CHAPITRE XII
pource qu'elle a juste matière de présomption, mais non pas de ses mérites: elle a des mérites, mais non pas pour présumer. Il adjouste, (pie de ne rien présumer c'est mériter ; ainsi, que l'Eglise peut d'autant plus hardiment présumer, qu'elle ne présume point : pource qu'elle a ample matière de se glorifier aux grandes miséricordes de Dieu.
V. Il est ainsi de vray. Car toutes les consciences qui sont bien exercitées en la crainte de Dieu, trou^ ent qu'il n'y a point d'autre retraite en laquelle elles se puissent seurement reposer, quand il est question de conter avec Dieu. Car si les estoilles. lesquelles semblent dm'ant la nuict tresclaires et reluisantes, perdent toute leur lumière quand elles viennent au soleil : que pensons-nous qu'il adviendra à la plus grande innocence quon puisse imaginer en l'homme, quand elle sera comparée avec la pureté de Dieu ? Car lors sera un examen rigoureux à merveilles, lequel atteindra jusques aux plus secrettes cogitations du cœur : et comme dit sainct Paul, révélera tout ce qui est caché en ténèbres, et descouvrira ce qui est occulte au profond du cœur ( 1 Cor. 4, o) : contraignant la conscience, quoy qu'elle résiste ou recule, de produire en avant ce que mesme elle a maintenant oublié. Le diable d'autrepart. comme accusateur poursuyvra, pressant de près rhomme, et saura bien luy alléguer tous ses forfaits ausquels il l'aura incité. Là toutes les pompes et apparences des bonnes œuvres extérieures, qu'on a maintenant seules en estime, ne profiteront de rien. Il sera question seulement de la seule s\-ncerité du cœur. Pourtant toute hypocrisie, non seulement celle dont ceux qui se cognoissent secrettement meschans, se contrefont devant les hommes, mais aussi celle dont un chacun se flatte devant Dieu (comme nous sommes enclins à nous décevoir par trop estimer de nous) sera confuse et trebuschera : combien qu'elle soit maintenant comme enyvrée d'orgueil et outrecuidance. Ceux qui n'eslevent point leur sens et pensée à tel spectacle, se peuvent bien amieller pour une minute de temps, s'attribuans justice : mais telle justice, qui leur sera incontinent escousse au jugement de Dieu : ainsi qu'un homme, après avoir songé de grandes richesses, se trouve vuyde quand il est éveillé. Au contraire, tous ceux qui chercheront comme devant Dieu la vraye reigle de justice, trouveront pour certain que toutes les œuvres des hommes, si on les estime selon leur dignité, ne sont qu'ordure et vilainie : et que ce qu'on juge communément estre justice, n'est que pure iniquité devant Dieu : que ce qu'on juge intégrité, n'est que pollution: ce qu'on juge gloire, quignominie.
o. Apres avoir contemplé ceste perfection de Dieu, il nous faut lors descendre à nous regarder
sans nous flatter, et sans nous décevoir en l'amour de nous-mesmes. Car ce n'est point de merveilles si nous sommes aveugles en cest endroit, cependant que nul de nous ne se garde de ceste folle et dangereuse affection que nous avons à nous aymer : laquelle l'Escriture monstre estre naturellement enracinée en nous. La voye d'un chacun, dit Salomon, est droite devant ses yeux. Item, Tous hommes pensent leurs voyes estre bonnes (Prov. 21, 2: 16,2). Mais quoy? Par cest erreur un chacun est-il absoux? Plustost au contraire, comme il dit consequemment, le Seigneur poise les cœm\s : c'est à dire, cependant que l'homme se flatte en l'apparence extérieure de justice qu'il a, le Seigneur examine en sa balance toute l'iniquité et ordure cachée au cœur. Puis donc qu'ainsi est qu'on ne prohte de rien en se tlattant, ne nous trompons point nous-mesmes volontairement en nostre ruine. Or pour nous droitement espluscher, il faut tousjoiu's rappeller nostre conscience au Throne judicial de Dieu. Car sa lumière est bien requise pour relever et descouvrir les cachettes de nostre perversité, lesquelles sont autrement trop profondes et obscures. Si nous fiiisons cela, lors nous verrons que veut dire ceste sentence, qu'il s'en faut beaucoup que l'homme soit justifié devant Dieu, veu qu'il n'est que pourriture et vermine inutile et abominable, et qu'il boit l'iniquité comme l'eau (Job lo, 16). Car qui est-ce qui sera pur et monde ? ce qui est conceu de semence ;immonde ? non pas un seul (Job 14, 4). Nous expérimenterons aussi ce que disoit Job de soy. Si je me veux monstrer innocent, ma bouche propre me condamnera : si je me veux dire juste, elle me prouvera meschant (Job 9, 20). Car la complainte que faisoit le Prophète de son temps, n'appartient point à un siècle seulement, mais communément à tous aages, c'est que tous ont erré comme brebis esgarées, un chacun a décliné en sa voye (Is. o3, 6). Car il comprend là tous ceux ausquels doit estre communiquée la grâce de rédemption. Or la rigueur de cest examen se doit poursiuTre jusques à ce qu'elle nous ait domtez d'un estonnement de nous mesmes, pour nous disposer à recevoir la grâce de Jésus Christ. Car celuy qui pense estre capable d'en jouyr. sinon qu'il se soit demis de toute hautesse de cœur, se trompe grandement. Ceste sentence est notoire, que Dieu confond les orgueilleux, et donne grâce aux humbles (1 Pierre o, o : Jaq. 4, 6).
6. Mais quel est le moyen de nous humilier, sinon qu'estans du tout \iiydes et povres, nous donnions lieu a la miséricorde de Dieu? Car je n'appeUe pas Humilité, si nous pensons avoir quelque chose de résidu. Et de fait, on a enseigné par cy devant une hypocrisie pernicieuse, en conjoignant ces deux choses : qu'il nous falloit sentir humblement de nous devant Dieu, et