LIVRE IV
l'a desja de long temps obscurcy, premièrement par nioles et brouées, et puis après par ténèbres fort espesses : outreplus, a esmeu contentions et débats pour en desgouter les bommes : mesmes de nostre temps s'est servy de mesme ruse et artifice : je mettray peine en premier lieu d'exposer la somme de ce qu'il en faut cognoistre, selon la capacité des rudes et idiots : et puis je despescheray les difficultez dont Satan a tasché d'envelopper le monde. Premièrement, les signes sont du pain et du vin, qui nous représentent la nourriture spirituelle que nous recevons du corps et du sang de Jésus Cbrist. Car comme Dieu nous régénérant par le Baptesme, nous incorpore en son Eglise, et fait siens par adoption : aussi, comme nous avons dit, il accomplit l'office d'un bon père de famille et prouvoyable, en nous eslargissant continuellement viande propre pour nous conserver et maintenir en la vie, à laquelle il nous a engendrez par sa parolle. Or la seule pasture des âmes, est Jésus Christ. Parquoy le Père céleste nous convie à luy, afin qu'estans repeus de sa substance nous cueillions de jour en jour nouvelle vigueur, jusqu'à ce que nous parvenions à l'immortalité céleste. Et pource que ce mystère de communiquer à Jésus Christ est incompréhensible de nature, il nous en monstre la figure et image en signes visibles fort propres à nostre petitesse. Mesme comme s'il nous en donnoit les arres, il nous le rend aussi asseuré que si nous le voyons à l'œil, d'autant que ceste similitude tant familière entre jusques aux esprits les plus lourds et grossiers : c'est que tout ainsi que le pain et le vin soustiennent noz corps en ceste vie transitoire, aussi nos âmes sont nourries de Christ. Nous voyons donc à quelle fin tend ce Sacrement : assavoir pour nous asseurer que le corps du Seigneur a tellement esté une fois sacrifié pour nous, que maintenant nous le recevons : et en le recevant, sentons en nous l'efficace de ceste oblation unique qui en a esté faite. Item, que son sang a tellement esté une fois espandu pour nous, qu'il nous est breuvage perpétuel. Et c'est ce que portent les parolles de la promesse, quand il est dit, Prenez, mangez : cecyest mon corps qui est livré pour vous (Matth. 26, 26; Marc 14, 17; Luc 22, 19; 1 Cor. 11, 24). Il nous est donc commandé de prendre et manger le corps qui a esté une fois offert pour nostre salut, afin que voyans que nous sommes faits participans, nous ayons certaine confiance que la vertu de ceste oblation se demonstrera en nous. Et pourtant il appelle le calice. Alliance de son sang. Car entant qu'il appartient à la confirmation de nostre foy, toutes fois et quantes qu'il nous donne son sacré sang à boire, il renouvelle aucunement, ou plustost continue l'alliance avec nous, laquelle il a ratifiée en içeluy.
2. Nos âmes peuvent prendre et recueillir de ce Sacrement une grande douceur et fruict de confiance : c'est que nous recognoissions Jésus Christ estre tellement incorporé en nous, et nous aussi en luy, que tout ce qui est sien nous le pouvons appeller nostre : et tout ce qui est nostre, nous le pouvons nommer sien. Parquoy, nous nous osons promettre asseurément que la vie éternelle est nostre, et que le royaume des cieux ne nous peut faillir, non plus qu'.à Jésus Christ mesme. D'autrepart, que par noz péchez ne pouvons estre damnez non plus que luy ; puis qu'il nous en a absous, voulant qu'ils luy fussent imputez comme s'ils eussent esté siens. C'est l'eschange admirable que de sa bonté infinie il a voulu faire avec nous, qu'en recevant nostre povreté, il nous a transféré ses richesses : en portant nostre debihté sur soy, il nous a confirmez de sa vertu : en prenant nostre mortalité, il a fait son immortalité nostre : qu'en recevant le fardeau de nos iniquitez, duquel nous estions oppressez, il nous a donné sa justice pour nous appuyer sur icelle : en descendant en terre, il a fait voye au ciel : en se faisant fils d'homme, il nous a faits enfans de Dieu.
3. Toutes ces choses nous sont tant pleinement promises de Dieu en ce Sacrement, qu'il nous faut estre certains et asseurez qu'aussi vrayement elles nous y sont demonstrées, que si Jésus Christ mesme en personne nous y estoit visiblement à l'œil présenté, et sensiblement y estoit touché. Car ceste parolle ne nous peut faillir ne mentir. Prenez, mangez et beuvez : cecy est mon corps qui est livré pour vous : cecy est mon sang qui est espandu pour la remission de voz péchez. En commandant qu'on prenne, il signifie qu'il est nostre : en commandant qu'on mange et boyve, il monstre qu'il est fait une mesme substance avec nous. Quand il dit, Cecy est mon corps qui est livré pour vous : cecy est mon sang qui est espandu pour vous : il nous declaire et enseigne qu'ils ne sont pas tant siens que nostres, puis qu'il les a prins et laissez non pour sa commodité, mais pour l'amour de nous, et pour nostre profit. Et nous faut diligemment observer que la principale et quasi totale force et saveur du Sacrement gist en ces mots. Qui est livré pour vous. Qui est espandu pour vous : car autrement il nous serviroit de bien peu que le corps et le sang de Jésus Christ nous fussent maintenant distribuez, s'ils n'avoyent esté une fois livrez pour nostre rédemption et salut. Et pourtant ils nous sont représentez sous pain et vin, pour nous apprendre et monstrer que non seulement ils sont nostres, mais aussi qu'Us nous sont pour \ie et nourriture. C'est ce qu'avons dit cy devant, que par les choses corporelles qui nous sont proposées aux Sacremens, nous devons estre conduits selon quelque proportion et similitude aux