LIVRE III
avoir neantmoins nostre justice en quelque estime. Car si nous confessons autrement devant Dieu ([ue nous ne pensons en nostre ca^ur, nous luy mentons impudemment. Or n(jus ne pouvons pas sentir de nous comme il appartient, que tout ce (|ui semble advis estre excellent en nous, ne soit entièrement mis sous le pied. Quand nous oyons donc de la jjouche du Prophète, que le salut est appareillé aux humbles (Ps. 1«, 28) : d'autre part, ruine à la liereté des orgueilleux : premièrement pensons (jue nous n'avons nul accès à salut, sinon en nous démettant de tout orgueil, et en prenant vraye humilité : secondement, (lue ceste Immilité n'est point une modestie, par la(|uelle nous quittions un seul poil de nostre droit pour nous abbaisser devant Dieu, (comme nous appelhms entre les honunes ceux-là humbles, (pii ne s'eslevent pas en fiereté, et ne desprisent point les autres, combien «lu'ils se pensent valoir quelque chose) : mais (lue c'est une déjection de nostre cœur, sans feintise, procédante d'un droit sentiment de nostre misère et povreté, dont nostre cœur soit ainsi abbatu. Car l'humilité est ainsi descrite tousjours en la paroUe de Dieu. Quand le Seigneur parle ainsi par Sophonie, J'osteray du milieu de toy tout homme s'esgayant, et ne laisseray sinon les affligez et les povrcs, et iceux espéreront en Dieu (Soph. 3, 11. 12): ne denionstre-il pas clairement qui sont les humbles? assavoir, qui sont affligez par la cognoissance de leur povreté? Auconlraire, il signifie les orgueilleux par ceux qui s'esgayent : par ce que les hommes estans en prospérité ont coustume de s'esgayer : Davantage, il ne laisse rien aux humbles qu'il veut sauver, sinon la seule espérance en Dieu. Pareillement en Isaie, A qui regarderay-je, sinon au povre, brisé et affligé en son esprit, et qui tremble à mes paroUes? Et derechef, le Seigneur haut et eslevé, habitant en son siège éternel, habitant en sa magnificence, est pareillement avec les humbles et affligez en leurs esprits, afin de vivifier l'esprit des humbles et le cœur des affligez (Is. 66, 2: o7, 15). Quand nous oyons tant de fois le nom d'Aftliction, il nous faut entendre comme une playe dont le cœur soit tellement navré, que tout l'homme en soit abbatu en terre sans se pouvoir eslever. Il est besoin que nostre cœur soit navré d'une telle affliction, si nous voulons estre exaltez avec les immbles. Si cela ne se fait, nous serons humiliez par la main puissante de Dieu en nostre confusion et honte.
7. Davantage, nostre bon Maistre non content de parolles, nous a dépeint en une similitude, comme en un tableau, la vraye image d'humilité. Car il nous propose le PubUcain, lequel se tenant loing, et n'osant point lever les yeux en haut, avec grans gemissemens prie en ceste sorte : Seigneur, sois moy propice, à moy qui suis po-
vre pécheur (Luc 18, 13). Ne pensons point que ce soyent signes d'une modestie feinte, qu'il n'ose regarder le ciel, approcher près, et qu'en fraiipant sa poictrine il se confesse pécheur: mais ce sont tesmoignages de l'alîection du cœur. Il propose de l'autre costé le Pharisien, lequel rend grâces à Dieu de ce qu'il n'est point tel que les autres, larron, ou injuste, ou paillard : qu'il jusne deux fois la sepmaine, et donne les décimes de tous ses biens. Il confesse ouvertement qu'il tient sa justice de la grâce de Dieu: mais pource qu'il se confie estre juste par œuvres, il s'en retourne abominable à Dieu : aucontraire, le Publicain est justifié par la cognoissance de son iniquité. Nous pouvons voir de cela, combien est jilaisante à Dieu nostre humilité, tellement qu'un cœur n'est point capable de recevoir la miséricorde de Dieu, qu'il ne soit vuyde de toute opinion de sa propre dignité : de laquelle il ne peut estre occupé, que l'entrée ne soit fermée à la grâce de Dieu. Et afin qu'il n'y eust doute aucune de cela, le Seigneur Jésus a esté envoyé de son Père en terre avec ce mandement, d'apporter bonnes nouvelles aux povres, medeciner ceux qui sont affligez en leur cœur, prèscher liberté aux captifs, ouverture aux enserrez, consoler les languissans, leur donner gloire au lieu de cendres, de l'huile au lieu de pleur, robbe de joye au lieu de tristesse (Is. 61, 1 — 3). Suyvant ce mandement, il n'invite à recevoir sa beneflcence sinon ceux qui sont chargez et travaillez. Comme il dit en l'autre passage, qu'il n'est point venu pour appeller les justes, mais les pécheurs (Matth. 11, 28; 9, 13).
8. Parquoy si nous voulons donner lieu à la vocation de Christ, il faut que toute arrogance et présomption soit loing de nous. Par Arrogance j'enten l'orgueil qui s'engendre d'une toile persuasion de justice, quand l'homme pense avoir quelque chose, dont il mérite estre agréable à Dieu : par Présomption j'enten une nonchalance charnelle, qui peut estre sans aucune fiance des œuvres. Car il y a plusieurs peciieurs, lesquels d'autant qu'estans enyvrez de la douceur de leurs vices, ils ne pensent point au jugement de Dieu ; pareillement estans comme eslourdis, ils n'aspirent nullement à la miséricorde qui leur est présentée. Or il ne faut pas moins chasser une telle nonchalance, qu'abbatre toute confiance de nous-mesmes si nous voulons estre à délivre pour comirà Christ, afin ({u'il nous remplisse de ses biens. Car jamais nous ne nous confierons bien en luy, sinon en nous deffiant du tout de nous-mesmes : jamais nous ne lèverons bien nostre cœur en luy, qu'il ne soit premier abbatu en nous : jamais nous ne recevrons droite consolation de luy, sinon que nous soyons désolez en nous. Nous sommes donc lors disposez à recevoir et obtenir la grâce de Dieu, quand nous estans demis de toute fiance