LIVRE III
arrogance soit supportée. Ils intentent procès à Dieu, (le ce qu'en eslisant les uns selon sa volonté, il laisse là les autres. Mais puis (pi'il est notoire que la chose est telle, que gagneront-ils à tancer ne gergonner contre Dieu ? Nous ne disons rien qui ne soit approuvé par expérience : c'est qu'il a esté tousjours libre à Dieu de taire grâce à qui bon luy a semblé. Je ne leur denianderay point comment et pourquoy la lignée d'Aliraham a esté préférée à toutes nations : combien qu'il soit tout patent ({ue c'a esté par privilège, duquel la cause ne se ]ieut trouver hors Dieu. Mais encores que je leur quitte cela, qu'ils me respondent pourquoy ils sont hommes plustost que bœufs ou asnes : comme ainsi soit qu'il fust en la main et au pouvoir de Dieu de les faire chiens, il les a formez à son image. Permettront-ils aux bestes brutes de se plaindre de leur condition, accusans Dieu comme s'il s'estoit porté cruellement envers elles ? Certes il n'y a pas plus grande raison, qu'ils jouissent de la prérogative ([u'ils ont obtenue sans aucun mérite, d'estre hommes : (ju'il n'y a (pi'il soit permis à Dieu de distriliuer diversement ses bénéfices à la mesure de son jugement. S'ils viennent aux personnes: ausquelles l'inequalité leur est plus odieuse : pour le moins ils devront trembler quand l'exemple de Jésus Christ leur sei-a mis en avant : et pai' ce moyen estre un peu reprimez, pour ne point gazouiller si hardiment de ce haut mystère. Voila un homme mortel conceu de la semence de David : par (|uelles vertus diront-ils qu'il ait mérité que desja au ventre de la vierge sa mère il fust chef des Anges, Fils unique de Dieu, l'image et gloire du Père, la clarté, justice et salut du UK.nde ? Sainct Augustin a prudemment considéré cela : c'est qu'au chef de l'Eglise nous avons un miroir tresclair de l'élection gratuite : aiin que nous ne trouvions pas le semblable estrange aux membres : c'est ([ue le Seigneur Jésus n'a point esté fait Fils de Dieu en bien vivant, mais qu'un tel honneur luy a esté donné afin qu'il fist les autres particijians de ses dons *". Si quelcun demandoit pourquoy les autres ne sont ce qu'il est, pourquoy nous sommes séparez d'avec luy par si longue distance, pourquoy nous sommes corrompus, et luy est la pureté ; en parlant ainsi, non seulement il descouvrira sa bestise, mais son impudence. Que si ces canailles poursuyvent à vouloir oster à Dieu la liberté d'eslire ou reprouver ceux qu'il luy plaist : que premièrement ils despouillent Jésus Christ de ce ([ui luy a esté donné. Maintenant il e.st besoin de bien escouter ce que l'Escriture prononce d'un chacun. Certes sainct Paul enseignant que nous avons esté esleus en Christ devant la création du monde (Ephes. 1, 4), oste tout esgard de nostre dignité : car c'est autant comme s'il disoit, Pource qu'en la semence uni-
verselle d'Adam, ie Père céleste ne trouvoit rien digne de son élection : il a tourné ses yeux vers son (Christ, afin d'eslire comme membres du corps d'iceluy ceux qu'il vouloit recevoir à vie. Pourtant que ceste raison soit résolue entre les fiileles, que Dieu nous a adoptez en Christ i)our estre se'^ héritiers : à cause qu'en nous-mesmes nous n estions pas capables d'une telle excellence. Ce qu'il note aussi bien en un autre lieu, quand il exhorte les (^olossiens à rendre grâces à Dieu, de ce qu'il les avoit rendus idoines de participer à l'héritage des Saincts (Col. 1, 12). Si l'élection de Dieu précède ceste grâce, par laquelle il nous rend idoines d'obtenir la gloire de la vie future, que trouvera-il en nous dont il soit esnieu à nous eslire ? Ce que je preten sera encore mieux exprimé par une autre sentence, Dieu nous a esleus, dit-il, devant que jetter les fondemens du monde, selon le bon plaisir de sa volonté (Ephes. 1, 4), afin que nous fussions saincts, immaculez et irrépréhensibles devant sa face. Il oppose le bon plaisir de Dieu à tous mérites qu'on sauroit dire.
2. A ce que la preuve soit plus certaine, il est besoin de discuter ce passage mieux par le menu, duquel les parties estans bien rassemblées ne laissent nulle doute. En parlant des esleus, c'est chose certaine qu'il adresse son propos aux fidèles, comme incontinent après il le declaire. Parquoy ceux qui destournent ceste sentence, comme si sainct Paul magnifloit la grâce qui a esté faite en gênerai au siècle auquel l'Evangile a esté presché, se forgent une glose troj) lourde. Outreplus, .sainct Paul en disant que les fidèles ont esté esleus devant que le monde fust créé, abl)at tout regard de dignité. Car quelle raison de diversité y auroit-il entre ceux qui n'estoyent pas encore nais, et (jui en leur naissance devoyent estre pareils en Adam? De ce qu'il adjouste qu'ils ont esté esleus en Christ, il s'ensuit que non seulement un chacun est esleu hors de soy-mesme, mais que les uns sont séparez d'avec les autres, d'autant qu'il appert que tous ne sont pas membres de Jésus Christ. Ce qui s'ensuit, assavoir qu'ils ont esté esleus pour estre saincts, abbat l'erreur que nous avons touché: c'est que l'élection vienne de la prescience. Car ces mots y contredisent fort et ferme, que tout ce qu'il y a de bien et de vertu aux hommes, est comme fiuict et effect de l'élection. Si on demande (luelque cause plus haute, pourquoi les uns sont esleus plustost que les autres, sainct Paul respond que Dieu les a ainsi prédestinez selon son Iton plaisir. Par lesquels mots il aneantist tous les moyens que tous hommes imaginent avoir eu en eux-mesmes pour estre esleus : car il declaire que tous les bien-faits que Dieu nous eslargit pour la vie spirituelle sourdent de ceste fontaine : c'est qu'il a esleu ceux qu'il a voulu,