LIVRE IV
leur desplaise, et qu'elles cognoissent qu'il mérite d'estre reprouvé, sont neantinoins en doute, assavoir si elles ne sont point tenues à le garder, et que cela leur est cause d'un grand torment, quand d'un costé elles craignent de fausser une promesse faite à Dieu, et de l'autre costé elles ont peur de pécher plus grièvement en la gardant qu'en la rompant : il est besoin de leur subvenir en cest endroit, afin de les despescher d'une telle difficulté. Or pour leur ostei' brièvement tout scrupule, je dy que tousvœuz illicites et faits contre droit et raison, tout ainsi que devant Dieu ils sont de nulle valeur, aussi qu'on les doit tenir pour non faits. Car si aux contracts qui se font entre les hommes, il n'y a autres promesses obligatoires, que celles ausquelles celuy avec lequel on contracte se veut tenir pour les advouer : c'est chose absurde et contre toute raison, de dire que nous soyons contreints à observer ce que Dieu ne demande point de nous : mesmement veuque noz œuvres ne sont autrement bonnes, sinon entant qu'elles plaisent à Dieu, et ont ce tesmoignage de la conscience de l'homme, que Dieu les accepte. Car ceste cojiclusion demeure tousjours, que ce qui se fait sans loy, est péché (Rom. 14, ^3). Enquoy sainct Paul entend que tout ce qui s'entreprend avec conscience douteuse, est vicieux, d'autant que la seule foy est la racine de toutes bonnes œuvres : la foy, dy-je, par laquelle nous sommes certains qu'elles sont agréables à Dieu. S'il n'est donc licite à l'homme Chrestien de rien attenter, sinon avec telle certitude : qui empeschera que celuy qui aura fait un vœu par ignorance, ayant cogneu son erreur, désiste de le garder ? Puis qu'ainsi est, les vœuz faits inconsidérément, non seulement n'obligent point, mais nécessairement doyvent estre rescindez. Or il y a encore plus, c'est que non seulement ils sont de nulle estime devant Dieu, mais luy sont en abomination, comme il a esté monstre par cy devant. Ce seroit une dispute superflue d'en traiter plus au long. Cest argument seul me semble bien ad vis suffisant pour appaiser toutes consciences fidèles, et les délivrer de tout scrupule : c'est que toutes les œuvres qui ne procèdent point d'une pure fontaine, et ne sont point réduites a leur droite fin, sont rejettées de Dieu: et tellement rejettées, qu'il ne nous défend pas moins d'y persévérer que de les entreprendre du commencement. Car de cela il faut conclurre que tous vœuz qui sont produits d'erreur et superstition, ne sont d'aucune valeur devant Dieu, et que nous les devons laisser la.
21. Ceste solution sera aussi pour respondre aux calomnies des mescbans qui accusent ceux qui sont sortis de la moynerie pour se mettre en (juelque honneste estât. Ils leur imposent d'avoir rompu leur foy et de s'estre parjurez: d'autant (lu'ils oiU rompu, comme ils disent, un lien indissoluble, par lequel ils estoyent astreints envers Dieu et son Eglise. Or je dy qu'il n'y a nul lien, quand Dieu casse et rescinde ce que l'homme conferme. Secondement, encore que je concède qu'ils fussent obligez pour le temps qu'ils vivoyent en erreur et ignorance de Dieu, je dy que par la grâce de Jésus Christ ils ont esté délivrez de telle obligation, quand Dieu les a illuminez en leur faisant cognoistre sa vérité. Car si la mort de nostre Seigneur Jésus a telle efficace, qu'elle nous rachette de la malédiction de la Loy de Dieu, en laquelle nous estions (Gai. 3, 13) : combien plus nous doit-elle délivrer et absoudre des liens humains, qui ne sont que filets de Satan pour nous surprendre? Pourtant, quiconque a receu ceste grâce d'estre illuminé par la clairté de l'Evangile, il n'y a nulle doute qu'il ne soit despestré de tous les liens ausquels il estoit enveloppé par superstition. Combien que ceux qui ont esté Moynes ont encore une autre excuse quant au mariage, s'ils n'avoyent point la puissance de se contenir : et autant en est-il des Nonnains. Car si un vœu impossible est la ruine et perdition des âmes, lesquelles Dieu veut sauver, et non point perdre : il s'ensuit qu'il ne ftvut point persévérer en iceux. Or (jue le vœu de continence soit impossible à garder à ceux qui n'ont point grâce spéciale de Dieu pour ce fah'e, nous l'avons desja declairé cy dessus : et l'expérience en crie, encore que je m'en teusse. Car chacun sait bien de quelles ordures sont pleins tous les cloistres. Et s'il y en a quelques uns qui semblent un petit plus honnestes que les autres, si ne sont ils pourtant plus chastes, d'aulant que l'impudicité est cachée au dedans. Voila comment Dieu se venge par horribles punitions de l'audace des hommes, quand mescognoissans leur infirmité ils appetent de parvenir maugré nature a ce qui leur est dénié, et quand en mesprisant les remèdes que Dieu leur donnoit à la main, ils se confient de surmonter le vice d'incontinence par leur contumace et obstination. Car conmient appellerons nous cela sinon Contumace, quand quelcun estant ad\ erty de Dieu qu'il a besoing de se marier, et que le mariage luy est donné de Dieu comme un remède, non seulement il le mesprise, mais aussi s'oblige par serment à le rejetter?