‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 130 sur 703 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Comment c est que Dieu besongne aux cœurs des hommes.

1. Je pense que nous avons suffisamment prouvé comment Tbomuie est tellement tenu captif sous le joug de péché, qu'il ne peut de sa propre nature ne désirer le bien en sa volonté, ne s'y appli(iuer. Davantage nous avons mis la distinction entre Conti'ainte et >'ecessité : dont il aj)pert que quand l'iiomme pèche nécessairement, il ne laisse point de peclier de sa volonté. Mais pource que quand on le met eu servitude du diable, il semble qu'il soit mené au plaisir d"iceliiy plustost (|ue du sien : il reste de despecher en quelle sorte cela se fait. Apres il faut soiidre la question dont on doute communément : C'est, si on doit attribuer quelque chose à Dieu es œuvres mauvaises, esquelles l'Escriture signifie que sa vertu y besongne aucunement. Quant au premier, sainct Augustin accomparage en quelque lieu la volonté de l'iionuiie à un cheval, (]ui se gouverne par le plaisir de celuy cpii est monté dessus. Il accomparage d'autre part Dieu et le diable à des chevaucheurs, disant que si Dieu a occupé le lieu en la volonté de l'homme, comme un bon chevaucheur et bien entendu, il l'a conduit de bonne mesure, il l'incite quand elle est trop tardive, il la retient si elle est trop aspre, si elle s'escarmouche trop fort, il la reprime, il corrige sa rébellion, et l'ameine en droite voye. Au contraire, si le diable a gagné la])iace. comme un mauvais chevaucbcur et estourdy, il l'égaré a travers champs, il la fait tomber dans des fosses, il la fait trebuscher et revirer par les vallées, il l'accoustume à rébellion et désobéissance. De ceste similitude nous nous contenterons pour le présent, puis que nous n'en avons pas de meilleure. Ce qui est doiu' dit, (pie la volonté de l'honuiie naturel est sujette à la seigneurie du diable, pour en estre menée : cela ne signifie point ([uelle soit contreinte iiar force et maugré qu'elle en ait à obtempérer, comme on contraindroit un serf à faire son office combien qu'il ne le vousist point : mais nous entendons qu'estant abusée des tromperies du diable, il est néces-

saire ([u'elle se sumette h obtempérer à ce que bon luy semble, combien qu'elle le face sans contrainte. Car ceux ausquels nostre Seigneur ne fait point la grâce de les gouverner par son Esprit, sont abandonnez à Satc'in pour estre menez de luy. Pour ceste cause, dit sainct Paul, que le dieu de ce monde (qui est le diable) a aveuglé l'entendement des infidèles, à ce ([u'ils n'apperçoivent i)oint la lumière de l'Evangile {i Cor. 4, 4). Et en un autre lieu il dit qu'il règne en tous iniques et desobeissans (Ephes. 2, 2). L'aveuglement donc des mcschans, et tous les nialeflces (jui s'en eusuyvent, sont nommez œuvres du diable : et toutesfois il n'en faut point chercher la cause hors de leur volonté, de laquelle procède la racine de mal, et en laquelle est le fondement du règne du diable, c'est à dire le péché.

2. Quant est de l'action de Dieu, elle est bien autre eu iceux. Mais poui" la bien entendre, nous prendrons l'injure que firent les Chaldeens à Job : c'est qu'ayans tué ses bergers, ils luy ravirent tout son bestail (Job 1, 17). Nous voyons desja à l'œil les autheurs de ceste meschanceté. Car quand nous voyons des voUeurs, (jui ont commis quehpie meurtre ou larrecin, nous ne doutons point de leur imputer la faute et de lea condamner. Or est-il ainsi que l'histoire recite que cela provenoit du diable. Nous voyons donc qu'il y a besongne de son costé. D'aulie part Job recognoit que c'est œuvre de Dieu, disant que Dieu l'a despouillé du bien qui luy avoit esté osté par les Chaldeens. Comment pourronsnous dire qu'une mesme œuvre ait esté faite de Dieu, du diable et des hommes, que nous n'excusions le diable entant (pi'il semble conjoint avec Dieu : ou bien (pie nous ne disions Dieu estre autheur du mal ? Facilement, si nous considérons premièrement la fin. puis après la manière d'opérer. Le conseil de Dieu estoit d'exercer son serviteur en patience, par adversité : Satan s'elîorçoit de le mettre en desespoir : les Chaldeens taschovent de s'enrichir du bien

d'aiitruy par rapine. Une tollo ililTeroiice de (-(tii- .scil distingue bien entre l'œuvre de l'un et de l'autre. En la manière de faire, il n'y |a pas inoins de dissiinilitude. Le Seii^Mieur abandonne son serviteur .loi) a Satan pour l'altli^er : d'autrepart il luy baille les (liialdeens, qu'il avoit ordonnez pour estre ministres de ce faire, et luy commet de les pousser et menei". Satan stinuile par ses aijj;uillons ^enimeu\, à eonunetlre eeste ini(juité, les cœurs des Ghaldeens, (jui autrement esloyent mauvais. Les ('baldeens, s'abandonnans à mal faire, contaminent leurs âmes et leurs corps. C'est donc proprement parlé, de dire que Satan besongne es reprouvez, esquels il exerce son règne, c'est à dire le règne de perversité. On peut bien aussi dire (jue Dieu aucunement y iDesongne, d'autant que Satan, lequel est instrument de son ire, selon son vouloir et ordonnance les pousse çà et la pour exécuter ses jugemens. Je ne parle point icy du mouvement universel de Dieu, du(]uel comme toutes créatures sont soustenues. aussi elles en j)rennent leur vertu jiour faire ce ipielles font. Je parle de son action particulière, laquelle se monstre en chacun œuvre. Par(|uoy nous voyons qu'il n'est pas inconvénient qu'une mesme œuvre soit attribuée à Dieu, et au diable, et à l'homme. Mais la diversité qui est en l'intention et au moyen, tait que la justice de Dieu par tout apparoit irrépréhensible : la malice du diable et de l'honnue se monstre avec sa confusion.

3. Les anciens Docteurs craignent aucunesfois de confesser la vérité en cest endroit, pource qu'ils ont peur de donner occasion aux mauvais de mesdire, ou parler irreveremment des œuvres de Dieu. La(iuelle soljr'ieté j'approuve tellement, que je ne pense point toutesfois qu'il y ait aucun danger de tenir simplement ce que nous en monstre l'Escriture. Sainct Augustin mesme a aucunesfois ce scrupule : comme quand il dit, que l'aveuglement et endurcissement des mauvais ne se rapporte point à l'opération de Dieu, mais à sa prescience °'^. Or ceste subtilité ne peut convenir avec tant de façons de parler de l'Escriture, lesquelles monstrent évidemment qu'il y a autre chose cpie la prescience de Dieu. Et sainct Augustin mesme au cinquième livre contre Julien, se retractant de l'autre sentence, maintient fort et ferme riue les péchez ne se font pas seulement par la permission ou soulîrance de Dieu, mais aussi par sa puissance, à fin de punir les autres péchez. Semblablement ce (pi'aucuns amènent, que Dieu permet le mal, mais ne l'envoyé point, ne peut subsister, tant est foible. Souvent il est dit que Dieu aveugle et endurcit les mauvais, qu'il toiu'ne et tleschit et pousse leurs cœurs, comme nous avons cy dessus d éclairé plus à plein. Ce n'est point expliquer telles formes de parler, que de recourir à la prescience ou permission.

Pourtant nous lespondons que cela se fait doublement. Car comme ainsi soit (jue la lumière de Dieu ostée, il ne reste sinon obscureté et aveuglement en nous : son Esprit osté, noz cœurs soyent endurcis comme pierre : sa conduite cessant, nous ne i)uissions que nous esgarer à travers champs : à bonne cause il est dit qu'il aveugle, endurcit et pousse ceux ausquels il oste la faculté de Noir, obéir et faire bien. La seconde manière, qui approche i)lus à la propriété des mots, c'est ([ue Dieu, i)our exécuter ses jugemens par le diable, qui est ministre de son ire, tourne où bon luy semble le conseil des mauvais, et meut leur volonté et conferme leur effort. Voila pourquoy Moyse, après avoir recité (pie Selioii roy des Amorrheens s'estoit mis en armes pour empescher le passage du peuple, d'autant que Ditni avoit endurcy son esprit et conferme son cœur à cela, adjouste incontinent la fin du conseil de Dieu, que c'estoit pour le livrer entre les mains des Juifs (Deut. 2, 30). Parquoy telle obstination a esté pour le préparer à sa ruine, à la(iuelle Dieul'avoit destiné.

4. Selon la première raison se doit entendre ce qui est dit en Job, Il oste la langue à ceux qui parlent bien : et le conseil aux anciens et sages. Il oste le cypur à ceux qui président en la terre, et les fait errer hors de la voye. Item en Isaie, Pourquoy, Seigneur, nous as-tu osté le sens ? pourquoy nous as-tu endurcy le cœur, k ce que nous ne te craignissions point (Job 12, 20: Is. (33, 17)? Car toutes ces sentences sont plus pour signifier que c'est que Dieu fait des hommes, en les abandonnant et délaissant, que pour monstror comment il besongne en eux. Mais il y a d'autres tesmoignages qui passent outre : comme quand il est parlé de l'endurcissement de Pharaon : J'endurciray, dit le Seigneur, le cœur de Pharaon, à fin qu'il ne vous escoute point et qu'il ne délivre le peuple. Puis après il dit qu'il luy a conferme et corroboré son cœur (Ex. 4, 21: 10, 1). Faut-il entendre qu'il luy a endurcy, en ne luy amolissant point ? Cela est bien vray. Mais il a fait davantage : c'est qu'il a livré son cœur à Satan pour le confermer en obstination. Pourtant il avoit dit dessus, Je tiendray son cœur. Pareillement quand le peuple d'Israël sort d'Egypte les habitans du pays où ils entrent, viennent au devant de mauvais courage : d'où dirons-nous qu'ils sont incitez (Ex. 3, 19; Deut. 2, 30)? Certes Moyse disoit que ç'avoit esté le Seigneur, qui avoit conferme leurs cœurs. Le Prophète recitant la mesme histoire, dit (lue le Seigneur avoit tourné leur C(»ur en la haine de son peuple (Ps. 105,25). On nepourroit maintenant dire qu'ils ont failly seulement à cause qu'ils estoyent desnuez du conseil de Dieu. Car s'ils sont confermez et conduits à cela, le Seigneur aucunement les y encline et meine. Davantage toutes les fois qu'il luy a pieu chas-

CHAFIIRE IV

tior les tiaiis^rossions ile son peiiplo. coininont u-il t'xofulé son jugeniL-nt par les uiosclians ? Certes en telle sorte ([u'on voit bien que la vertu et effleace de To'uvre proeedoil île luy. et (|u'iceux estoyent seulement ses niinisties. Pourtant aueuneslois il nieiiaee qu'en siblant il l'eni venir les peuples infidèles pour destruire Israël : aueunesfois les aceonqiara.Lieant à un rets, aueuneslois a un niartrau. .Mais iiriucipalement il a denionstré eonibien il n'estoit jioint oisif en eux. en a<'coiMparai:t'ant Sennaclierih. lioinine ineseliant et pervers, a uueeoi^née : disant (ju'il le eonduisoit et poussoit île sa main, juturcdupper selon s(jn lion plaisir (Is.o. :2t): 7, 18: Ezecli. i^. la-. 17, '■20: Jer. "JO. "i:!: Is. 10. loi. Sainct Augustin en ([uelipu' lieu met une distinetion qui n'est jioint mauvaise : c'est que ce que les iiiiijues pèchent, cela vient de leur pr(i[ire : (pi'en pecliaut ils lont une chose ou autre, cela est de la vertu de Dieu, lequel divise les ténèbres comme bon luy semble ? '"''

ri. Ur (jue le ministère de Satan entrevienne à inciter les uiau\ais, (juand IJieu par sa providence les veut flcschir çà et la, il apparoistra assez par un passage. Car il est souveatesfois dit que le mauvais esprit de Dieu a iuvadé ou laissé Saul (1 Sam. 16,14: 18, 10: 19, 9). Il n'est pas licite de référer cela au sainct P^sprit. Pourtant nous voyons que l'esprit inunonde est nommé de Dieu, entant qu'il respond au plaisir et pouvoir de Dieu : et est instrument de sa volonté, plustost (|u'autheur de soy-niesme. Il faut aussi adjouster ce «lui est dit par sainct Paul : c'est que Dieu envoyé efficace d'erreur et d'illusion, afin que ceux (|ui n'ont point voulu obéir il la vérité, cro\ enta mensonge (:2 The.ss. 2, 10 s). >'eantmoins, comme il a esté dit, il y a tousjours grande «Jistance entre ce que Dieu fait ou ce que fait le diable ou les nieschans on une niesnie œuvre. Dieu fait servir à sa justice les mauvais instrumens qu'il a en sa main, et qu'il peut flescliir partout dû bon luy sendile. Le diable et les ini(jues, connue ils sont mauvais, produisent et enfantent par œuvres la meschanceté qu'ils ont conceue en leur esprit peners. Le reste qui appartient à défendre la majesté de Dieu contre toutes calomnies, et réfuter les subterfuges dont u.sent les blasphémateurs en cest endroit, a esté exposé desja par cy devant. <|uand nous avons traicté de la providence de Dieu. Car icy j'ay voulu seulement monstrer en bref comment le diable règne en un meschant homme, et comment Dieu besongne tant en l'un comme en l'autre.

6. Quant est des actions lesquelles de soy ne sont ne bonnes ne mauvaises, et appartiennent plustost a la vie terrienne que spirituelle, il n'a pas esté encore declairé quelle est la liberté de l'homme en icelles. Aucuns ont dit que nous avons en icelles élection libre. Ce qu'ils ont fait,

comme je pense, plus pourcr (|u'ils ne vouloyent debaUe une chose qu'ils ne pensoNent pas estre de grande inqmrtance, (pie pom" asseurer cela comme certain. Quant a moy, comme je confesse que ceux (jui recognoissent leurs forces estre nulles pour se justilier, entendent ce qui est nécessaire à .salut, toutesfois je pense que cela n'est pas à oublier, d'entendre (|ue c'est une grâce spéciale de Dieu, (piand il nous vient en l'entendement d'élire ce qui nous est pnditable. et de le tlesirer : et aussi d'autieiiarl, (piand nostre esprit et nostre cœur fuyent ce (pii nous est nuisible. Et de fait, la providence de Dieu s'estend jus(|ues là, non seulement de faire advenir ce (ju'il cognoit estre expédient, mais aussi d'encliner la volonté- des honunes à un mesme but. Bien est vray que si nous reputons la conduite des choses externes selon nostre sens, nous jugerons (lu'elles sont eu l'arbitre et puissance de l'homme : mais si nous escoutons tant de tesmoignages qui dénoncent que nostre Seigneur mesme en cest endroit gouverne les cœurs des hommes, nous sunieltrous la puissance humaine au mouvement spécial de Dieu. Qui est-ce qui a esmeu les cunirs des Egyptiens à ce qu'ils preslassenl au peuple d'Israël les plus précieux vaisseaux qu'ils eussent (Ex. 11, âi? Jamais d'eux-mesmes n'eussent esté induits à cela. Il s'ensuit donc (|ue leurs cœurs estoyent plus menez de Dieu, (juc de lem' propre mouvement ou inclination. Et aussi le Patriarche Jacob, s'il n'eust esté persuadé que Dieu met diverses alTections aux honunes, selon que bon luy semble, n'eust pas dit de son fils Joseph (le- (juel il estimoit estre quelipie Egyjjlien profane), que Dieu vous donne de trouver miséricorde envers cest homme-là (Gen. 4:}, 14). Comme aussi toute l'Eglise confesse au Pseaume, que Dieu luy a fait mercy, en adoucissant à humanité les co'urs des peuples autrement cruels (Ps. 106. 46). A l'opposite quand Saul a esté entlambé pour esmouvoir guerre, la cause est exprimée, que l'Esprit de Dieu l'a poussé à cela. Qui est-ce qui destourna le cœur d'Absalon, pour taire qu'il ne receust point le conseil d'Achitophel, ([ui avoit accoustunié d'estre receu comme Evangile ? Qui est-ce (jui induit Roboam pour le faire obéir au conseil des jeunes gens? Qui est-ce (jui es}io\anta a la venue des enfans d'Israël tant de peuples, (|ui estoyent hardis tant et plus, et bien aguerris ? Ceste povre paillarde Rabab, confessoit cela estre advenu de Dieu. Derechef, qui est-ce qui a abbattu de frayeur les cœm's du peuple d'Israël, sinon celuy qui menace en la Loy de donner des cœurs esjiovantez (1 Sam. 11, 6: 2 Sam. 17, 14: 1 Rois i'2, 10: Jos. i, 9; Lev. :26, 36; Deut. 28, 65) •?

7. Quelcun répliquera (pie ces exenqjles sont particuliers, dont on ne d(jit pas faire une reigle

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