CHAPITRE XIX
Réflexions sur V hypothèse de La-Gnmge.
§ iio. Dana le Journal de physique du mois de mars i8ia. on rapporte un Mémoire sur ' Forigiae des comètes lu par le célèbre mathèma* tiden La-Grange au bureau des longitudes le 29 janvier de la même année. Uauteur de ce mémoire , après avoir calculé la force nécessaire pour que dans Fexplosion d*uné planète, il se détache des morceaux qui lancés à de grandes distances deviennent météorolites ou comètes (0 on encore planètes , comme Olbers a supposé que cela est arrivé pour les quatre petites planètes Gères, FaUas, Junon et Yesta, conclud
fi) StÛYant La-Grange, un morceau détaché de notre terre, et lancé avec une force qui égalerait lai fois celle d^un boulet de ctBoiiy deviendrait comète directe, et comète rétrograde ai h fin-ce était iSô.foia celle du même boulet. On tait que lea aitronomes appellent directes les comètes qui ont (eur mouvement dans la même direction que les planètes, ^t rétrogrades celles qai font leur révolution dans un sens contraire. Il ne sera ^ inutile d*observer que le mathématicien Cossali avait déjà calculé qa*an corps lancé de la lune avec une vitesse de S -j* plus p-ande que celle avec laquelle un boulet de 24 sort d*un canon, chargé avec X2 livres de poudre, abandonnerait la sphère d*at« tnctioii lunaire et aniverait à notre globe dans Fespace de 64 lienrea , . 14 minutes , 26 secondes.
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en disant qne La-Place a propoftè dans VJExpasidon du système du monde ^ une hypothèse Crèe-iagenieuse sur la formation des planètes par k moyen de l'atmosphère solaire; mais que cette hypothèse ne peut s'appliquer qu'aux orbites circulaires ou quasi-circulaires ^ et aux mouvemeoB directs dans le même sens; et que si à cette même hypothèse , on joint ceOe de rexplosion des planètes par tajction du calorique concentré dans leur intérieur à cause du passage dt tétat aériforme à celui de solidité , on aura alors une hypothèse complète sur Torigine de toat le système planétaire, plus conforme à la nature et aux lois de la mécanique , que toutes eelles qu'on a proposées jusqu'à ce jour.
§ III. L'opinion de La-Grange sur l'état primitif du globe , a dans quelques-uuea de ses parties , beaucoup d'analogie avec ceUe que j'avais proposée l'année précédente dans X Introduction à la géologie. Nos deux hypothèses concordent sur divers points , savoir , — sur l'existence du calorique ; -^ sur la fludité ignée primitive du globe, puisque la fluidité gazeuse est le plus grand degré de saturation ignée auquel puisse atteindre une substance solide; *— enfin sur le passage de la matière terrestre de l'état de fluidité à celui de solidité. Cependant quoique les points fondamentaux de ces deux hypothèse» soient les mêmes , cela n'empêche pas qu'il n'y ait entr'elles ,
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qaelqaeft différences qui méritent un examen par* dcolier.
§ lia. D*aprèe Topinion de La-Grange^ Tétat pnmitif de notre planète fut gazeux , état qu^on ne saurait concevoir qu*en imaginant une qnan-« dté de calorique assez grande pour pouvoir donner la forme aérienne à la matière terrestre. Je me sois borné au contraire à admettre ce que les ob« servatioiiB géologiques indiquent comme très^ro-^ bable ; ces observations démontrent , en effet y qae les parties dont se composent les roches quo nous appelions primitives^ sont cristallisées; et comme la cristallisation n'exige pas la fluidité aérifonne préliminaire ^ en parlant de F état pri-midf du globe , j'ai cru devoir m^ arrêter à ce degré de fluidité qui suffit pour produire Teffet dont on recherche la cause. La première diffé-» rence qa*on peut remarquer entre Thypothèse qoe je propose et celle de La^Grange , laquelle coîiM^de avec Topinion de La-Flace touchant la question agitée , se réduit donc au plus ou moins grand degré de fluidité jugé nécessaire pour expliquer les phénomènes qui sont résultés de cette fluidité.
§ II 3. La seconde différence consiste en ce que dans mon hypothèse ^ le changement qui s'est opéré lorsque la superficie terrestre a passé de TèUt de fluidité à celui de solidité , est attribué au refroidissement produit^ si je puis
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iD^exprimer de la sorte , par Focculutîon du calorique qui est devenu latent en se combinant ayec plusieurs principes solides , et en produisant ces gaz dont résultent l'atmosphère et toute la masse deëtfluides : tandis que La-Grange suppose au contraire que lorsque la superficie terrestre a passé de Tétat aériforme à celui de solidité^ le calorique qui a dd se développer, s'est concentré dans l'intérieur de la planète. Mais dans cette hypothèse , il me semble impossible de concevoir la cause qui a dû produire le passage de l'état aériforme à celui de solidité : une masse de gaz conservera toujours sa forme gazeuse , s'il n'intervient ou Faction d'une substance capable de la décomposer, ou un chailgement notable soit de température , soit de pression ; et dans ces divers cas, le calorique qui restera libre par Teflet de la consolidation des gaz, ne se concentrera point dans l'intérieur du solide résultant de cette opération , mais il se dispersera au dehors ^ ^du moins en grande partie. H suit de là , que si l'on veut sujpposef que le gaz primitif de la terre ait fait partie de l'atmosphère solaire , et que dans la suite il se sôit refroidi par la consolidation , on aura bien de la peine à expliquer comment tout ce calorique qu'on croit s'être séparé de la superficie, a pu se concentrer (dans l'intérieur de la terre , lorsqu'il paroit au contraire qu'il aurait dû se disperser
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dansfespace, ou retenu par Fattraction général^, former une couche tout autour du globe.
§ 114. On doit ^ en outre, considérer que la parne interne du globe était encore dans Tétat de fluidité gazeuse i^ et que si Ton suppose que le calorique resté libre par. suite de la consolidation de la superficie , se soit réfugié dans cette partie interne, on aura un excédant de calorique joint à une substance gazeuse et qui par conséquent en était déjà saturée. Il paroît que les explosions qui, dès le premier moment, auraient résulté de cet état de choses , n'eussent été que trop capables d'empêcher la croûte de la planète de se former et de se solidifier, ou que du moins dles Teussent brisée et réduite en morceaux. Lorsqu'on admet la fluidité ignée primitive du globe ^ pour expliquer la consolidation de la saperfieie je ne vois pas qu'il y ait de moyen plus simple et plus naturel pour atteindre au bat qu'on se propose , que celui de supposer que le calorique- libre et disséminé parmi les particules terrestres qu'il tenait dans l'état de fluidité, devînt latent en entrant dans diverses corn* binaisoas chimiques. Du reste, faisant abstractioa àt cette discordance d'opinions laquelle ne porte point d'ailleurs sur la partie essentielle des deux liypothèses, il me semble que l'idée de La-Gratigé se rapproche beaiucoup de conjectures que j'ai proposées.
l8d IKSTITUTIOKS GÉOLOOIQUES.
§ 1 1 5. Leibnitz euppoee que les planètes et par conséquent la terre avaient été autant de soleib. Bufibn imagina qu*une comète ayant hearté la masse solaire ^ en détacha quelques portions qui dans la suite formèrent des planètes. Dana cette dernière hypothèse^ la matière de notre globe serait de la même nature que celle da soleiL Maïs si cette même hypothèse peut s^appUquer aux planètes qui tournant dans le même sens et presque dans le même plan, doivent avoir reçu le même mouvement de projection, il faadra nécessairement en fabriquer une autre pour rendre raison, de Tprigine des comètes qui tooment autour du soleil dans toute sorte de directions, et dont les orbites offrent des plans inclinés à des degrés tout à fait diffèrens. Quoique du temps de Buffon, Thypothèse d'Olbers sur les explosions des corps célestes ne fât pas connue, et que La-Grange n'edt pas encore calculé les résultats de ces explosions , ce savant naturaliste conçut ridée (Voy. i*^ Époque de la naOur) fjae les comètes de notre système solaire pouvaient avoir été formées par Texplosion d*une étoile fixe ou d^un soleil voisin du nôtre, dont toutes les parties se trouvant dispersées et n^ayant plus de centre commun ^ furent contraintes d^ obéir à la force attractive de notre soleil, qui devint alor^ le centre d'attraction de toutes ces comètes»
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§ ii6. En combiaaot les idèea d^Olbers avec celle» de La-Grange , on pourrait supposer que ia masse solaire a subi plusieiu^ explosions; que par une de ces explosions furent formées les planètes qui se mouvant dans la même direction , et à pctt près dans le même plan , doivent avoir reçu la même projection ; et que diverses antres explosions produisirent les comètes qui se meuvent dans des directions et des plans différens à cause de la différence du mouvement de projection qu'elles ont reçu. On pourrait supposer encore que dans quelques planètes après leur séparation de la masse solaire , eurent lieu d*autres explo- MUS dont résultèrent les satellites de ces pla* nètes. La densité des planètes est presque en raison inverse de leur distance du soleil ; les plus voisines de cet astre , sont les plus denses ; dans celles qui en sont les plus éloignées^ la matière a une moindre densité; et Ton a observé que la substance de la majeure partie des comètes est extrêmement rare. Lorsqu^on considère l'effet de la chaleur solaire, il semble qu'on aurait dû l'attendre i un tout autre résultat On peut donc concevoir que dans notre système planétaire , il f a eu des projections qui ont agi en divers temps, ea diverses directions et avec des degrés d'efficacité très-différens. Dans ces projections^ les madères les plus légères ont été lancées à de plus grandes distances ; les plus pesantes sont restées
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plus près dii centre de rcxplosion. D'après cette hypothèse , tous les corps qui compfoseht notre système planétaire, «ans excepter le soleil qui en est le centre , auraient été formés à peu près d(« mêmes élémens qui ont d^ailleurs pu produire des composés diflFérens suivant la diversité de leurs combinaisons. Quelle idée plus flatteuse pour un philosophe, que celle qui nous représente les immenses masses des planètes , de leurs satellites , des comètes et du soleil lui-même , comme étani composées des mêmes élémens matériels que nous trouvons dans notre globe (i) ! Dans les parties détachées du soleil , commencèrent à avoir lieu les combinaisons du calorique, et delà, les degrés de refroidissement, soit parce que ces parties n'appartenant plus au centre d'attraction du système général , jouissaient déjà d'un plus grand repos toujours favorable aux combinaisons; soit parce que dans les petites masses , il s'opère bien des combinaisons qui ne peuvent avoir lieu dans les grandes: en effet, pour que certains élémens de
diverse nature se combinent entr'eux, il ne suffi*
pas qu'ils soient doués de Taflinité nécessaire, il
(1) Quoique la composition des météorolites soit peu connu! en lithologie , les analyses des plus habiles chimistes n'ont enrort pu y faire d^ouyrir aucune nouvelle substance différente à^ celles oue nous connoissons. En faisant cette observation , j< n'entends adopter aucune des opinions émises sur Forigine a< cet singuliers agrégats pieiTeux-inétàlIiques.
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kvn encore qu^ils se trouvent placéa dans leur tommune sphère d*attraction ^ ce qui peut ne pas avoir lieu dans les grandes masses à cause ^ rinterposition des autres substances.
§ 117. Reste enfin à tâcher de découvrir la cause qui a pu produire de semblables explosions. On a TU que La-Grange les attribue an calorique devenu libre lorsque la matière passa de Tèt^at aériforme à celui de solidité, et que le calo/ pie se concentra dans Tintérieur de la masse planétaire. Tai déjà fait pressentir la difficulté qu^il y a à admettre cette idée , et je pencherais plutôt â croire que ces explosions qui eurent lieu dans la première période de Fexistence des planètes, parent être occasionnées par quelque développement extraordinaire de vapeurs ou de gaz qui s'opéra dans Tintérieur des corps célestes. Un petit globe plein d*eau jeté dans le fourneau d*mie fonderie, suffit pour faire sauter en Tair tout Tédifice. Un vaste lac souterrain qui par Feffet de quelque combinaison serait réduit en ▼^ur, ne suffirait-il pas pour rompre la croûte de notre globe dans quelqu'une de ses parties et lancer les morceaux dans Tespace? On dira qu*il faut de la chaleur pour produire de pareils effets ; cela est vrai: mais il n*est pas nécessaire que cette chaleur soit permanente ou qu'elle réside toujours dans Tintérieur de la masse : elle peut itre produite d'un moment à l'autre par des
combinaisons accidentettes. Nous aurons bientôt occasion de parler de Tètonnante force de Tëlasticitë des vapeurs.
§ Il 8. Terminons ces conjectures par une rè^ flexion qui se présente ici naturellement. Si les méditations et les calculs des astronomes étaient sagement combinés avec les observations des géologues, nul doute que les recherches sur Tétat primitif du globe i^ alors moins incertaines , n^obtinssent des résultats plus satisfaisans et plus sûi-s; et puisque les deux voies que nous venons de signaler, nous conduisent i la fliûdité ignée primitive de notre planète, cette espèce de fini* dite ne sera plus une simple hypothèse , et Ton devra la considérer comme une opinion qui pré^ sente tous les degrés de probabilité que peuvent exiger les argumens physiques qui ne sont pas susceptibles d^une démonstration rigoureuse.