‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 7 sur 703 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Comment la cognoissance de Dieu et de nous sont choses conjointes,

et du moyen et liaison.

1. Toute la somme presque de nostre sagesse, laquelle, à tout conter, mérite d'estre réputée vraye et entière sagesse, est située en deux parties : c'est qu'en cognoissant Dieu, chacun de nous aussi se cognoissc. Au reste, combien qu'elles soyent unies l'une à l'autre par beaucoup de liens, si n'est-il pas toutesfois aisé à discemei laquelle va devant et produit l'autre. Car en premier lieu, nul ne se peut contempler, qu'incontinent il ne tourne ses sens au regard de Dieu, auquel il vit et a sa vigueur : pource qu'il n'est pas obscur que les dons où gist toute nostre dignité ne sont nullement de nous : mesmes que noz forces et fermeté ne sont autre chose que de subsister et estre appuyez en Dieu. Davantage, par les biens qui distillent du ciel sur nous goutte à goutte, nous somines conduits comme par petits ruisseaux à la fontaine. Pareillement de ceste petite et maigre portion, l'infinité de tous bien ([ui réside en Dieu apparoist tant mieux : singulièrement cette malheureuse ruine en laquelle nous sommes trebuschez par la révolte du premier homme, nous contraint de lever les yeux en haut, non seulement pour désirer de Là les biens qui nous défaillent, comme povres gens vuides et affamez, mais aussi pour estre esveillez de crainte, et par ce moyen apprendre que c'est d'humilité. Car comme on trouve en l'homme un monde de toutes misères, depuis que nous avons esté despouillez des ornemens du ciel, nostre nudité

descouvre avec grand honte un si grand tas de tout opprobre, que nous en sommes tous confus : d'autre costé, il est nécessaire que la conscience nous poigne en particulier de nostre mal-heureté : pour approcher au moins à quelque cognois.sance de Dieu. Parquoy du sentiment de nostre ignorance, vanité, disette, infirmité, voire, qui plus est, perversité et corruption, nous sommes induits à cognoistre qu'il n'y a nulle part ailleurs qu'en Dieu vraye clarté de sagesse, ferme vertu, droite affluence de tous biens, pureté de justice, tant y a que nous sommes esmeus par noz misères à considérer les biens de Dieu : et ne pouvons aspirer et tendre à luv à bon escient, qu'ayant commencé à nous dcsplaire du tout. Car qui sera riionune qui ne prenne plaisir à se reposer en soy, et mesmes qui de fait n'y repose pendant (ju'il ne se cognoist point : assavoir (juand il se glorifie es dons de Dieu, comme en riches et nobles paremens, ignorant sa misère, ou l'ayant mise en oubli ? Parquoy la cognoissance de nousmesmes non seulement aiguillonne chacun à cognoistre Dieu, mais aussi doit estre mené par icelle comme par la main à le trouver.

2. D'aultre part c'est chose notoire (juc l'homme ne parvient jamais à la pm'c cognoissance de soy-mesme, jus(iues à ce qu'il ait contemplé la face de Dieu, et ((ue du regard d'icelle il descende à regarder à soy. Car selon que l'orgueil est enraciné en nous, il nous semble tousjours

que nous sommes justes et emicrs, sages

et

saincts, sinon (lue nous soyons convamcus par argumens manifestes de nostre injustice, souilleure, iolie et imniondirité. Or n'en sommes nous pas convaincus si nous jetions l'œil sur nos personnes seulement, et que nous ne pensions pas aussi bien à Dieu, lequel est la seule reigle à laquelle il faut ordonner et compasser ce jugement. Car d'autant que nous sommes tous de nature enclins à hyy)Ocrisie, quelque apparence legierc de justice nous contentera tant et plus au lieu de refl'ect et vérité. Et pource qu'à l'environ de nous il n'y a rien qui ne soit plein et defflguré de beaucoup de souillures, ce pendant (lue nous avons l'esprit enclos et comme borné entre les pollutions de ce monde, ce qui n'est pas du tout si vilain que le reste nous plaist comme s'il estoit trespur : comme un œil qui ne voit que du noir, estime que ce qui est brun ou de couleur obscure et moyenne est de souveraine blancheur, pource qu'il y est ainsi accoustumé. Mesmes on peut encores discerner de plus près par les sens corporels, combien nous sommes abusez en estimant les forces et facultez de l'ame. Car si nous jetions la vcue en bas en plein jour, ou que nous regardions à l'entour par cy par là, 11 nous semble bien que nous ayons le regard le plus aigu (pie l'on pourroit penser : mais si nous levons les yeux droit pour contempler le soleil, ceste grande vivacité qui se monslroit en terre et incontinent esblouye, et du tout confuse par la clarté qui la surmonte : tellement que nous sonunes contraints de confesser que la vigueur que nous avons à considérer les choses terrestres, n'est que i)ure tardiveté et eslourdissement quand il est question d'aller jusques au soleil. Autant en advient-il à examiner noz biens spirituels. Car ce pendant que nous ne regardons point outre la terre, en nous contentant de nostre justice, sagesse et vertu, nous sommes bien aises et nous baignons à nous flatter, jusques à nous priser comme demi dieux. Mais si nous commençons à eslever noz pensées à Dieu, et bien poiser quel il est, et cond)ien la perfection de sa justice, sagesse et vertu, à la<iuelle il nous faut conformer, est exquise, tanlosl ce (lui nous venoit fort à gré sous une fausse couverture de justice, nous rendra une odeur puante d'iniquité : ce qui nous plaisoit à merveilles sous le tiltre de sagesse, ne nous sentira que foUie : et ce qui avoit belle monstre de vertu, se descou-

vrira n'estre que débilité. Voila comme ce qui semble en nous parfait jusques au bout, ne peut nullement satisfaire à la pureté de Dieu.

3. Voila dont est procédé l'hon'eur et estonnement duquel l'Escriture recite que les Saincts ont esté affligez et abatus toutes fois et quantes qu'ils ont senti la présence de Dieu. Car quand nous voyons ceux qui estans comme eslongnez de Dieu se trouvoyent asseurez et alloyent la teste levée, si tost qu'il leur manifeste sa gloire, estre esbranlez et eflarouchez, en sorte qu'ils sont opprimez, voire engloutis en l'horreur de mort, et quasi s'esvanouissent : de là on peut bien conclurre que les hommes ne sont jamais assez bien touchez et esmeus du sentiment de leur povreté, jusques à ce qu'ils se soyent comparez à la majesté de Dieu. Or de tel estonnement nous avons assez d'exemples tant aux juges que Dieu a gouvernez en Judée, qu'aux Prophètes : tellement que ce propos estoit coustumier entre le peuple ancien, Nous mourrons : car nous avons veu le Seigneur (Jug. 13, 22; Es. 6, 5; Ezech. 1, 28; 3, 14, et ailleurs). Parquoy l'histoire de Job, pour abatre les hommes d'une droite appréhension de leur bestise, débilité et souilleure, tire tousjours son principal argument de ceste source : c'est de monstrer quelle est la sagesse, vertu et pureté de Dieu; et non sans cause. Nous voyons comme Abraham, d'autant plus qu'ils est approché pour contempler la majesté de Dieu, se confesse terre et poudre (Gen. 18, 27) : comme Helie cache son visage n'osant attendre telle approche (1 Rois 19, 13) : tel effroy les fidèles conçoivent de ceste haute majesté. Et que feroit l'homme qui n'est que vers et pouri'iture, veu qu'il faut que les (Chérubins et Anges du ciel se couvrent pour la peur et estonncment qu'eux-mesmes en ont (Es. 6, 2) ? C'est ce que dit le Prophète Esaie, que le soleil aura honte, et la lune sera confuse, quand le Seigneur des armées régnera (Es. 24, 23; 2, 10. 19) : c'est à dire, quand il desployera sa clarté, ou qu'il la fera voir de plus près, tout ce qui estoit auparavant le plus clair du monde, sera en comparaison d'icelle obscurcy de ténèbres. Toutesfois condnen qu'il y ait une liaison nmtuelle entre la cognoissance de Dieu et de nous mesmes et que l'une se rapporte à l'autre, si est-ce que l'ordre de bien enseigner requiert qu'en premier lieu nous traitions que c'est de cognoistre Dieu, pour venir au second poinct.

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