LIVRE ir
disans, mais aussi de décevoir nostre frère : car il parle de l'un et de l'autre nommément (Lcv. 19, 16). Certes il n'y a doute que comme cy dessus il a voulu corriger cruauté, itnpudicilé et avarice : aussi qu'il veut ici reprimer fausseté, laquelle est comprise en ces deux parties que nous avons dites. Car ou en mesdisant nous blessons la renommée de nostre prochain, ou par mensonges et parolles obliques nous empcschons son profit. Or il ne peut clialloir si on entend ici tesmoignage solennel (lui se rend en jugement, ou qui gist en parolles privées. Car il faut tousjours là revenir, que d'un chacun genre de vices nostre Seigneur nous iiropose une espèce pour exemple, à la{iuelle il faut rapporter toutes les autres : davantage, qu'il choisit celle en laquelle il apparoit plus de turpitude. Combien (}u"il faut estendre ce commandement plus au large, assavoir à toutes calomnies et detractions ((ui nuisent à nos prochains, pource (|ue jamais les faux tesmoignages en justice ne sont sans parjure. Or la défense a esté faite des parjures au troisième commandement de la première Tal)le, entant que le nom de Dieu y est profané. Maintenant nous voyons que pour bien observer ce précepte, il faut que nous lacions servir nostre bouche à nostre prochain en vérité, tant pour luy conserver son estime (jue son profit. L'équité est bien évidente : car si bonne renommée est plus précieuse que thresor (|uelconque, on ne fait point moindre tort à l'homme en luy ostant sa bonne estime, qu'en le despouillant de sa substance ; d'autre part, on fait aucune fois plus de dommage au prochain par mensonge que par larrecin.
48. iS'eantmoins c'est merveilles comment on ne se soucie point d'olTcnser en cest endroit : car il y en a bien peu qui ne soyent entachez bien fort de ce vice, comme tout le monde est enclin à esplucher et descouvrir les vices d'autruy. Et ne faut penser que ce soit excuse vallable, si nous ne mentons point; car celuy qui défend de dilfamer le prochain en mentant, veut que son estime soit conservée entant qu'il se peut faire avec vérité. Car combien qu'il ne défende sinon de la blesser par mensonge, toutesfois en cela il signifie qu'il l'a en recommandation. Or il nous doit bien suffire, quand nous voyons que nostre Seigneur prend ceste solicitude, que nostre prochain ne soit point ditîamé. Parquoy toute detraction est icy condamnée sans doute. Par Detraction nous entendons, non point reprehension qui se fait pour corriger l'homme : non point accusation judiciaire, qui se tait pour remédier aux vices : non point correction publique, qui se fait de quelcun pour donner crainte aux autres : non point advertissement qu'on fait de la meschanceté d'un homme, à ceux ausquels il est expédient de la cognoistre, afin de n'en estre point abu-
sez : mais injure odieuse, laquelle se fait de mauvais vouloir ou de cupidité de mesdire. Davantage, ce précepte s'estend jusques là, que nous n'allections point une plaisanterie d'honnesteté, et une grâce de brocarder et mordre en riant les uns et les autres, comme font aucuns, qui se baguent quand ils peuvent faire vergongne à quelcun : car par telle intempérance souventesfois (luelque marque demeure sur l'homme (|u'on a ainsi noté. Maintenant si nous considérons le Législateur, lequel ne doit pas moins dominer sur les oreilles et sur les cœurs, (pie sur les langues : nous cognoistrons ([u'icy la cupidité d'ouir les détracteurs, et la promptitude de leur prester l'oreille et de croire legierement à leur mauvais rapports, n'est pas moins défendue que de detracter, car ce seroit une moquerie, de dire que Dieu hait le vice de maledicence en la langue, et ciu'il ne reprouvast point la malignité du cœur. Pourtant si nous portons vraye crainte et amour de Dieu, mettons peine tant qu'il est possible et expédient, et entant (lue la charité requiert, de ne point adonner ne les oreilles, ne la langue à i)lasme, detraction ou brocardise, de ne donner point fticilement lieu en nostre cœur à mauvaises suspitions : mais prenans en bonne part les faits et dits de tout le monde, conservons en toute manière l'honnem' à un chacun.