LES IMPOTS
Les scribes étaient continuellement requis pour toutes les affaires publiques ou privées, et on les voit sans cesse apparaître dans les scènes agricoles représentées dans la décoration des tombeaux. Pour assurer le contrôle et éviter les erreurs, il y avait souvent deux scribes chargés d'enregistrer les mêmes choses. Il est probable d'ailleurs que chacun de ces scribes représentait des intérêts contradictoires et que l'un relevait du propriétaire du domaine, tandis que l'autre était préposé à l'impôt qui se payait toujours en nature. Les scribes présentaient ensuite leur compte au propriétaire ou à
Fig, II. — Le compte des amphores.
l'intendant du domaine. Ainsi Joseph, qui était surintendant de toute la terre d'Egypte, et qui avait sous ses ordres tous les intendants particuliers, devait connaître jusque dans les plus petits détails la production agricole du pays qu'il était appelé à gouverner.
Aussitôt que la vendange était terminée, et le vin placé dans les amphores, on envoyait chercher le scribe, qui enregistrait immédiatement le nombre des vases qui étaient remplis. Il est même probable qu'il avait pour mission de vérifier si les vignerons ne commettaient aucune tricherie sur le contenu, car nous voyons sur les monuments {fig. 44) que les amphores sont rebouchées en présence du scribe qui établit son compte.
En Egypte, les rouages administratifs étaient très compliqués et les comptes les plus minutieux devaient être faits avec le plus grand soin. Aussi les scribes étaient extrêmement nombreux et on les employait dans toutes les circonstances de la vie. Aucun peuple n'a
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poussé aussi loin l'amour des comptes régulièrement tenus, et les Romains, qui étaient assez paperassiers par nature, sont encore restés bien loin des Égyptiens sous ce rapport.
Comme le plus petit objet était enregistré et que les Égyptiens ont retracé partout les images de leur vie et de leurs habitudes, les scribes sont représentés dans l'exercice de leurs fonctions sur un très grand nombre de monuments. La figure 12 nous montre un scribe
Fig. 12. — Scribes enregistrant les tributs.
debout et tenant de la main gauche une tablette, sur laquelle il prend note des objets placés devant lui. Parmi ces objets, qui, suivant l'habitude des peintres égyptiens, sont représentés sans aucun souci de la perspective et paraissent en conséquence placés l'un au-dessus de l'autre, on remarque tout ce qui constituait alors la richesse mobilière. On y voit des vases, des pièces d*orlèvrerie richement travaillées, des petits sacs penchés, qui contenaient habituellement de la poudre d'or, des lingots de métal ronds ou rectangulaires, des plumes d'autruche, des pièces de gibier, etc. La figure 43 montre également des objets disposés méthodiquement, sans doute en vue d'être enregistrés par un scribe.
On a retrouvé des papyrus contenant divers^coraptes/Ce sont en
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Fig. i3. — Peinture égj'ptienne.
général des listes de distributions de denrées faites à des ouvriers, des entrées de céréales, des reçus d'impôts, etc. Quand les comptes
Fig. 14. — Scribe pressentant ses comptes.
étaient établis, celui qui les avait faits les présentait au personnage qui l'avait employé, comme nous le voyons sur la figure 4i. Ce per-
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sonnage est détaille colossale pour caractériser son rang élevé; il tient la canne de commandement et est accompagné d'un chien ou d'un chacal apprivoisé, conformément à un usage dont on trouve fréquemment la trace sur les monuments de l'ancienne Egypte. Le comptable, d'une taille beaucoup plus petite, tient un long bâton, en haut duquel sont fixés deux placets contenant les comptes, et présentant une forme analogue à celle de nos enveloppes de lettres.
Fig. i5. — Le recensement des habitants.
Plusieurs monuments nous montrent des scribes occupés à leur travail.
C'est surtout dans les peintures et les bas-reliefs qu'on peut voir nettement la manière dont les impôts étaient perçus.
D'abord, à certaines époques déterminées, chaque habitant devait se présenter devant les magistrats de la province où il résidait, pour déclarer son nom, sa profession et ses moyens d'existence. Cette scène est figurée à Thèbes dans un monument extrêmement curieux [fig. 45).
Ce qui rend cette composition intéressante c'est qu'elle jette un jour inattendu sur les usages égyptiens. D'abord nous avons affaire à une corporation d'artisans, ou tout au moins aux habitants d'un même quartier qui viennent se faire enregistrer tous ensemble. Aussi celui qui marche en tête commence par poser devant les magistrats la bannière de sa corporation ou de son quartier. Puis nous voyons
les salutations et les marques de respect données par les habitants : les premiers s'inclinent profondément et mettent une main devant leur bouche comme pour retenir leur haleine, et ceux qui viennent ensuite croisent un bras sur la poitrine; mais tous laissent tomber une main devant le genou, c'est une marque de profond respect que nous retrouvons sur plusieurs monuments.
En face d'eux un scribe inscrit les déclarations de chacun, et un autre personnage debout, tenant la longue canne qui est l'insigne du commandement, semble présider la scène et adresser des questions aux arrivants. Une fois que les déclarations ont été entendues, que la mesure de l'impôt dû par chacun a été fixée, les scribes vont se rendre sur place pour vérifier ce qui leur a été dit et percevoir la part qui revient au gouvernement. Cette perception de l'impôt sur les blés forme le sujet d'une peinture de Thèbes.
Deux scribes sont au milieu des tas de blé; l'un inscrit les mesures de grains et l'autre les dicte probablement, en indiquant avec les doigts le nombre de mesures qu'on vient de verser devant lui; une de ses mains est complètement ouverte, et l'autre a seulement deux doigts ouverts : nous en sommes donc au chiffre de sept mesures. Un homme placé devant eux s'apprête à emplir une mesure nouvelle qu'il va prendre sur un gros tas de blé, derrière lequel sont les propriétaires s'inclinant profondément en signe de respect et mettant, suivant le geste consacré, un bras croisé sur la poitrine et l'autre pendant de manière que la main soit à la hauteur du genou. Ceux-ci sont suivis par deux nouveaux arrivants qui se prosternent jusqu'à terre, et qui viennent d'apporter de grands paniers de grains qu'on va mettre en tas et mesurer tout à l'heure devant les scribes.
Outre l'impôt qu'on percevait sur les produits du sol, il y en avait sur les manufactures. « 11 résulte, dit Champollion-Figeac, de diverses données historiques tirées de monuments authentiques, et notamment de l'inscription de Rosette, que les temples, entre autres contributions au fisc royal, lui livraient chaque année une certaine quantité de toiles de byssus, et il arriva qu'à l'occasion de son couronnement, Ptolémée Épipljane fit aux temples de l'Egypte la remise non seulement des toiles qu'ils étaient en retard de fournir depuis huit ans, mais encore de celles des indemnités que le lise pouvait réclamer pour une portion de ces toiles qui, ayant été fournies, se trouvaient inférieures à l'échantillon ; et ceci est une donnée
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curieuse, en ce qu'elle autorise à croire qu'il y avait dans ces temples des manufactures de toiles de byssus, et peut-être encore d'autres objets dont la consommation était considérable dans la classe sacerdotale. »
La guerre était aussi une source de revenus très considérables pour les Pharaons, dépositaires et possesseurs absolus du trésor public. Les Éthiopiens et tous les peuples habitant le voisinage de la vallée du Nil étaient tributaires des puissants rois d'Egypte. Les uns achetaient la protection du pharaon auquel ils rendaient hommage en lui offrant des présents. Mais, beaucoup plus souvent, nous voyons
Fig. 16. — Peinture des tonçibeaux de Gourna, près Thèbes.
sur les monuments la représentation des tributs imposés par la force et nous pouvons nous faire par là une idée de ce qui, dans ces temps éloignés, constituait la richesse.
Les peintures qui représentent les peuples vaincus apportant aux vainqueurs le tribut qui leur est imposé peuvent aussi nous donner une idée des caravanes qui faisaient le commerce de l'Egypte. La guerre a quelquefois été l'auxiliaire du commerce et de l'industrie, et les victoires des Pharaons sur les peuplades sauvages qui vivent sur les confins de l'Egypte ressemblent à une conquête de la civilisation sur |a barbarie.
Ces troncs de bois d'ébène, ces dents d'éléphant, ces plumes d'autruche, ces lingots d'or, l'Égyptien saura les utiliser pour son industrie, comme il acclimatera les animaux utiles ou simplement curieux qu'il va chercher en dehors de la vallée du Nil.
Ldifigure ^6 nous montre une autruche conduite en laisse, derrière laquelle un homme porte des plumes et des œufs du même oiseau.
L'autruche ne se trouvait pas dans l'Egypte proprement dite, mais
dans les déserts de l'Ethiopie où les habitants lui faisaient une chasse fort active, qui était pour la contrée une source de richesses, car les plumes d'autruche étaient fort recherchées des Égyptiens. Aussi cet oiseau était un objet important de commerce et nous le
Fig. l'j. — Peinture égyptienne.
voyons plusieurs fois figurer parmi les tributs que les peuples de l'Ethiopie payent au roi d'Egypte.
Dans d'autres peintures on voit défiler quelques animaux que les Égyptiens tenaient aussi en une grande estime {fig. 47, Y8, 49).
Les Égyptiens paraissent avoir beaucoup aimé les plantes et les
Fig. i8. — Peiature égyptienne.
animaux qui leur semblaient extraordinaires, et c'était certainement là une branche importante de commerce, puisque nous en voyons toujours figurer dans la liste ou sur les représentations des tributs imposés aux peuples qu'ils avaient vaincus. C'est ainsi que dans les peintures nous voyons détiler des girafes, des autruclies, des singes, des lions, des léopards. Les grands personnages avaient
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probablement des ménageries, mais comme le peuple était fort curieux de cette sorte de spectacles, les rois ne manquaient pas de faire figurer toutes sortes d'animaux extraordinaires dans les fêtes qu'ils donnaient.
Athénée nous a laissé une curieuse description de la somptueuse fête donnée à Alexandrie sous les Ptolémées, et on est étonné en la lisant de voir la ressemblance que présente cette fête avec des représentations peintes qui avaient été exécutées plus de mille ans auparavant. Nous extrayons du livre d'Athénée un passage fort curieux par l'énumération qu'y fait l'auteur des produits que
Fig. 19. — Peinture égyptienne.
l'Egypte tirait des pays étrangers. « On vit alors, dit-il, arriver vingtquatre chars attelés d'éléphants, soixante autres attelés de deux boucs, sept autres attelés d'oryx (antilopes) et quinze de bubales. Il y avait en outre huit attelages d'autruches, et tous ces chars étaient montés par des enfants couronnés de pin ou de lierre. Des chars attelés de deux chameaux et marchant par trois de front venaient ensuite et ils étaient suivis de chariots attelés de mulets, contenant les tentes des nations étrangères; au-dessus on avait placé des femmes indiennes, ou d'autres contrées, mises comme des captives. Quelques-uns des chameaux portaient trois cents mines d'encens ; d'autres deux cents livres de safran, de casia, de cinnamone, d'iris et d'autres aromates. Près d'eux étaient des Éthiopiens portant des présents ; savoir, les uns six cents dents d'éléphants, les autres deux mille troncs d'ébène, d'autres soixante cratères d'or et d'argent et des paillettes d'or. Ils étaient suivis de deux chasseurs ayant des javelots d'or, et menant des chiens au nombre de deux mille quatre cents ; ces chiens étaient les uns de l'Inde, les autres de l'Hyrcanie, ou molosses, ou d'autres races. Passèrent ensuite
cent cinquante liommes portant des arbres d'où pendaient toutes sortes de bêtes sauvages et d'oiseaux : on vit porter dans des cages des perroquets, des paons, des pintades, des faisans et nombre d'autres oiseaux d'Ethiopie. Enfin venaient cent trente moutons
Fig. 20. — Peinture égyptienne.
d'Ethiopie, trois cents d'Arabie, un grand ours blanc, quatorze léopards, seize panthères, quatre lynx, une girafe, un rhinocéros d'Ethiopie. »
Sur une peinture on voit, derrière un groupe de femmes tenant
Fig. 21. — Peinture égyptienne.
leurs enfants, un homme portant des espèces de gâteaux et tenant de l'autre main une corde à laquelle est attaché un singe faiseur de tours ifig. 20). Enfin il y a des représentations où les personnages tiennent simplement des fruits, des fleurs ou des oiseaux {fig. 2^),
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Le roi étant maître absolu de l'Egypte avait nécessairement un trésor considérable. On y accumulait non seulement des matières précieuses, mais encore les tributs prélevés sur les peuples vaincus. Néanmoins la plus grande partie du trésor consistait en lingots ou en vases d'or. Ces vases, provenant des tributs prélevés sur les vaincus, attestaient leur origine dans leur décoration même, qui dans un assez grand nombre de monuments figurés, représente des prisonniers enchaînés, comme nous l'avons vu dans VÉgypte et l'Asie, figures 121 et 122.
Le trésor royal était naturellement gardé avec le plus grand soin. Il paraît néanmoins qu'il se commettait quelquefois des vols, et Hérodote raconte avec de piquants détails celui qui eut lieu sous le roi Rhampsinite. « Ce roi, dit-il, posséda une immense somme d'argent, telle qu'aucun de ceux qui lui ont succédé n'a pu la surpasser ni même l'atteindre. Or il voulut thésauriser en toute sécurité ; il fit donc bâtir en pierres de taille une chambre dont l'un des murs était une partie de l'enceinte du palais; de son côté, le constructeur, complotant contre ses richesses, imagina de disposer l'une des pierres du mur de telle sorte que deux hommes, ou même un seul, pussent facilement l'ôter. Dès que la chambre fut achevée, le roi y déposa ses trésors ; le temps s'écoula, et le constructeur, étant près de la fin en sa vie, appela ses fils (car il en avait deux) et leur raconta comment, dans sa prévoyance pour eux, et afin qu'ils eussent abondance de biens, il avait usé d'artifice en bâtissant le trésor du roi. Après leur avoir clairement expliqué comment on pouvait enlever la pierre, il leur en donna les dimensions, et leur dit que s'ils ne les oubliaient pas, ils seraient les intendants des richesses royales. Il mourut et les jeunes gens ne tardèrent pas à se mettre à l'œuvre ; ils allèrent la nuit autour du palais, ils trouvèrent la pierre de la chambre bâtie en dernier lieu, ils la firent mouvoir aisément et ils emportèrent une somme considérable. Lorsqu'il arriva au roi d'ouvrir cette chambre, il fut surpris de voir combien il manquait de vases à son trésor ; il n'y avait personne à accuser, les sceaux étaient intacts et la chambre fermée. Comme, à deux ou trois reprises, le nombre lui en parut diminuer toujours (car les voleurs ne se lassaient pas de piller), il prit ce parti : il ordonna que l'on fabriquât des pièges et qu'on les plaçât autour des vases qui contenaient son argent. Les voleurs vinrent comme depuis le commencement; l'un d'eux entra, s'approcha d'un vase et soudain
fut pris au piège. Il comprit aussitôt dans quel malheur il était tombé, il appela donc son frère, lui apprit l'accident et lui enjoignit d'entrer au plus vite. « Coupe-moi la tète, ajouta-t-il, quand l'autre fut près de lui, car si je suis vu et reconnu, je te perds en même temps que moi. » Le frère sentit qu'il avait raison, et il suivit son conseil ; puis, ayant rajusté la pierre, il s'en fut à sa maison avec la tête du défunt. Au point du jour, le roi se rendit à son trésor, et fut stupéfait d'y trouver, dans le piège, le corps du voleur sans sa tête ; la chambre n'offrait aucune marque d'effraction, et l'on n'y apercevait ni entrée ni sortie. Dans l'incertitude où le jeta une telle aventure, il imagina un nouvel expédient : il fit suspendre, le long du mur, le corps du voleur, et, plaçant à l'entour des gardes, il leur commanda de saisir et de lui amener quiconque ils verraient pleurer ou gémir. Pendant que le corps était suspendu, la mère, terriblement exaspérée, s'entretenait avec son fils survivant; elle finit par lui prescrire de s'ingénier à délier le cadavre comme il pourrait et de l'apporter en sa demeure, le menaçant, s'il n'obéissait pas, de le dénoncer au roi comme le détenteur de ses richesses. Comme sa mère le pressait durement et qu'il ne gagnait rien sur elle, malgré ses nombreuses instances, il eut recours à ce stratagème : il bâta des ânes, puis ayant rempli de vin des outres, il les chargea sur les ânes, qu'ensuite il poussa devant lui. Or, quand il fut en présence des gardes, auprès du corps suspendu, il tira à lui deux ou trois queues d'outrés et les dénoua pendant qu'elles vacillaient; le vin alors de couler et lui de se frapper la tête à grands cris, comme s'il n'eût su vers quel âne d'abord courir. Les gardes cependant, à l'aspect du vin coulant à flots, se précipitèrent sur le chemin avec des vases pour en recueillir, comme s'il ne se répandait qu'à leur profit. L'homme feignit contre eux tous une grande colère, il les accabla d'injures ; ensuite, voyant qu'ils le consolaient, il fit semblant d'adoucir et de laisser tomber son courroux. Finalement il poussa ses ânes hors du chemin et rajusta le chargement, tout en se prenant à causer avec les gardes; l'un de ceux-ci le plaisanta et s'efforça de le faire rire : en récompense il leur donna une outre. Ils se couchent aussit(3t et ne songent plus qu'à se divertir, s'écriant : (( Assieds-toi, reste à boire avec nous. » 11 se laisse persuader et demeure avec les gardes, qui lui prodiguent des marques d'amitié; il ne tarde pas à leur donner une seconde outre. A force d'user de ce breuvage libéralement offert, les gardes s'enivrèrent complète-