CHAPITRE IX
de la fragilité de ceste vie. Combien encore que cela ne nous advienne pas tousjours : car aucune fois ces choses ne nous esiiieuvent ignores. Mais quand il advient, c'est une pliilosopliie transitoire, laquelle s'esvanouist si tost que nous avons tourné le dus : tellement qu'il n'en reste nulle mémoire : bref elle s'escoule tout ainsi comme un cry de peuple en un théâtre. Car ayant oublié non seulement la mort, mais aussi nostre coiulilinn nntrtelle. comme si jamais nous n'en eussions ouy parler, nous retombons en une folle confiance et trop asseurée de l'immortalité terrieime. Si quelcuncejjendant nous alle;,aie le proverbe ancien, que lliomme est un animau d'un jour, nous le confessons bien : mais c'e.^^t tellement sans y penser, que ceste cogitation <lemeure tousjours fichée en nostre coMir. que nous avons ici a vivre perpétuellement. (Jui estce donc qui niera que ce nous est une chose tres-neces.^aire, je ne dy point d'estre admonnestez, mais aussi d'estre conveincus par tant d'expériences qu'il est possible, combien est la condition de l'homme malheureuse quant a la vie momlaine. veu qu'en estant conveincus, a graïuTpeiiie laissons-nous de l'avoir eu telle admiration, tpie nous en sommes quasi tous eslourdis, comme si elle contenoit en soy toute félicité? Or s'il est mestier que le Seigneur nous instruise ainsi, nostre office est d'escouter ses remonstrances, par lesquelles il resveille nostre nonchalance, à ce (jue contenmant le monde, nous aspirions de tout nostre cœur à la méditation de la vie future.
3. Toutesfois les fidèles doyvent s'accoustumer à un tel contemnement de la vie présente, lequel n'engendre point une haine d'icelle, n'ingraiitude envers Dieu. Car combien que ceste vie soit pl-Mne de misères infinies, toutesfois à bon droit elle est nondjrée entre les bénédictions de Dieu, lesquelles ne sont point à mespriser. Pourtant si nous ne recognoissons nulle grâce (le Dieu en icelle, nous sommes coulpables d'une grande ingratitude. Singulièrement elle doit estre aux fidèles tesmoignage de la benevolence du Seigneur, veu qu'elle est destinée du tout à avancer leur salut. Car le Seigneur devant que nous révéler pleinement l'héritage de la gloire immortelle, se veut declairer Père a nous en choses moindres : assavoir on ses bénéfices (jue nous recevons journellement de sa main. Puis donc (juc ceste vie nous sert à entendre la bonté de Dieu, n'en tiendrons-nous conte comme si elle n'avoit nul bien en soy? Parquoy il faut que nous ayons ce sentiment et alïection, de la reputer estre don de la bénignité divine, leijuil n'est point a refuser. Car (piaml les tesmoignages de l'Escriture defaudroyent, losquels neantmoins ne défaillent pas. encores la nature mesme nous exhorte que nous devons rendre action de grâces à Dieu, d'autant qu'il
nous a créez et mis en ce monde, d'autant qu'il nous y conserve et nous administre toutes choses nécessaires pour y consister. Davantage, ceste l'aison est encore [dus grande, si nous reputons qu'il nous y prépare à la gloire de son royaume. Car il a une fois ordonné que ceux qui doyvent estre couronnez au ciel, bataillent premièrement en terre : afin de ne point triompher jusques après avoir surmonté les difficultez de la guerre, et avoir obtenu victoire. Or l'autre raison a aussi son poids : c'est que nous conunençons icy a gouster la douceur de sa bénignité en ses bénéfices, à ce (jue nostre espoir et désir soit incité a en appeler la pleine révélation. Apres que nous aurons cela arresté, assavoir que c'est un don de la clémence divine que la vie terrienne, pour lequel, comme nous luy sonunes obligez, aussi (lu'il nous en faut estre recognoissans : lors il sera temps de descendre à considérer la malheureuse condition d'icelle, afin de nous desvelopper de ceste trop grande cupidité : à la<iuelle (comme nous avons monstre) nous sommes enclins naturellement.
\. Or tout ce que nous osterons a l'amour desordonnée d'icelle, il faudra le transférer au désir de la vie céleste. Je confesse bien que ceux ([ui ont jugé iiue nostre souverain bien seroit de ne naistre jamais : le second, de mourir bien tost, ont eu bonne opinion selon leur sens humain. Car \eu qu'ils estoyent Payons destituez de la lumière de Dieu, et de vraye religion, que pouvoyeut-ils voir en la vie terrienne, sinon toute povreté et horreur ? Ce n'estoit pas aussi sans l'aison que le peuple des Scythes plouioit a la nativité do ses enfans : et quand (jnelcun de leurs parons mom'oit. qu'ils s'en resjouissoyent et faisoyont teste solennelle : mais ils ne profitoyenl de rien en cela, (^ar pource que la vraye doctrine de foy leur defailloit, ils ne voyoyent point comment ce qui n'est ne bien-houreux no désirable de soy-mesme, tourne en salut aux fidèles. Paripioy la fin de leur jugement estoit desespoir. Que les serviteurs de Dieu donc sunent tousjours ce liul, en estimant ceste vie mortelle : c'est ([ue voyans qu'il n'y a que misère en icelle, ils soyent plus à délivre et plus dispos à méditer la vie future et oternollo. Quand ils seront venus à les comparer ensend)lo, lors non seulomonl ils pourront passer legierement la première, mais aus.si la contemner, et ne l'avoir on nulle estime au prix de la seconde. (>ar si le ciel est nostre pays, qu'est-ce autre chose de la terre qu'un passage en terre estrange ? et selon qu'elle nous est maudite pour le péché, un exil mesme et bannissement ? Si le département de ce monde est une entrée à vie, qu'est-ce autre chose de ce monde qu'un sepulchre? et demeurer en iceluy, qu'est-ce autre chose (]ue d'estre plongez en la mort ? Si c'est liberté que d'estre de-