LIVRE II
de chercher en nous considérant, à savoir une cognoissance hiquelle nous retire loin de toute présomption de nostre propre vertu, et nous despouille de toute matière de gloire, jiour nous amener à humilité. Laciuelle reigle il nous convient suyvre si nous voulons parvenir au hut de bien sentir et bien faire. Je say cond)ien il est plus agréable à l'homme, de voir qu'on l'induise à recognoistre ses grâces et louanges, qu'à entendre sa misère et povreté avec son opprobre dont il doit estre abysmé en honte. Car il n'y a rien que l'esprit humain appelé plus, que d'estre amiellé de douces paroUes et tlalteries. Pourtant, (piand il entend qu'on prise ses biens, il n'est que trop enclin à croire tout ce qui se dit à son advantage. Ainsi ce n'est pas de merveilles que la pluspart du monde a ainsi erré en cest endroit. Car comme ainsi soit (lue les hommes ayent un amour d'eux mesmes desordonné et aveuglé, ils se feront volontiers accroire qu'il n'y a rien en eux digne d'estre desprisé. Ainsi sans avoir autre advocat, tous reçoivent ceste vaine opinion, que l'homme est suffisant de soy mesme à bien et heureusement vivre. S'il y en a quelques uns(pu vueillent plus modestement sentir, condiien qu'ils concèdent (juelque chose à Dieu, afin qu'il ne semble qu'ils s'attribuent le tout, neantmoins ils partissent tellement entre Dieu et eux, que la principale partie de gloire et présomption leur demeure. Puis qu'ainsi est que l'homme est tant enclin de soy-mesme à se flatter, il n'y a rien qui luy puisse estre plus plaisant que quand on chatouille l'orgueil qui est en luy par vains allechemens. Parquoy celuy qui a le plus exalté l'excellence de la nature humaine, a tousjours esté le mieux venu. Neantmoins telle doctrine, laquelle enseigne l'homme d'acquiescer en soy mesme, ne le fait (lu'abuser : et tellement abuser, que quiconque y adjouste foy, en estruyné. Car quel profit avons-nous de concevoir une vaine fiance, pour délibérer, ordonner, tenter et entreprendre ce que nous pensons estre bon, et cependant défaillir, tant en .saine intelligence, qu'en vertu d'accomplir ? Défaillir, dy-je, dés le commencement, et neantmoins poursuyvre d'un cœur obstiné, jusques à ce que soyons du tout confondue? Or il n'en peut autrement advenir à ceux qui se confient de pouvoir quelque chose par leur propre vertu. Si (luelcun donc escoute telle manière de docteurs, qui nous amusent k considérer nostre justice et vertu, il ne profilera point en la cognoissance de soy mesme, mais sera ravy en ignorance trespernicieuse.
3. Pourtant, combien que la vérité de Dieu convient en cela avec le jugement commun de tous les hommes, que la seconde partie de nostre sagesse gist en la cognoissance de nousmesmes : toutesfois en la manière de nous cognoistre il y a grande contrariété. Car selon l'o-
pinion de la chair il semble bien advis que l'honune se cognoisse lors tresbien, quand en se confiant en son entendement et eu sa vertu, il prend courage pour s'appliquer à faire son devoir : et renonçant à tous vices, s'ell'orce de faire ce qui est bon et honneste. Mais celuy qui se considère bien selon la reigle du jugement de Dieu, ne trouve rien qui puisse eslever son cœur en bonne fiance : et d'autant qu'il s'examine plus profondement, d'autant est-il plus abbatu : tant ([u'entierement dejetté de toute espérance, il ne se laisse rien parquoy il puisse droitement ordonner sa vie. Toutesfois Dieu ne veut pas que nous oublions nostre première dignité, laquelle il avoit mise en nostre père Adam : voire entant qu'elle nous doit esveiller et pousser cà suyvre honnesteté et droicture. Car nous ne pouvons penser ny à nostre première origine, ny à la fin à laqueUe nous sommes créez, que ceste cogitation ne nous soit comme un aiguillon, pour nous stimuler et poindre à méditer et désirer l'immortalité du royaume de Dieu. Mais tant s'en faut que ceste recognoissance nous doive enfler le cœur, que plustost elle nous doit amener à humilité et modestie. Car quelle est ceste origine ? assavoù" de laquelle nous sommes decheuz. Quelle est la fin de nostre création ? celle de lariuelle nous sommes du tout destournez : tellement qu'il ne nous reste rien, sinon qu'après avoir réputé nostre misérable condition, nous gémissions : et en gémissant, souspirions après nostre dignité perdue. Or quand nous disons qu'il ne faut point que l'homme regarde rien en soy qui luy esleve le cœur, nous entendons qu'il n'y arien en luy pourquoy il se doive enorgueillir. Pourtant s'il semble bon cà chacun, divisons ainsi la cognoissance que l'homme doit avoir de soy mesme: c'est qu'en premier lieu il considère cà quelle fin il a esté créé et doué des grâces singulières que Dieu luy a faites : pcar laquelle cogitation il soit incité cà méditer la vie future, et désirer de servir à Dieu. En îipres, qu'il estime ses richesses, ou plustost son indigence : laquelle cognue il soit abbatu en extrême confusion, comme s'il estoit rédigé cà nccant. La première considercation tend à cela, qu'il cognoisse quel e.st son devoir et office : la seconde, qu'il cognoisse combien il est capal)le de feire ce qu'il doit. Nous dirons de l'un et de l'autre çà et là, comme le portera l'ordre de la dispute.
4. Or pource que ce n'a point esté un delicl léger, mais un crime détestable, lequel Dieu a si rigoureusement puni, nous avons icy à considérer quelle a esté ceste espèce de péché en la cheute d'Adam, lca(|uelle a provoqué et enflcambé sur tout le genre humain une vengCcance si horrible. Ce qui a esté receu par une opinion commune est trop })uerile, que Dieu l'a ainsi puni à cause de sa friandise. Comme si le chef et le