‹ Institution de la religion chrétienneChapitre 75 sur 703 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

qu'aussi par ceste misérable ruine (jui est advenue, nous comprenions quelle est nostrc corruption et deformité de nature : toutesfois pour le présent contentons nous de voir quelle intcjîrité nous a esté donnée du commencement. Et aussi devant que venir a ceste condition tant misérable en laquelle l'homme est détenu, il est besoin d'entendre quel il estoit auparavant : car il nous faut bien garder qu'en demonstrant trop cruement les vices naturels de l'homme, il ne semble que nous les imputions à l'autheur de sa nature. Car l'impiété cuide sous ceste couverture se pouvoir défendre : c'est que tout ce qu'elle a de mal procède aucunement de Dieu, et quand on la redargue, elle ne doute point de plaider contre luy et rejecter sur luy la coulpe dont à bon droit elle est chargée. Et ceux (jui veulent estre estimez parler plus reveremment de Dieu ne laissent pas de cercher excuses en leurs péchez, en alléguant leur nature vitieuse, ne pensans point qu'en ce faisant ils marquent et notent Dieu d'ignominie combien que ce soit obscurément, veu que s'il y avoit quelque vice en laprennere nature, cela reviendroit à son deshonneur. Quand nous voyons donques la chair estre si convoiteuse à cercher tous subterfuges, par lesquels elle pense pouvoir tellement quellement transporter la coulpe de ses vices ailleurs: il est mestier d'aller diligenuîient au devant de telle malice. Par ainsi nous avons à traiter la calamité du genre humain, en telle sorte que la broche soit coupée à toutes tergiversations et que la justice de Dieu soit maintenue contre toutes accusations et reproches. Apres nous verrons en temps et lieu combien nous sommes loin de la pureté qui avoit esté donnée à nostre père Adam. Or il est à noter en premier lieu que quand il a esté tiré de la terre, c'a esté pour le tenir en bride, à ce qu'il ne s'enorgueillist point: veu qu'il n'y a rien plus contraire à raison que de nous glorifier en nostre dignité quand nous habitons en une loge de fange et de boue, mesme qu'en partie nous ne sommes que terre et fange. Or quand Dieu non seulement a donné ame à ce povre vaisseau de terre, mais aussi a bien daigné le faire domicile d'un esprit immortel : en cela Adam a eu de quoy se glorifier, voire en la libéralité si grande de son créateur. 2. Or que l'homme ait deux parties, assavoir le corps et l'ame, nous n'en devons faire nulle difficulté. Par ce mot d'Ame, j'enten l'esprit immortel, toutesfois créé, lequel est la plus noble partie. Quelque fois l'Escriture la nomme esprit. Car combien que ces deux noms, quand ils sont conjoints ensemble, différent en signification l'un d'avec l'autre, toutesfois quand le nom d'Esprit est mis à part, il vaut autant à dire qu'Ame : comme quand Salomon parlant de la mort dit, que lors l'esprit retourne à Dieu, lequel fa donné : et Jésus Christ recommandant

son esprit à Dieu, et sainct Estienne à Jesas Christ (Eccles. 12, 7; Luc 23, 46; Act. 7, 59), n'entendent autre chose sinon que quand l'ame sera sortie de la prison du corps, Dieu en soit le gardien perpétuel. Quant à ceux qui imaginent que ce mot d'Esprit emporte autant comme souffle, ou quelque vigueur inspirée au corps,, h'uiuelle toutesfois n'ait nulle essence, la vérité de la chose et toute l'Escriture monstre qu'ils sont par trop lourdement insensez. Bien est vray que les hommes estans adonnez à la terre plus qu'il ne conviendroit, deviennent hébétés : mesmes estans aliénez du Père de lumière, s'aveuglent en leurs ténèbres jusques là qu'ils ne pensent point vivre après leur mort : cependant neantinoins la clarté n'est pas si fort esteinte en ces ténèbres, qu'ils ne soyent tousjours touchez de quelque sentiment de leur immortalité. Certes la conscience, laquelle, discernant entre le bien et le mal, respond au jugement de Dieu, est un indice infallible que l'esprit est immortel. Car comment un mouvement sans essence entreroit-il au jugement de Dieu pour nous imprimer frayeur de la condemnation que nous avons mérité? Car le corps ne craindra pas une punition spirituelle : mais telle passion compete à l'ame seule, dont il s'ensuit qu'elle n'est pas sans essence. Secondement la cognoissance que nous avons de Dieu testifie que les âmes, veu qu'elles outrepassent le monde, sont immortelles : car une inspiration qui s'esvanouit ne parviendroit point a la fontaine de vie. En somme, puis que tant de vertus notables dont l'ame est ornée monstrent clairement qu'il y a je ne say quoy de divin engravé, ce sont autant de tesmoignages de son essence immortelle. Car le sentiment qu'ont les bestes brutes ne passe point outre leurs corps, ou bien ne s'estend pas plus loin qu'à ce qui se présente à leur sensualité : mais l'agilité de l'esprit humain faisant ses discours par le ciel et la terre, et par les secrets de nature, après avoir comprins tant de choses en sa mémoire, les digérant et faisant ses conséquences du temps passé à l'avenir: monstre qu'il y a quelque partie en l'homme séparée du corps. Nous concevons par intelligence Dieu et les Anges qui sont invisibles, ce qui ne convient point au corps. Nous appréhendons ce qui est droit, juste et honneste: ce qui ne se peut faire par noz sens corporels. Il faut donques que l'esprit soit le siège et le fond de telle intelligence. Mesmes le dormir, qui semble en abrutissant les hommes les despouiller de leur vie, est un vray tesmoin de leur immortalité. Car non seulement il leur suggère des pensées et appréhensions de ce qui jamais n'a esté fait, mais aussi leur donne advertissemens des choses à venir, lesquels on appelle présages. Je touche ces choses en bref, lesquelles sont magnifiées avec grande elo-

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