LIVRE I
Dieu, que deviendroit nostre rédemption? Toutesfois i)oiir venir an poinct, ce n'est pas à dire pourtant que la volonté de Dieu répugne a soymesme, ne qu'elle soit muable, ou qu'il face semblant de vouloir ce (ju'il ne veut pas : mais sa volonté, laquelle est une et simple en soy, nous semble diverse, pource que selon nostre rudesse et débilité de sens, nous ne comprenons pas conimont il veut et ne veut point en diverses manières qu'une chose se face. Sainct Paul, après avoir dit que la vocation des Gentils est un mystère haut et caché, adjouste qu'en icelle la sagesse de Dieu comme de diverses formes et couleurs a esté manifestée (Ephes. ;}, 10). Si à cause de la tardiveté de nostre sens la sagesse de Dieu apparoist variable, et de plusieurs figures, faut-il pourtant songer (pi'il y ait variété en Dieu, comme s'il cliangeoit de conseil, ou qu'il se contredist? Mais plustost, quand nous no conq)renons point comment Dieu veut que ce qu'il défend de faire se face, que nostre débilité et petitesse nous ^ ienne en mémoire, et aussi que la clarté en laquelle il habite n'est pas en vain nommée inaccessible, pource qu'elle est enveloppée d'obscureté (1 Tim. 6, 16). Parquoy toutes gens craignans Dieu et modestes acquiesceront volontiers à ceste sentence de sainct Augustin, c'est que l'homme veut quelque fois d'une bonne volonté ce que Dieu ne veut point: comme si le iils désire que son père vive, lequel Dieu appelle à la mort. °" El a l'opposite, ([ue l'bommeveutd'unemauvaisevolontécequeDieu veut d'une bonne : comme si un mauvais garçon souhaite la mort de son père, lequel mourra par la volonté de Dieu. Le premier veut ce que Dieu ne veut point, et le second no veut sinon ce que Dieu veut: et neantmoins l'amour et révérence que porte à son père celuy qui désire sa vie, est plus conforme au bon plaisir de Dieu auquel il semble répugner, que n'est l'impiété de celuy duquel le soutiait tend à ce que Dieu veut faire. Telle importance il y a de considérer ce qui est décent à Dieu ouàl'honmie, de vouloir: et à quelle fin se rapporte la volonté de chacun, pour estre approuvée ou reprouvée. Car ce que Dieu veut justement, il l'accomplit par les mauvaises Yolontez des hommes. Ce sont les mots de sainct Augustin. Or il avoit dit un peu auparavant, que les diables et les reprouvez en leur cheute et révolte ont fait, entant qu'en eux estoit, ce que Dieu ne vouloit point: mais quant k la puissance infinie de Dieu, que cela ne leur a point esté possible, pource qu'en faisant contre la volonté de Dieu, ils n'ont peu eschapper que Dieu ne fist d'eux sa volonté. Sur cela ils'escrie, 0 que les œuvres de Dieu sont grandes, exquises en toutes ses volontez(Ps. 111, 2)! tellement que d'une façon merveilleuse, et qui ne se peut exprimer, mesmes ce qui se fait contre sa volonté, ne se fait point outre sa volonté, pource
qu'il ne se ferait point, s'il ne le permettoit. Or il ne le permet point par force, mais de son bon gré : et celuy qui est du tout bon ne soulTriroit point que le mal se fist, sinon qu'estant toutpuissant il peut tirer le bien du mal.
4. Par cela est solue une autre question, ou plustost s'escoule sans qu'on y responde. Ces gaudisseurs qui gergonnent contre Dieu, allèguent que si Dieu non seulement met les nieschans en besongne pour s'en servir, mais aussi qu'il gouverne leurs conseils et affections, il est autheur de tous maléfices : et par conséquent que les bonmies sont injustement damnez, s'ils exécutent ce que Dieu a déterminé, puis qu'ils complaisent à son vouloir. Car ils meslent perversement le commandement de Dieu avec son vouloir secret, veu qu'il appert par exemples infinis qu'il y a bien longue distance et diversité de l'un à l'autre. Car quand Absalon a violé les femmes de son père David (:2 Sam. 16, 22), combien que Dieu ait voulu faire cest opprobre <à David, pour punir l'adultère qu'il avoit commis: ce n'est pas à dire qu'il eust commandé au fils de perpétrer un acte si détestable, sinon au regard de David qui avoit bien mérité cela: connue luy mesme confesse des injures de Semei (2 Sam. 16, 10). Car en disant que Dieu luy a commandé de mesdire, il ne loue pas l'obéissance, comme si un tel garnement et un chien enragé eust voulu obtempérer au commandement de Dieu : mais en cognoissant que ceste langue venimeuse est une verge d'enhaut, il souffre patiemment d'estre corrigé. Ce poinct nous doit estre liquide : c'est que quand Dieu accomplit par les meschans ce qu'il a décrété en son conseil secret, ils ne sont pas pourtant excusables, comme s'ils avoyent obey à son commandement, lequel ils violent et renversent entant qu'en eux est, et par leur meschante cupidité. Au reste, comment ce que les hommes font iniquement en leur perversité, <loit estre réputé venir de Dieu, et gouverné par sa providence occulte, nous en avons un beau miroir et clair en l'élection du Roy Jéroboam, en laquelle la témérité et forcenerie du peuple est rudement condamnée, d'avoir perverty l'ordre estably de Dieu, et que les dix lignées s'estoyent desloyaument révoltées et retrenchées de la maison de David (1 Rois 12, 20) : toutesfois nous savons que Dieu l'avoit ja fait oindre à cest effect. Et semble bien qu'il y ait quelque apparence de contradiction au propos qu'en tient le Prophète Osée : car en un lieu il dit que Jéroboam a esté eslevé sans le seu et vouloir de Dieu : ailleurs il prononce que Dieu l'a ordonné Roy en sa fureur (Osée 8, 4; 13, 11). Comment accorderons nous ces propos, que Jéroboam n'a pas régné de par Dieu, et toutesfois que c'est Dieu qui l'a mis en son estât royal? La solution est telle : c'est que le peuple ne pouvoit quitter la maison de David,