‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 48 sur 703 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Dieu : car ils adorent pareillement Dieu et les Saincts : sinon (jue (luami on les presse, ils ont ce subterfuge, de dire qu'en reservant à Dieu seul l'honneur de Latrie, ils luy jrardent le droit qui luy app;u'tienl. Or veu qu'il est (juestion de la chose, non pas du mot, quel propos y a-il de se jouer en une chose de si grande inqiortance ? Mais encores que nous leur accordions cela, (lu'aïu'ont-ils obtenu, sinon iiu'ils honnorent Dieu seul, et servent les saincts ? Car Latrie en Grec, signifie autant (|u'honneur : Dulie, est servitude. Et toutesl'ois ceste ditïerence n'est pas tousjours observée en l'Escriture. Mais le cas posé que ceste distinction fust perpétuelle : il reste d'enquérir que l'un et l'autre vaut. Certes (comme nous avons dit) Dulie emporte servitude : Latrie, honneur. Or nul ne doute que servir ne soit beaucoup plus ([u'honnorer : car il nous sentit souvent dur et l'ascheux de servir à ceux que nous ne refusons pas d'honnorer. Ainsi ce seroit un partage inique, d'assigner aux Saincts ce ([ui est le plus grand et de laisser le moindre à Dieu. On répliquera, que plusieurs des anciens docteurs ont usé de ceste distinction : mais qnc nous en peut-il challoir, si chacun voit ([u'elle est non seulement impropre, mais du tout frivole ?

3. Laissant là ces subtilitez, considérons la chose telle qu'elle est. Sainct Paul réduisant en mémoire aux Galatiens quels ils avoyent esté devant qu'estrt- illuminez en la cognoissance de Dieu, dit qu'ils ont servi à ceux qui de nature n'estoyenl point dieux (Gai. 4, 8). Combien qu'il n'use point du mot de Latrie, leur superstition est-elle pourtant excusable ? Certes il ne la condamne pas moins en luy imposant le nom de Dulie, que s'il exprimoit le nom de Latrie. Et quand Clu*ist repousse la tentation de Satlian de ce bouclier, disant qu'il est escrit, tu adoreras le Seigneur ton Dieu (Matth. 4, 10) : il n'estoit pas question de Latrie ; car Satlian ne luy demandoit qu'une révérence, laquelle se nomme en Grec P)-oscynesis. Semblablement quand sainct Jean est reprins par l'Ange, de ce qu'il s'estoit agenouillé devant luy (Apoc. 19. 10) : il ne nous faut pas imaginer que Jean fust despourveu de sens, que de vouloir transporter à l'Ange l'honneur deu à mi seul Dieu; mais pource qu'il ne se peut faire (}ue l'iionneur qui se fait par dévotion ne comprenne en soy quelque partie de la majesté de Dieu, sainct Jean ne pouvoit adorer l'Ange sans frauder Dieu aucunement de sa gloire. Nous Usons assez souvent

que les hommes ont esté adorez, mais c'estoit un honneur de civilité, qui concerne l'honnesteté humaine : mais la religion a un autre regard, (^ar si tost que par religion les créatures sont honnorées, Tlionneur de Dieu est d'autant profané. Nous voyons le semblable en Corneille le Centenier. Car il n'avoit point tant mal profité en la crainte et service de Dieu, qu'il ne luy attribuast à luy seul l'honneur souverain : parquoy s'enclinant devant Sainct Pierre, il ne le fait pas en intention de l'adorer au lieu de Dieu : toutesfois sainct Pieire luy défend rigoureusement qu'il ne le face. Et pourquoy, sinon d'autant que les hommes ne sauront jamais si bien discerner en leur langage l'honnem-- de Dieu d'avec celuy des créatures, qu'en adorant les créatures par dévotion, ils ne ravissent de faict à Dieu ce qui luy est propre, pour le faire commun à qui il n'appartient pas ? Parquoy, si nous desirons d'avoir un seul Dieu, souvienne nous qu'on ne doit oster de sa gloire tant petit que ce soit : mais que tout ce qui luy ajtpartient luy doit estre gardé. A ceste raison Zacharie parlant de la réparation de l'Eglise, exprime notamment qu'il y aura non seulement un seul Dieu, mais aussi que son nom sera un, pour monstrer qu'il n'aura rien de commun avec les idoles (Zach. 14, 9). Or nous verrons ailleurs en son ordre quel service Dieu demande ; car il a déterminé par sa Loy ce qui est bon et droit, et par ce moyen a voulu astreindre les hommes à certaine norme, afin que chacun ne se donnast point congé de faire ce que bon luy sembler(jit d'imaginer. Mais pource qu'il n'est pas expédient de charger les lecteurs en meslant plusieurs matières ensemble, je n'entre pas là pom* le présent : qu'il nous suffise de savoir, quand les hommes attribuent aux créatures quelque service de religion ou de pieté, qu'ils commettent sacrilège. Au reste, la superstition a premièrement déifié le soleil, les estoilles, ou les idoles. Depuis l'ambition est survenue, laquelle a emparé les hommes mortels des despouilles qu'elle avoit ravi à Dieu, et par ce moyen a profané tout ce qui estoit de saincteté. Et combien que tou.sjours ce principe demeuroit, d'honnorer un souverain Dieu, toutesfois la coustume n'a pas laissé d'estre receue, de sacrifier à leurs petis dieux, aux esprits et aux hommes tre.spassez, tant sommes nous enclins à ce vice, c'est de communiquer à une grande troupe ce que Dieu commande si estroitement luy estre réservé.

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