés. V, 2; Rom. IV,
7) 1 Jean II, 12.
2) Gai. IV, 4, 5.
4) Jean VI, 55.
6) Is. XXXVII, 35.
8) Jean VI, 57.
1) Plnl. I, 29.
3) Is. IX, 5 ; Zaoh. IX, 9.
5) Jean XYH, 19.
2) Rom. VIII, 31. 4) Rom. V, 10.
6) Phil. II, 9.