LIVRE I
limées selon nostre jugement et cognoissance. Pour donner exemple, posons le cas qu'un marchand estant entré en une forest avec bonne et seure compagnie, s'esgare et tombe en une brigandene, où les voleurs luy coupent la gorge : sa mort n'estoit point seulement preveue à Dieu: mais estoit décrétée en son vouloir. Car il n'est point seulement dit qu'il a preveu combien s'estendroit la vie d'un chacun : mais qu'il a constitué et fiché les limites ((ui ne se pourront passer (Job 14, 5). Neantmoins d'autant que la conception de nostre entendement peut appréhender, toutes choses apparoissent fortuites en une telle mort. Qu'est-ce que pensera icy un Chreslien ? Certes il reputera que cela est fortuit en sa nature, mais il ne doutera pas que la providence de Dieu n'ait présidé a guider la fortune à son but. C'est une mesme raison des evenemens futurs. Comme toutes choses à venir nous sont incertaines, aussi nous les tenons en suspens, comme si elles pouvoyent eschoir ou en une sorte ou en l'autre. Cela neantmoins demeure résolu en nostre cœur, qu'il n'adviendra rien que Dieu n'ait ordonné. Et en ce sens le nom d'Evénement est souvent réitéré en l'Ecclesiaste : pource que de prime face les hommes ne peuvent parvenir à la première cause, laquelle leur est cachée bien profond. Neantmoins ce que l'Escriture nous monstre de la providence secrette de Dieu, n'a jamais esté eflacé tellement du cœur des hommes, que tousjours quekiue résidu n'ait estincellé parmi leurs ténèbres. Mesmes les sorciers des Philistins, combien (ju'ils chancellent en doute, ne pouvans bonnement déterminer de ce qu'on leur demande : si est-ce qu'ils attribuent l'adversité partie à Dieu, partie à fortune : Si l'arche, disent-ils, passe par ceste voyelà, nous saurons que c'est Dieu qui nous a affligé : si elle tend ailleurs, il nous est advenu un malheur (1 Sam. 6, 9). C'est bien une grande folie, si leur devinement les trompe, de recourir à. fortune : cependant nous voyons qu'ils sont
là tenus enserrez de n'oser croire simplement que leur malheur soit fortuit. Au reste, comment Dieu fleschit et tourne ça et là tous evemens par la bride de sa providence, il nous apperra par un exemple notîible : Voicy, au mesme instant que David fust surprins et enclos par les gens de Saul au désert de Mahon, les Philistins se ruent sur la terre d'Israël, tellement que Saul est contraint de se retirer pour secourir à son pais(l Sam. 23, 26. 27). Si Dieu donnant tel empeschement à Saul, a voulu pourvoir au salut de son serviteur David : combien que les Philistins ayent soudain pris les armes et outre l'opinion des hommes, nous ne dirons pas toutesfois que cela soit venu de cas d'aventure: mais ce qui nous semble estre quelque accident, la foy le recognoist estre une conduite secrette de Dieu. Il n'y apparoist pas semblable raison par tout : mais si faut-il tenir pour certain, que toutes les révolutions qu'on voit au monde proviennent du mouvement secret de la main de Dieu. Au reste, il est tellement nécessaire que ce que Dieu a ordonné advienne, que toutesfois ce qui se fait n'est pas nécessaire précisément ny de sa nature : et de cecy se présente un exemple familier : Puis que Jésus Christ a vestu un corps semblable au nostre, nul de sens rassis ne niera que ses os n'ayent esté fragiles : et toutesfois il estoit impossible qu'ils fussent rompus. Voila comment ce qui en soy peut advenir ainsi ou ainsi, est déterminé en une sorte ;au conseil de Dieu : dont nous voyons derechef que ces distinctions n'ont pas esté inventées sans propos : c'est qu'il y a nécessité simple ou ab.solue, et nécessité selon quelque regard. Item, qu'il y a nécessité de ce qui s'ensuyt et de la conséquence. Car ce que les os du Fils de Dieu n'ont peu estre cassez, cela vient pour le regard que Dieu les avoit exemptez : et par ainsi ce qui naturellement pouvoit eschoir d'un costé au d'autre, a esté restreint à la nécessité du conseil de Dieu.