LIVRE
livré de ce corps, qu'est-ce autre chose du corps qu'une prison? Et si nostre souveraine félicité est de jouir de la pi'esenee de Dieu, n'est-ce pas misère de n'en point jouyr? Or jusques à ce que nous sortirons de ce monde, nous serons comme esloignez de Dieu (2 Cor. 5, 6). Parquoy si la vie terrienne est accomparée à la vie céleste, il n'y a doute qu'elle peut estre mesprisée, et quasi estimée comme fiente. Bien est vray que nous ne la devons jamais hair, sinon d'autant qu'elle nous délient en sujettion de péché : combien encore que proprement cela ne luy est pas à imputer. Quoy qu'il en soit, si nous faut-il tellement en estre las ou faschez, qu'en désirant d'en voir la fin, nous soyons cependant appareillez de demeurer en icelle, au bon plaisir de Dieu : afin que nostre ennuy soit loin de tout murmure et impatience. Car c'est comme une station en laquelle le Seigneur nous a colloquez, et en laquelle il nous faut demeurer jusques à tant qu'il nous en rappelle. Sainct Paul déplore bien sa condition, de ce qu'il est détenu comme lié en la prison de son corps plus long temps qu'il ne voudroit : et souspire d'an désir ardent qu'il a d'estre délivré (Rom. 7, 24). Toutesfois pour obtempérer au vouloir de Dieu, il proteste qu'il est prest à l'un et à l'autre : pource qu'il se cognoissoit detteur de Dieu à glorifier son nom, fust par vie fust par mort (Phil. 1, 23). Or c'est k faire au Seigneur de déterminer ce qui est expédient pour sa gloire. Parciuoy s'il nous convient de vivre et mourir à luy, laissons à son bon plaisir tant nostre vie que nostre mort : tellement neantmoins que nous desirions tousjours nostre mort, et la méditions assiduellement, mesprisans ceste vie mortelle au pris de l'immortalité future, et desirans d'y renoncer toutes fois et quantes qu'il plaira au Seigneur, à cause qu'elle nous détient en servitude de péché.
o. Mais cela est une chose semblable k un monstre, que plusieurs (lui se vantent d'estre Chrestiens, au lieu de désirer la mort l'ont en tel horreur, qu'incontinent qu'ils en oyent parler, ils tremblent comme si c'estoit le plus grand malheur qui leur peust advenir. Ce n'est point de merveille si le sens naturel est esmeu et estonné, quand nous oyons parler que nostre corps doit estre séparé de l'ame : mais cela n'est nullement tolerable, qu'il n'y ait point tant de lumière en un cœur Chrestien, qu'elle puisse siu-monter ot opprimer ceste crainte telle quelle, par une plus grande consolation. Car si nous considérons que ce tabernacle de nostre corps, lequel est infirme, vicieux, corruptible, caduque, et tendant à pourriture, est défait et quasi demoly, afin d'estre après restauré en une gloire parfaite, ferme, incorruptible et céleste : la foy ne nous contreindra-elle point d'appeter ardemment ce que la nature fuit et a en horreur? Si
nous pensons que par la mort nous sommes rappeUez d'un misérable exil, afin d'habiter en nostre pays, voire nostre pays céleste : n'aurons-nous pas à concevoir une singulière consolation de cela? Mais quelcun objettera, que toutes choses désirent de persister en leur estre. Je le confesse : et pour ceste cause je maintien qu'il nous faut aspirer à l'immortalité future, là où nous aurons une considération arrestée, laquelle n'apparoist nulle part en terre. Car sainct Paul enseigne très-bien les fidèles de marcher alaigrement à la mort : non pas comme s'ils vouloyent estre desvestus : mais pource qu'ils désirent estre encores mieux revestus (2 Cor. 5, 2. 4). Est-ce raison que les bestes brutes, et mesmes les créatures insensibles, jusques au bois et pierres, ayans connue quelque sentiment de leur vanité et corruption, soyent en attente du jour du jugement pour estre dehvrées d'icelle (Rom. 8, 19) : nous aucontraire, ayans premièrement quelque lumière de natiu"e, davantage estans illuminez de l'esprit de Dieu, quand il est question de nostre estre, n'eslevions point les yeux par dessus ceste pourriture terrienne? Mais ce n'est pas mon intention de disputer ici au long contre une si grande perversité. Et de fait, j'ay du commencement protesté, que je ne vouloye point icy traiter une chacune matière par forme d'exhortation. Je conseiUeroye à telles gens d'un courage si timide, de lire le livre de sainct Cyprien, qu'il a intitulé, De la mortalité : n'estoit qu'ils sont dignes qu'on les renvoyé aux Philosophes, auxquels ils trouveront un contemnement de mort qui leur dewa faire honte. Toutesfois il nous faut tenir ceste maxime, que nul n'a bien profité en l'escole de Christ, sinon celuy qui attend en joye et liesse le jour de la mort, et de la dernière résurrection. Car sainct Paid descrit tous les fidèles par ceste marque (2 Tim. 4, 8: Tite 2, 13) : et l'Escriture a ceste coustume de nous rappeller là, quand elle nous veut proposer matière de resjouissance. Esjouissez-vous, dit le Seigneur, et levez la teste en haut, car vostre rédemption approche (Luc 21, 28). Quel propos y a-il, je vous prie, que ce que Jésus Christ a pensé estre propre à nous resjouyr, n'engendre en nous sinon tristesse et estonnement? Si ainsi est, pourquoy nous glorifions-nous d'estre ses disciples ? Retenonsnous donc en meilleur sens, et combien que la cupidité de nostre chair, comme elle est aveugle et stupide, répugne, ne doutons point de souhaiter l'advenement du Seigneur comme une chose Ires-heureuse : et non seulement par simple désir, mais jusques à gémir et souspirer après. Car il nous viendra rédempteur pour nous introduire en héritage de sa gloire, aprèsnous avoir retirez de ce goutïre de tous maux et misères.