CHAPITRE X
La première est, que ceux qui usent de ce monde, y doyvenl avoir aussi peu d'alTection comme s'ils n'en usoyent point : ceux qui se marient, comme s'ils ne se marioyent itoint; ceux (jui achètent, comme s'ils n'avoyent rien, selon le précepte de sainct Paul (1 Cor. 7, '.\0. 31). L'autre, (}ue nous apprenions de porter aussi patiemment et d'un coHir autiint paisible, povieté, comme d'user modérément d'abondance. Celuy qui commande d'user de ce monde comme n'en usant point, non seulement retranche toute intempérance en boire et en manger, toutes délices, trop grande ambition, orgueil, mescontement importim, t;mt eu édifices comme en vestemens et façon de vivre : mais aussi corrige toute solicitude et alïection laquelle destourne ou empesche de penser à la vie céleste, et parer nostre ame de ses vrais ornemeus. Or cela a esté vrayement dit anciennement de Catou, (pie là où il y a grand soin de braveté, il y a grande négligence de vertu : comme aussi le proverbe ancien porte, que ceux qui s'occupent beaucoup à traiter mollement et parer leurs corps, ne se soucient gueres de leur ame. Paripioy combien que la liberté des fidèles es choses extérieures ne se doyve restreindre à certaines formules, toutesfois elle est sujette à ceste loy, assavoir, qu'ils ne se permettent que le moins qu'il leur sera possible. Aucontraire, qu'ils soyent vigilans à retrancher toute superfluité et vain appareil d'abondance, tant s'en faut qu'ils doyvent estre intemperaus : et qu'ils se gardent diligemment de se faire des empeschemens des choses qui leur doyvent estre en aide.
o. L'autre reigle sera, (jue ceux qui sont en povreté, apprennent de se passer patiemment de ce qui leur défaut, de peur d'estre t(jurmentez de trop grande solicitude. Ceux qui peuvent observer ceste modération, n'ont pas petitement profité en l'escole du Seigneur. Comme d'autrepart celuy qui n'a rien profité en cest endi'oit, a grand'peine pourra-il rien avoir en quoy il s'approuve disciple de Christ. Car outre ce que plusieurs autres vices suyvent la cupidité des choses terriennes, il advient quasi tousjours que celuy qui endure impatiemment povieté, monstre un vice contraire en abondance. Par cela j'enten que celuy qui aura honte d'une meschante robbe, se glorifiera en une précieuse : celuy qui n'estant point content d'un maigre repas, se tormentera du désir d'un meilleur, ne se pourra point contenir en sobriété, quand il se trouvera en bon appareil : celuy qui ne se pourra tenir en basse condition ou privée, mais en sera molesté et fasché, ne se pourra pas garder d'orgueil et arrogance s'il parvient à quelques honneurs. Parquoy tous ceux qui veulent servir à Dieu sans feintise, se doyvent estudier, ci l'exemple de l'Apostre, de pouvoir porter abondance et indigence (Phil. 4, 12) : c'est
de se tenir modérément en abondance, et avoir bonne patience en povreté. L'Escriture a encore une troisième reigle pour modérer l'usage des choses terriennes : de hupielle nous avons brièvement touché en traitant les préceptes de charité. Car elle monstre que toutes choses nous sont tellement données jKir la bénignité de Dieu, et destinées en nostre utilité, qu'elles sont comme un depost dont il nous faudra une fois rendre conte. Pourtant il nous les faut dispenser en telle sorte, que nous ayons tou.sjours mémoire de ceste sentence, qu'il nous faut rendre conte de tout ce que nostre Seigneur nous a baillé en charge (Luc 16, 2). Davantage, nous avons à penser qui c'est qui nous appelle à conte,' assavoir Dieu, lequel comme il nous a tant recommandé abstinence, sobriété, tempérance et modestie, aussi il a en exécration toute intempérance, orgueil, ostentation et vanité : auquel nulle dispensation n'est approuvée, sinon celle qui est compassée a charité : lequel desja a condamné de sa bouche toutes délices, dont le cœur de l'homme est destourné de chasteté et pureté, ou son entendement rendu stupide.
6. Nous avons aussi à observer diligemment que Dieu commande à un chacun de nous, de regarder sa vocation en tous les actes de sa vie. Car il cognoist combien l'entendement de l'homme brusle d'inquiétude, de quelle legiereté il est porté çà et là, et de quelle ambition et cupidité il est solicité à embrasser plusieurs choses diverses tout ensemble. Pourtant de peur que nous ne troublissions toutes choses par nostre follie et témérité, Dieu distinguant ces estais et manières de vivre, a ordonné à un chacun ce qu'il auroit à faire. Et afin que nul n'outrepassast legierement ses limites, il a appelé telles manières de vivre, Vocations. Chacun donc doit reputer à son endroit que son estât luy est comme une station assignée de Dieu, à ce qu'il ne voltige et circuisse çà et là inconsidérément tout le cours de sa vie. Or ceste distinction est tant nécessaire, que toutes nos œuvres sont estimées devant Dieu par icelle : et souventesfois autrement (jue ne porte le jugement de la raison humaine et philosophique. Non seulement le commun, mais les philosophes reputent que c'est l'acte le plus noble et excellent qu'on sauroit faire, que de délivrer son pays de tyrannie. Aucontraire, tout homme privé qui aura violé un t\Tan, est apertement condamné par la voix de Dieu. Toutesfois je ne me veux pas arrester à reciter tous les exemples qu'on pourroit alléguer : il suffist que nous cognoissions la vocation de Dieu nous estre comme un principe et fondement de nous bien gouverner en toutes choses : et que celuy qui ne se rangera à icelle, jamais ne tiendra le droit chemin pour deuement s'acquiter de sou office, il pourra bien faire quelque acte aucune fois louable en appa-