‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 331 sur 703 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

passer. Parquoy si on les vouloit croire, à grand'peine seroit-il licite de rien adjouster au pain bis et à l'eau. Il y a eu encore plus d'austérité en quelques uns, comme on recite de Crates, citoyen de Thebes, lequel jetta ses richesses en la mer, estimant que si elles ne peperissoyent, luy-mesme estoit perdu. Aucontraire, il y en a aujourdhuy plusieurs, lesquels voulans chercher couleur pour excuser toute intempérance en l'usage des choses externes, et lascher la bride à la chair, laquelle n'est autrement que trop prompte h se desborder, prennent un article pour résolu, que je ne leur accorde pas : c'est qu'il ne faut restreindre ceste liberté par aucune modération : mais plustost qu'on doit permettre à la conscience d'un chacun, d'en user comme elle se verra estre licite. Je confesse bien que nous ne devons ne pouvons astreindre les consciences en cest endroit à certaines formules et préceptes: mais puis que l'Escriture baille reigles générales de l'usage légitime, pourquoy ne sera-il compassé et comme borné selon icelles ?

â. Pour le premier poinct il nous faut tenir cela, que J'usage des dons de Dieu n'est point desreiglé, quand il est réduit à la fui à laquelle Dieu nous les a créez et destinez : veu qu'il les a créez pour nostre bien, et non pas pour nostre dommage. Parquoy nul ne tiendra plus droite voye, que celuy qui regardera dih'gemment ceste fin. Or si nous reputons a quelle fin Dieu a créé les viandes, nous trouverons qu'il n'a pas seulement voulu pourvoir à nostre nécessité, mais aussi à nostre plaisir et récréation. Ainsi aux vestemens, outre la nécessité, il a regardé ce qui estoit honncste et décent. Aux herbes, arbres et fruits, outre les diverses utilitez qu'il nous en donne, il a voulu resjouir la veue par leur beauté, et nous donner encore un autre plaisir en leur odeur. Car si cela n'estoit \Tay, le Prophète ne raconteroit point entre les bénéfices de Dieu, que le vin resjouist le cœur de l'homme, et l'huyle fait reluyre sa lace (Ps. 104, lo). L'Escriture ne feroit point mention <;à et là, pour recommander la bénignité de Dieu, qu'il a fait tous ces biens à l'homme. Et mesme les bonnes qualitez de toutes choses de nature, nous monstrcnt comment nous en devons jouir, et à quelle fin, et jusques a quel poinct. Pensons nous que nostre Seigneur eust donné une telle beauté aux fleurs, la(iuelle se representast a l'œil, qu'il ne fust licite d'estre touché de quelque plaisir en la voyant ? Pensons nous qu'il leur eust donné si bonne odeur, qu'il ne vousist bien que l'homme se delectast à flairer ? Davantage, n'a-il pas tellement distingué les couleurs, que les unes ont plus de grâce que les autres ? N'a-il pas donné quelque grâce à l'or, à l'argent, à l'v^ oirre et au marbre, pour les rendre plus pretieux et nobles

que les autres métaux et pierres ? Finalement, ne nous a-il pas donné beaucoup de choses, lesquefles nous devons avoir en estime sans ce qu'elles nous soyent nécessaires ?

3. Laissons là donc ceste Philosophie inhumaine, laquelle ne concédant à l'homme nul usage des créatures de Dieu, sinon pour sa nécessité, non seulement nous prive sans raison du fruict licite de la beneficence divine : mais aussi ne peut avoir lieu, sinon qu'ayant despouillé l'homme de tout sentiment, elle le rende semblable à un tronc de bois. Mais aussi de l'autre costé, il ne faut pas moins diligemment aller au devant de la concupiscence de nostre chair, laquelle se desborde sans mesure, si elle n'est tenue sous bride. Davantage, il y en a d'aucuns (comme j'ay dit) qui sous couverture de liberté luy concèdent toutes choses. Il la faut donc brider premièrement de ceste reigle : c'est que tous les biens que nous avons, nous ont esté créez afin (pie nous en recognoissions l'authcur et magnifions sa bénignité par action de grâces. Or où sera l'action de grâces, si par gourmandise tu te charges tellement de vin et de viandes, que tu en deviennes stupide, et sois rendu inutile à servir Dieu, et faire ce qui est de ta vocation ? Où est la recognoissance de Dieu, si la chair estant incitée par trop grande abondance à vilaines concupiscences, infecte l'entendement de son ordure, jusqu'à l'aveugler, et luy oster la discrétion du bien et du mal ? Comment remercions-nous Dieu de ce qu'il nous donne les habillemens que nous portons, s'il y a une somptuosité laquelle nous face enorgueillir et mespriserles autres ? s'fl y a une braveté laquelle nous soit instrument pour nous servir à paillardise? comment, dy-je, recognoistrons-nous nostre Dieu, si nous avons les yeux fichez à contempler la magnificence de nos habits ? Car plusieurs assujettissent tous leurs sens à délices, en telle sorte que leur esprit y est ensevely. Plusieurs se délectent tellement en or, marbre et peinctures, qu'ils en deviennent comme pierres, qu'ils sont comme transfigurez en métaux, et semblables à des idoles. Le flair de la cuisine en ravit tellement d'aucuns, qu'ils en sont hebetez pour ne rien appréhender de spirituel. Autant en peut-on dire de toutes autres espèces. Il appert donc que par ceste considération, la licence d'abuser des dons de Dieu est desja aucunement restreinte, et que ceste reigle de sainct Paul est conformée, de ne point avoir soin de nostre chair pour complaire à ses cupiditez (Rom. 13, 14) : ausquelles si on pardonne trop, eUes jettent de terribles bouillons sans mesure.

4. Mais il n'y a point de voye plus certaine ne plus courte, que quand l'homme est ramené à contemner la vie présente, et méditer l'immortalité céleste. Car de là s'ensuyvent deux reigles.

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