LIVRE III
lit troupeau, puis qu'il vous est donné de cognoistre le mystère du royaume des cieux (Luc 12, 32). Puis qu'il demande. Et qui sont ceux-là? assavoir ceux qu'il a cogneus et prédestinez pour estre faits conformes à l'image de son Fils. Voicy un conseil haut et admirable, qui nous a esté publié. Dieu seul cognoist les siens : mais ce qui luy estoit cogneu a esté manifesté aux hommes : et ne reçoit à la cognoissance de ce mystère, sinon ceux qu'il a prédestinez (Matth. 13, 11 ; Rom. 8, 29) ; et là dessus il conclud : La miséricorde de Dieu d'éternité en éternité sur ceux qui le craignent. D'éternité, à cause de la prédestination : En éternité, à cause de la béatitude qu'ils espèrent. L'une n'a point de principe, l'autre n'a point de fin ^^ Mais qu'est-ce que j'allègue sainct Bernard pour tesmoin, veu que nous oyons de la bouche du Maistre, qu'il n'y a (lue ceux qui sont de Dieu, qui puissent veoir (Jean 6, 46)? Enquoy il signifie, que tous ceux qui ne sont point régénérez d'enhaut, sont eslilouys et estourdis à son regard. Vray est que la foy peut bien estre conjointe avec l'élection, moyennant qu'elle soit mise en degré inférieur: selon que cest ordre nous est exprimé en un autre passage, où Jésus Christ dit. C'est la volonté de mon Père, que je ne perde rien de ce (|u'il m'a donné, car sa volonté est, que quiconque croit au Fils ne périsse point (Jean 6, 39. 40). (iertes si Dieu vouloit que tous fussent sauvez, il ordonneroit Jésus Christ à tous pour gardien, et les uniroit tous au corps d'iceluy par le lien de foy. Or il appert que la foy est un gage singulier de son amour paternelle, lequel il reserve comme caché à ses enfans qu'il a adoptez. Pourtant Jésus Christ prononce ailleurs, que les brebis suwent leur pasteur, pource qu'elles cognoissent sa voix : qu'elles ne suyveut point un estranger, pource qu'elles ne cognoissent point la voix des estrangers (Jean 10, 4. o). Et dont vient ceste discrétion, sinon d'autant que les oreilles sont percées par le sainct Esprit (Ps. 40, 7 ; Jean 10, 26) : car nul ne se fait brebis, mais est formé et appreste de grâces célestes pour l'estre. Et c'est pourquoy nostre Seigneur Jésus
dit, que nostre salât est bien asseuré et hors de danger pour tout jamais, d'autant qu'il est gardé par la vertu invincible de Dieu (Jean 10, 29). Dont il conclud que les incrédules ne sont point de ses brebis, pource qu'ils ne sont point du nombre de ceux ausquels Dieu a promis par Isaie de les faire ses disciples (Jean 10, 26; Is. 8, 18; S4, 13). Au reste, puis qu'aux tesmoignages que j'ay alléguez il est fait notamment mention de persévérance, cela monstre que l'élection est constante et ferme sans varier aucunement.
11. Traitons maintenant des reprouvez, desquels sainct Paul parle aussi bien en ce passagelà. Car comme Jacob n'ayant rien mérité par ses bonnes œuvres, est receu en grâce : aussi Esau n'ayant offensé, est rejette de Dieu (Rom. 9, 13). Si nous dirigeons nostre cogitation aux œuvres, nous faisons injure à l'Apostre, comme s'il n'avoit point veu ce qui nous est évident. Or qu'il ne l'ait point veu, il appert : veu que nommément il poursuit cela, que comme ainsi soit qu'ils n'eussent fait ne bien ne mal, l'un a esté esleu, l'autre reprouvé : dont il conclud que le fondement de la prédestination ne gist point aux œuvres. Davantage ayant meu ceste question, assavoir si Dieu est injuste, il n'allègue point que Dieu a rendu à Esau selon sa malice (en quoy estoit la plus claire et certaine défense de l'équité de Dieu): mais fi amené une solution toute diverse, c'est que Dieu suscite les reprouvez, afin d'exalter en eux sa gloire. Finalement il adjouste pour conclusion, que Dieu fait miséricorde a qui bon luy semble, et endurcist qui bon luy semble (Rom. 9, 18). Nous voyons comme il remet l'un et l'autre sur le bon plaisir de Dieu. Si nous ne pouvons donc assigner autre raison pourquoy c'est que Dieu accepte ses esleus, sinon pource qu'il luy plaist, nous n'aurons aussi nulle raison pourquoy il rejette les autres, sinon sa volonté. Car quand fi est dit que Dieu endurcist ou fait miséricorde selon son plaisir, c'est pour nous admonnester de ne chercher cause aucune hors de sa volonté.