‹ Institutions d'Hippocrate, ou, Exposé philosophique des principes traditionnels de la médecineChapitre 23 sur 84 · EXAMEN CRITIQUE DES OEUVRES PRINCIPALES, ETC · texte numérisé non relu

EXAMEN CRITIQUE DES OEUVRES PRINCIPALES, ETC

Les sept traités de la première section comprennent la philosophie et la méthode d'Hippocrate, et forment par leur développement une série naturelle évidemment inspirée par un même principe philosophique.

Le traité des Préceptes est un résumé aphoristique destiné à la dernière instruction du médecin. Il contient les principes généraux de la philosophie médicale, et laisse apercevoir les premiers germes de la méthode inductive, développée et vulgarisée vingt siècles après par Bacon.

Le traité de l'Ancienne médecine expose, sur la diète et le régime, des règles et des principes qui sont reproduits dans tous les livres de la collection, et forment le fond de la médecine de Cos.

Le traité de l'Art renferme les prolégomènes d'un premier essai de méthodologie. Le traité du Médecin constitue le vade-mecum du médecin praticien ; le livre de la Décence forme un recueil de préceptes et de maximes qui ont excité de tout temps l'admiration des philosophes; le Serment est un chef-d'œuvre de moralité et de dignité médicale.

Le traité des Lieux dans l'homme contient des consul, rations importantes sur la physiologie, la pathologie, Ja thérapeutique, mais malheureusement toutes

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ces choses sont mal définies et mal assorties; pourtant ce traité mérite d'être lu.

Le traité de la Nature de l'homme énonce les principes de physiologie sur lesquels repose la médecine'. Il est plein des théories d'Hippocrate sur le pneuma ou le principe de vie, et sur la source du mouvement; mais toutes ces questions, plutôt abordées qu'esquissées, demandent forcément à être élucidées et complétées par la méditation des idées exposées sur le même sujet dans le Traité de l'aliment et des lieux dans l'homme.

Le traité de l'Aliment est un essai de physiologie plutôt qu'un traité de diététique; ainsi l'histoire physiologique de la nutrition y occupe réellement une place beaucoup plus grande et beaucoup plus importante que celle de l'aliment ou de l'alimentation ; toutefois c'est un livre précieux par les principes de physiologie et de philosophie qu'il contient; on y voit le soin minutieux qu'Hippocrate mettait à tout rapporter et à tout subordonner dans l'homme à l'action unitaire d'une force formatrice, conservatrice et médicatrice.

Le traité de la Génération n'est, à vrai dire, qu'un tissu d'hypothèses et d'hyperboles; mais, néanmoins, il renferme des propositions qui font penser.

Le traité des Songes offre un mélange singulier de fantaisies et de superstitions ; cependant , quelque étrange qu'il puisse paraître, on ne saurait admettre qu'Hippocrate, qui n'était pas fou, à moins que ce ne fût à la manière sublime de Socrate, eût composé un pareil livre, si, dans sa conviction, les idées qui en for-

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ment la base n'eussent été appuyées sur des faits sérieux et raisonnables ; — c'est donc, tout au moins, un mémoire à consulter. Ajoutons, en dépit des dénégations superbes des esprits forts de notre époque, qu'il s'écoulera encore bien des années avant qu'on ait dit le dernier mot sur cette curieuse et mystérieuse question des songes !

Traité des Humeurs : — les sentences et les idées générales émises dans le Traité des humeurs prouvent combien Hippocrate était convaincu qu'avant d'agir contre les maladies, il est du devoir du médecin de porter toute son attention sur une foule de faits et de conditions accessoires, et de ne jamais se décider tà prescrire un traitement énergique avant d'avoir patiemment exercé son jugement sur toutes ces choses.

Il est évident, d'autre part, que ce traité, foncièrement basé sur le dogme de la crase, c'est-à-dire du mélange exact des humeurs, a donné lieu à la doctrine des crises et des jours critiques d'où est sortie la plus grande partie de la thérapeutique de Cos.

Cette doctrine naturelle repose sur la double connaissance des causes morbifiques et des forces de la vie, et elle prescrit comme règle fondamentale d'enlever ou de détruire d'abord la cause morbifique, et de diriger ensuite, d'après les lois de l'observation et de l'expérience, les forces actives de la nature.

C'est dans le traité des Humeurs qu'on trouve cette formule dogmatique : « La nature seule guérit les maladies. »Elle y est en toutes lettres à l'article 91 du livre V

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des Épidémies (section vi, p. 476, t. IV de Gardeil).

Enfin, c'est encore dans ce livre qu'est exposée cette sentence : « Il y a beaucoup de maladies qu'il serait dangereux de guérir, entre autres les affections héinorrhoïdales, certains dépôts et quelques fistules. »

Le traité des Crises et des jours critiques est un livre par excellence, qu'on ne saurait ni assez lire ni assez méditer. Il est plein de vues profondes, et contient en substance tout ce que nous trouvons de dogmatique dans les œuvres des institutistes, c'est-à-dire dans les traités de pathologie générale qui ont paru depuis Galien jusqu'à Fernel, depuis Fernel jusqu'à Boerhaave, depuis Boerhaave jusqu'à Gaubius, et depuis Gaubius jusqu'à L'André-Beauvais, Double, Chomel, et leurs dociles et imperturbables copistes !

Les livres des Épidémies sont au nombre de six ; ils donnent une grande idée de la science et de la pratique d'Hippocrate : c'est le tableau de l'observation et de l'expérience fortifiées par le raisonnement, embrassant et éclairant la médecine tout entière.

Le traité des Coaques, plus connu sous le nom de Prénotions coaques, est composé de trois livres qui ont toujours fait autorité en médecine. — C'est un code de sentences aphoristiques relatives aux symptômes, aux paroxysmes, aux crises, aux signes, aux maladies avec fièvre et sans fièvre, et à une foule d'autres choses de fine et délicate observation; en un mot, c'est un précieux recueil de décisions magistrales formulées avec une admirable concision.

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Dans le traite des Prédictions ou des Prorrhétiques, livre très-apprécié de tous les savants, Hippocrate fait ressortir avec une raillerie de bon aloi la sotte vanité ,1," quelques médecins et la fragilité de leurs prédictions, étourdiment basées sur des hypothèses insensées; il prouve qu'on ne doit tenir compte que des prédictions établies sur l'observation de la marche de la maladie rendue évidente par des signes certains. Il indique les difficultés inhérentes à l'établissement d'un sage pronostic; il montre combien la réserve est nécessaire en cette matière; enfin, il termine en jetant les premières assises du pronostic d'après les règles d'une profonde observation fécondée par le génie.

Le traité des Pronostics est un des livres les plus remarquables de la collection. Il conserve depuis le commencement jusqu'à la fin l'empreinte vigoureuse d'une main habile et exercée. On y trouve les premières ébauches de la doctrine des crises ; elles sortent comme de source de l'étude approfondie des phénomènes vitaux et de l'appréciation clinique des urines, des crachats, des sueurs, des hémorrhagies, des dépôts, etc.; or, c'est bien là le grand enseignement bien qu'il soit méconnu ou combattu par les novateurs du jour.

Ce qu'on appelle aujourd'hui le pronostic, Hippocrate l'appelait la prévision, la prescience, la prognose, la prognostique (rcpoW/ Tcpoyvwffiç). La prognostique était pour lui la connaissance des signes des maladies dans leur généralité; elle embrassait la divination des faits passés, la constatation des faits présents et la prévision des faits à

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venir. L'école d'Alexandrie adopta les mêmes principes; pour elle, la prognostique embrassait l'amnestique ou lu connaissance du passé, le diagnostic ou la connaissance du présent, et le pronostic proprement dit, ou la connaissance des choses qui doivent arriver.

C'est dans ce dernier sens et dans ce sens absolu que le mot pronostic est employé aujourd'hui ; mais c'est par un détournement du sens primitif de sa véritable acception, car le pronostic, comme l'a dit Galien, n'est qu'un des termes de la prognose.

En résumé, selon Hippocrate et selon son école, la prognose avait moins pour objet de prédire l'avenir que de fonder sur la connaissance expérimentale de la marche naturelle des maladies la science pratique des indications, des contre-indications et des moyens thérapeutiques. Autrement dit, pour Hippocrate, qui voyait dans la maladie moins une affection ou une lésion matérielle qu'un mouvement fonctionnel ayant sa raison d'être, son développement tracé, sa marche régulière et sa terminaison naturelle ; pour Hippocrate, qui regardait même la maladie comme indépendante jusqu'à un certain point des organes qui paraissent affectés et des formesdiversesquiladénotent; pour Hippocrate, disonsnous, le point essentiel était de saisir toutes les évolutious du mouvemeut fonctionnel, afin de les favoriser ou de les combattre selon qu'elles suivaient une direction favorable ou contraire au but qu'elles doivent avoir pour objet.

Voilà pourquoi Hippocrate fixait particulièrement son

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attention sur l'état général du malade, et pourquoi en thérapeutique il procédait toujours en raison directe de ce que l'observation attentive et empirique des phénomènes synergiques ou des réactions vitales lui avait appris.

Telle était la manière d'Hippocrate ; elle différait essentiellement de celle d'Euryphon, le chef de l'école de Gnide, qui ne se préoccupait que des lésions matérielles, et ne se laissait guider en thérapeutique que par la connaissance brute de l'état local anatomiquement diagnostiqué.

En résumé, la prognose était pour Hippocrate un procédé scientifique, une opération mentale, une décision réfléchie, qui lui servait à apprécier, par les faits et par les signes, le passé, le présent et l'avenir des maladies, pour établir sur les enseignements divers de cette étude complexe un diagnostic médical entièrement basé sur la marche naturelle des maladies ; or, à une époque où l'anatomie et la physiologie existaient à peine, la prognose constituait nécessairement la branche la plus importante de la médecine.

Le traité des Maladies est plein de considérations importantes sur la pathologie générale et spéciale, et sur la thérapeutique, mais elles sont si mal enchaînées, qu'on dirait de matériaux qui attendent encore la main d'un architecte pour prendre une forme. Cependant il y a dans ce traité d'excellents préceptes à méditer.

Le livre des Affections renferme des vues profondes

sur les diverses parties de la médecine, notamment sur

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l'hygiène, la diététique et La thérapeutique. Le livre des Affections internes, qui semble être la continuation du livre des Affections, donne une bonne description de la pneumonie, delà phthisie, du typhus et du traitement qui convient à ces maladies .

Il y a dans le traité de l'Épilepsie ou de la maladie sacrée des idées philosophiques qui méritent d'être sérieusement méditées, bien qu'elles ne cadrent pas toujours avec les théories modernes. Il contient aussi des aperçus très-hardis sur la source de l'intelligence et de la sagesse, et sur la part faussement attribuée, à cet égard, au diaphragme et au cœur; enfin, on y trouve les premières ébauches de la doctrine homœopathique, que l'ignorance courante s'ingénie à faire dater d'hier.

Le traité des Vents est consacré à l'étude de l'air dans le corps et hors le corps. Ce livre demande à être lu avec la plus grande attention ; il faut, pour le bien comprendre, être fixé d'avance sur le sens de ces mots : air, souffle, vents, qui reviennent souvent dans le texte, et dont la véritable signification n'a pas été assez clairement indiquée par les traducteurs. Au fond, c'est un travail très-remarquable sur l'action de l'air étudié comme aliment de la vie, comme agent de la santé et de la maladie, et enfin comme une des causes des vents intus et extra ; on y trouve aussi de savantes disquisitions sur la production des vers dans le corps, sur l'action du froid et de la chaleur , sur l'art médical, sur la vie du médecin , et notamment sur l'action du sang sur les opérations de la raison.

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On compte trois livres sur le régime, indépendamment de celui qui est intitulé, du Régime dans les maladies aiguës, et qui forme un livre à part. Le premier est consacré à la diététique, les deux autres traitent de l'hygiène, et tous les trois témoignent de la puissante et féconde observation d'Hippocrate. Ces livres fournissent les enseignements les plus précieux sur l'hygiène, le régime et la diététique. Ils appellent l'attention sur l'alimentation dans les maladies et sur les effets désastreux d'une diète forcée ou trop longtemps prolongée ; ils donnent sous ce rapport une bien grande leçon. Puisset-elle ouvrir les yeux à certains praticiens toujours affolés des périlleux effets d'une diète poussée à outrance ! Puisse-t-elle leur épargner la déchirante expiation de voir tomber leur malade dans cet état qu'on nomme l'autophagie, supplice affreux dans lequel le malade, épuisé de faim et abîmé de douleurs, est réduit à vivre de sa propre substance, jusqu'à ce que la mort, qu'il invoque à chaque instant, vienne enfin mettre un terme absolu à cette lutte sans nom !

Les livres du Régime renferment des considérations profondes surYéther, ce principe de toute chose qui a la faculté de tout voir, de tout savoir, de tout comprendre (cunctavidere, scire et intelligere); sur l'âme humaine; sur la nature physique de l'homme; sur l'éternel phénomène; sur l'unité et le déploiement infini des forces générales de la nature. Ce qui résulte des réflexions que font naître ces considérations, qui ne sont peut-être pas toutes à leur place; ce qui ressort surtout de la médita-

tion soutenue des notes qui les accompagnent dans certaines éditions, c'est que dans l'esprit d'Hippocrate Dieu est à Y univers ce que Y âme est au corps.

Le traité de la Diète salubre contient de bons préceptes sur le régime en général, et sur le régime propre aux femmes et aux enfants, selon leur âge et selon les différentes époques de l'année.

Le traité de l'Usage des liquides donne une parfaite connaissance de l'action des liquides sur l'économie, et de l'action de l'eau de mer en particulier, C'est dans ce livre qu'on trouve l'axiome fondamental : A juvantibus et lœdentibus fit indicatio; d'où est sortie la loi thérapeutique suivante : « Dans le traitement des maladies , il faut se laisser guider, relativement au choix et à l'administration des médicaments, par l'amélioration ou l'aggravation éprouvées par le malade à la suite de leur emploi. »

Principe excellent, mais limité, sur lequel le docteur Renouard a récemment appelé l'attention dans un brillant travail littéraire, qui n'a d'autre défaut que celui d'exagérer tellement la portée du dogme, qu'il aboutit tout simplement à la négation de la science médicale au profit de la routine la plus banale.

Le traité des Affections et celui des Ajfections internes se composent d'observations ou de notes relatives à la diététique, à l'hygiène et à la thérapeutique. On ytrouve aussi quelques aperçus originaux. En somme, c'est une œuvre médiocre, et cependant le médecin praticien peut encore trouver à glaner dans ces sillons arides.

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Livres des Aphorismes. Ouvrons ici une parenthèse, et donnons d'abord le sens exact du mot aphorisme. — Aphorismes vient du grec â<pop£ew, qui veut dire séparer, mettre à part; c'est ainsi, du moins, que saint Paul l'a entendu, quand il a dit, en parlant de son épitre aux Romains : « Séparé pour l'Évangile de Dieu » .

Selon Damascène, l'Hippocrate arabe, l'aphorisme est une maxime choisie et brève comme les apophthegmes des philosophes , qui expose d'un trait toute la nature d'une chose ; c'est une sentence d'une grande force et achevée, qui n'a besoin ni d'être soutenue par des considérations antécédentes, ni d'être appuyée par des développements successifs, mais qui s'impose d'elle-même, enseigne beaucoup de choses en peu de mots et se grave profondément dans la mémoire.

Tel est effectivement le caractère des aphorismes de Cos : ce sont des corollaires logiquement déduits de faits généraux constatés par l'expérience , consacrés par le raisonnement, et réduits en axiomes par l'esprit philosophique. Or, c'est ce qui a fait dire, il y a quatre cents ans, à Brèche de Tours : — Que les Aphorismes d'Hippocrate « sont tenuz et réputés par tous les médecins » qui sont et qui ont esté, comme certains arrêts donnez » en la médecine , comprenant par iceux en briesues » paroles, propos sententieux et pleins de naturelle phi- » losophie auesques très-exactes lois en l'art de guérir. »

Enfin, le caractère absolu des Aphorismes est cle n'admettre aucune controverse, aucune argumentation, par la raison que l'argumentation et la controverse ont pré-

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sidé à leur institution, et qu'ils ont acquis par ces épreuves anticipées le privilège et 1 autorité des dogmes, c'està-dire l'inviolabilité.

On compte sept livres d'Aphorismes ; mais, en réalité, ces livres ne forment qu'un seul et même ouvrage dont Galien a dit avec raison : « C'est le legs d'une expérience savante lentement accumulée et consommée. »

Le premier livre renferme des maximes générales, des prolégomènes, des règles relatives au régime à suivre dans les maladies, des sentences sur le pronostic, des principes de sémiologie et de thérapeutique.

Le second livre est consacré à l'exposition de la doctrine des crises et des jours critiques ; le troisième est rempli de données importantes sur les constitutions de l'année. On trouve dans le septième des documents sur les époques les plus favorables aux saignées et aux purgations, et, de plus, une sentence remarquable sur le cancer, sentence qu'on ne saurait assez méditer.

«Dans les cancers occultes, ditHippocrate, il est bon de ne donner aucun remède ; si on les traite avec des médicaments, on meurt plus tôt; on peut, au contraire, vivre longtemps en n'y appliquant pas de remède. » j(Gardeil, t. II, p. 166.) Avis donc à tous, et particulièrement aux chirurgiens tranchants !

Les livres IV, V et YI des Aphorismes contiennent beaucoup de documents précieux ; cependant ces livres sont moins estimés que les premiers.

Tels sont les traités généraux attribués à Hippocrate. Il en est quelques-uns, parmi ceux qui ont la philosophie

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pour objet, qui ont été à diverses époques stigmatisés comme apocryphes; mais, hâtons-nous de le dire, c'est par suite d'une injustice froidement calculée, dont on connaît parfaitement la cause, et que voici :

Les livres dont nous parlons s'élèvent avec vigueur contre l'empirisme et le philosophisme : or, les auteurs de ces systèmes ont cru voir eu ces livres des ennemis personnels attentant directement à leur valeur, et, par vengeance, ils ont, clans leur propre intérêt, faussement attribué à des copistes ces écrits si accablants pour leurs doctrines. Et puis, les disciples qui exagèrent tout ont brodé sur le tout, et il en est résulté un conte absurde qui a fait naturellement le tour du monde.

Il y a de la métaphysique dans les écrits d'Hippocrate, mais elle ne s'y mêle à la médecine que pour l'éclairer, et jamais pour l'absorber ; elle se borne le plus souvent à rappeler les théories d'Empédocle et de Phérécyde sur l'éther universel, que ces auteurs regardent comme le principe intelligent et comme l'animateur de toute chose.

Au demeurant, Hippocrate était loin d'être fixé sur la nature et l'essence des choses, et, s'il cherchait la vérité à ce sujet, c'était beaucoup plus pour en faire son profit que pour répandre ses propres opinions. — Il ne se prononce jamais sur l'essence des forces de la vie; il ne dit nulle part, d'une manière absolue, si ces forces sont. inhérentes tà l'organisation ou indépendantes de l'organisation? Si le principe de vie est une substance, ou simplement une qualité de la matière? — Au contraire, il nous laisse dans un vague continuel sur toutes

ces choses : tantôt proclamant avec les théistes que Dieu et le monde sont coéternels et consubstantiels ; que les forces animatrices sont le produit d'une diffusion perpétuelle de l'éther ; que l'éther pénètre tout, embrasse tout, anime tout, et prend connaissance de lui-même à travers les degrés infinis de l'existence universelle ; tantôt, au contraire, répétant avec les matérialistes que les forces propres aux êtres vivants sont le produit de la rencontre accidentelle des atomes et de l'agencement fortuit de la matière qui les compose.

Au reste, Galien, qui a écrit quatre cents ans après Hippocrate, n'est guère plus lucide ni plus entendu sur cette question ; on peut donc regretter que deux philosophes d'un génie aussi transcendant ne se soient pas prononcés plus catégoriquement sur un sujet aussi digne d'intérêt; mais, d'autre part, on peut supposer aussi que tous leurs efforts se sont brisés contre un problème qui se lie au mystère impénétrable dont la Divinité a entouré certaines questions qui se dérobent réellement aux investigations de l'esprit humain depuis qu'il observe, réfléchit et médite.

Voilà à peu près tout ce que l'on sait sur la médecine d'Hippocrate ; quant à ses œuvres chirurgicales, elles sont très-remarquables sans doute , eu égard au temps où elles ont paru ; mais l'art chirurgical a fait tant de progrès depuis cette époque, qu'on ne les consulte guère aujourd'hui qu'à titre de haute curiosité : pourtant elles fourmillent d'aperçus ingénieux, d'idées originales, et même de procédés opératoires qui ont été repris par

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nos chirurgiens modernes, qui les ont rajeunis et présentés môme quelquefois comme des moyens nouveaux inventés par eux.

Ces ligues étaient écrites quand nous avons eu la bonne fortune de recevoir un mémoire sur les médecins de l'antiquité, par le professeur Pétrequin. Après avoir pris connaissancede ce travail avec tout l'intérêt que nous inspirent les productions du savant médecin de Lyon, nous avons pensé que nous ne saurions mieux faire que de reproduire quelques fragments de cette brillante étude, qui jette une vive lumière sur la chirurgie d'Hippocrate. Laissons parler M. Pétrequin.

« De tout temps, dit le savant professeur, on s'est beaucoup occupé de la médecine d'Hippocrate, et nous venons de voir combien elle est digne des éloges qu'on lui a prodigués; mais on n'a pas parlé de la chirurgie, et elle ne mérite pas cet oubli. Qu'il me soit donc permis de réparer cette longue injustice de l'histoire, et, pour signaler tout d'abord un point capital dans cette question importante, de faire remarquer ici que cette partie de la collection hippocratique a elle-même d'autant plus de prix aux yeux éclairés, que, outre sa valeur intrinsèque, elle a le mérite de passer aux yeux de tous les critiques pour la plus sûrement authentique des œuvres de ce grand maître.

»Hippocrate, à nos yeux, est encore plus remarquable comme chirurgien que comme médecin; là sa méthode se révèle sous un jour nouveau, et l'on voit ses rares qualités briller dans tout leur éclat. En médecine, ses

idées , plus spéculatives, s'éloignent davantage des notions contemporaines; en chirurgie, ses idées, pour ainsi dire matérialisées, restent plus conformes aux idées classiques. En médecine, beaucoup de ses principes ont vieilli; en chirurgie, elles semblent plus vivaces : les unes ont survécu ; les autres renaissent souvent sous le nom de procédés nouveaux, qui sont, dans toute la rigueur du terme, véritablement renouvelés des Grecs. On est étonné de trouver dans cet ouvrage, qui date de plus de deux mille ans, tant de faits, tant d'aperçus et tant d'idées! Quelle netteté, quelle prévision, quelle sûreté de coup d'œil ! On ne sait pas ce qu'il faut admirer le plus du dialecticien persuasif ou du clinicien consommé et de l'observateur sagace. Essayons par une rapide analyse de faire passer dans l'esprit du lecteur les convictions

qui nous animent.

» Les ouvrages d'Hippocrate sur cette branche de l'art forment un corps de chirurgie digne de toute notre attention. Les livres de l'Officine et du Médecin, consacrés à ce que les modernes nomment la petite chirurgie, sont écrits avec une ampleur de vues et une abondance de détails que peut seul dicter le maître habile sur les bandages, les pansements et tous les préparatifs quiconcer- • nent les opérations.

» Le traité des Plaies et ulcères renferme les plus sages préceptes sur la thérapeutique des plaies, et une appréciation judicieuse des influences du froid et de la chaleur, question qui de nos jours a donné lieu à deux systèmes opposés dont on prétendait faire des méthodes

générales. Le livre des Fistules nous apprend que le spéculum ani, qu'on avait considéré comme une invention moderne, était connu et employé par l'école de Cos, et que, pour la fistule à l'anus, elle pratiquait l'opération de l'incision comme de nos jours.

» L'opuscule sur les hémorrhoïdes présente d'utiles enseignements; on y retrouve la cautérisation avec le fer rouge, qu'on a regardée naguère comme une innovation hardie entre les mains du professeur Dupuytren, ainsi que l'emploi des cathérétiques et des caustiques, que M. Amussat a tenté d'élever au rang de méthode générale. ;

» Le traité des Plaies de la tête se distingue par d'éminentes qualités ; l'idée si hardie de perforer le crâne, la création si ingénieuse du trépan à couronne , les questions si délicates du diagnostic, d'indications et de manuel pour la trépanation, etc., tout cela s'y trouve exposé et discuté avec une intelligence et une précision qui étonnent dans un ouvrage d'une époque aussi reculée, et qui décèlent dans l'auteur autant de prudence et de sagacité comme praticien que de hardiesse et d'habileté comme opérateur. N'oublions pas qu'Hippocrate a parfaitement connu et décrit les effets croisés des lésions du cerveau, point de physiologie pathologique longtemps méconnu, et qui n'a que de nos jours reçu sa démonstration et sa réintégration dans les dogmes de la science.

Rien, à coup sûr, n'est plus digne de fixer l'attention des chirurgiens que le traité des Fractures, celui des

Articulations, et le Mochlique, qui les résume sous une forme différente. Hippocrate y prodigue avec une rare expérience les préceptes d'ensemble et de détail ; et l'on y retrouve non-seulement des inventions qu'on a successivement publiées comme nouvelles, mais encore plus d'une notion qui fait défaut dans les livres du jour.

» Le traité des Fractures contient le premier germe de la méthode hyponarthécique de Sauter et de Mayor, vulgarisée en France par le docteur Munaret.

» Il en est de même des questions que l'on serait tenté de regarder comme une introduction toute récente, à en croire quelques auteurs ; Hippocrate en discute l'utilité et les inconvénients, et démontre qu'elles sont loin d'avoir tous les avantages que leurs partisans leur attribuent.

» On y voit l'origine première de la méthode inamovible et des appareils solidifiés;— l'analogie est plus frappante encore pour la compression comme préventive de l'inflammation, méthode renouvelée avec succès par le professeur Velpeau. — Hippocrate a connu et pratiqué l'extension continue.— Il décrit un bandage à bandelettes séparées qui a servi de modèle à celui de Scultet. — On y rencontre une pratique généralement regardée comme moderne, c'est un système à peu près complet d'irrigation continue.

» Le traité des Articulations fait à l'égard des luxations ce que le traité qui le précède a fait pour les fractures: non moins remarquable sous le rapport de la théorie et de la pratique, le second est aussi riche en procédés et

en instruments de réduction que le premier en bandages

et en appareils.

» Il est, chose étonnante et qui paraîtra paradoxale, plus avancé que les nôtres sur certains points de chirurgie. Je citerai les luxations du coude. Il connaît et mentionne la luxation latérale isolée du radius, qui ne figure point dans le grand ouvrage de Boyer.—H décrit la fracture de l'apophyse coronoïde du cubitus qu'on y cherche également en vain. En somme, Hippocrate, sur les fractures et les luxations du coude, se trouve plus complet que l'Académie et son illustre représentant.

» Hippocrate a composé un remarquable chapitre sur les maladies du rachis. Il a signalé le premier la coïncidence de la gibbosité vertébrale et des tubercules pulmonaires, et il est constant que c'est à lui qu'on doit les plus anciens aperçus sur les tubercules des os. Il faut arriver ensuite jusqu'aux travaux de Nichet (de Lyon) et de M. Nélaton, pour voir réintroduire dans nos livres classiques cette notion chirurgicale que l'école de Cos avait mise en lumière.

» Il a écrit des chapitres non moins remarquables sur les luxations congénitales, sujet que les leçons orales de Dupuytren semblaient, après Paletta, présenter comme une nouveauté. Mais Hippocrate ne se borne pas, comme le chirurgien de Paris, à la luxation de la hanche, la seule, au reste, il faut l'avouer, qui soit réellement bien connue de nos jours ; il traite également des luxations congénitales de l'épaule et du coude ; il trace en maître leurs symptômes, leurs causes et

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leur influence sur l'atrophie consécutive du système osseux.

»Le Mochliquo représente un résumé méthodique et substantiel des deux traités qui précèdent; il est écrit avec autant de concision dans le style que de précision dans les détails ; il a été fait avec beaucoup d'intelligence, et révèle une connaissance étendue des maladies des os. Mais ce n'est pas seulement un abrégé; l'auteur modifie encore l'original, le corrige et le redresse en plus d'un endroit, et ajoute des faits utiles sur Tanatomie et la chirurgie. On y voit que les hippocratistes étaient très-familiers avec les moyens mécaniques pour la réduction des luxations. Hippocrate fait mention d'une machine à treuil qui lui permettait de graduer à volonté le degré de force mis en usage, machine qui rappelle le dynamomètre dont MM. Despretz et Sédillot ont tiré de grands avantages.

» Laissons parler un juge compétent : « On voit, dit » M. Littré, on voit, en lisant le traité des Articulations, » qu'il est une part à faire aux injures du temps, et cette » part faite, on reste pénétré d'admiration pour l'auteur » qui l'a composé. On peut le dire sans aucune crainte, » le livre des Fractures est le grand monument chirur- » gical de l'antiquité, et c'est aussi un modèle pour tous » les temps. Connaissance profonde des faits, apprécia - » tion judicieuse des procédés; critique saine et vigou- » reuse sagesse qui craint autant la timidité que la témérité; style d'une élégance sévère, qui est la vraie » beauté du langage scientifique : telles sont les qualités

» supérieures qui font du traité des Fractures et des Ar- » ticulations une des plus précieuses productions de la » science et de la littérature grecques. On ne peut regret- » ter que davantage les autres traités de la collection hip- » pocratique qui se sont perdus par la suite des siècles. »

» Si maintenant nous pouvions passer en revue les livres sur les Maladies des femmes, on constaterait que les hippocratistes faisaient un usage habituel du spéculum uteri, dont on a attribué à Récamier et à Ricord l'introduction dans la médecine contemporaine ; qu'ils savaient redresser les déviations de la matrice à l'aide d'un instrument rigide sur lequel semble calqué celui de M. Velpeau ; qu'ils connaissaient non-seulement les injections intra-utérines dont on a fait tant de bruit dans ces derniers temps, mais plusieurs pratiques obstétricales et gynécologiques qu'on voit se produire comme des innovations d'année en année. »

On ne peut rien ajouter à ces paroles du professeur Pétrequin, sinon qu'elles démontrent que les œuvres d'Hippocrate constituent, en chirurgie comme en médecine, les tables de la science et de l'art.

Tout ce qu'on sait d'Hippocrate, de sa naissance et de sa vie, ou le tient de Soranus d'Ephèse, de Suidas et d'Histomaque , ses historiens ; ou d'Apollonius de Cittium, de Dasmacius et de Palladius, ses continuateurs; ou bien enfin des lexicographes et des glossateurs qui tous ont rempli leurs écrits d'épisodes ou de récits empruntés à sa vie.

Grâce à ces auteurs, nous possédons une histoire

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courante et populaire qui a fait le tour du monde, et a eu pendant longtemps force de loi. Mais, dans ces derniers temps, temps d'agitation et de ruines, il s'est trouvé, parmi les médecins, des novateurs, des ennemis terribles qui, clans le but de favoriser ou d'affirmer une doctrine nouvellement éclose, ont tout remué dans le passé, tout attaqué ou remis en question, oubliant sans doute qu'en fait d'érudition, comme en matière religieuse, il est certains points résolus ou réputés tels, sur lesquels il n'est plus permis de revenir.

MM. Schulze (de Berlin) et Houdart (de Civrai) ont protesté les premiers contre la légende consacrée à la vie d'Hippocrate ; d'autres hommes, tourmentés comme eux de la fièvre de démolition qui s'était emparée pendant un temps des meilleurs esprits, sont venus attaquer ensuite cette histoire vingt fois séculaire; enfin, MM. Littré et Daremberg ont enchéri sur le tout, et ils se targuent encore aujourd'hui d'avoir été les plus ardents auteursde la réforme. Ne leur marchandons pas ce triste triomphe.

Quoi qu'il en soit, dans cette étrange curée des textes, chacun s'est pour ainsi dire imposé une tâche : les uns ont enlevé les dates ; les autres ont interverti la série des textes ; ceux-ci ont démonétisé la lettre ; ceux-là ont attaqué l'esprit de la doctrine ; et il en est résulté un tel désarroi, qu'aujourd'hui, le livre moderne à la main, on ne peut plus rien savoir ni rien affirmer sur Hippocrate, sur sa vie, et même, jusqu'à un certain point, sur ses doctrines.

En eifet, des ponctuations transportées, des virgules inventées, des particules retrouvées, tout un mécanisme d'interpolations et de comparaisons laborieusement agencées, altèrent si profondément le sens des textes, qu'un doute accablant pèse sur les points jusqu'ici les mieux établis, et qu'on finit réellement par ne plus savoir du tout à quoi s'en tenir. Ce qui durera probablement jusqu'à ce que quelque manuscrit pompeusement exhumé des archives d'Edimbourg ou de Rome vienne un jour révéler à l'œil nu la folle aventure de nos ingénieux inventeurs d'arguments posthumes.

Le meilleur parti à prendre en cette circonstance, est de s'en tenir tout uniment à la lettre des premiers textes, si peu digne qu'elle soit de l'atticisme de nos philologues modernes, et de revenir quand même aux idées des anciens. Nous disons donc :

L'histoire fait mention de sept médecins désignés sous le nom d'Hippocrate ; mais un seul mérita de fixer l'attention générale, ce fut Hippocrate II, surnommé le père de la médecine, ou l'oracle de Cos.

Hippocrate, premier du nom, descend de Gnosodicus ; il eut un fils, Héraclide, qui donna naissance cà Hippocrate II, fondateur de la médecine, lequel laissa deux fils et une fille : Thessalus, Dracon etPhénarite. Celle-ci épousa Polybe.

Thessalus et Dracon reçurent aussi le nom d'Hippocrate; ils sont connus sous les noms d'Hippocrate III, V et VI).

Ces détails paraissent fastidieux au premier abord;

mais au fond ils ont leur utilité : ils expliquent la confusion qui règne dans les esprits relativement aux œuvres qui portent le nom d'Hippocrate.

Hippocratell, fondateur de la médecine, estnéàCos ou Stanchio, île de l'Archipel grec, près des côtes de l'Anatolie, la première année de la 80e olympiade, environ 450 ans avant J. C, et la cinquième année du règne d'Artaxerce Longue-main. Il était par conséquent contemporain de Socrate, d'Hérodote et de Thucydide.

Hippocrate reçut de son père toutes les connaissances acquises ou conservées dans la famille des Asclépiades, dont il était un des plus illustres rejetons. Il apprit sous ses auspices la logique, l'astronomie et la géométrie; il étudia l'éloquence sous Gorgias, la physique sous Démocrite, et la dialectique sous Hérodicus.

A l'exemple des philosophes de son temps, il passa une partie de sa première jeunesse à voyager, parcourantl'Europe, l'Asie, et la plupart des îles de l'Archipel; prenant des notes partout, partout augmentant ses travaux et rédigeant sans cesse ses propres observations sur les épidémies, soit à Larisse, à Thase ou à Elis.

Enfin, non encore satisfait des connaissances qu'il avait puisées chez lés Asclépiades, ni de celles qu'il avait acquises dans ses excursions à Babylone, en Égypte et aux Indes, Hippocrate envoya son fils aîné en Thessalie, son second fils sur l'Hellespont, son gendre dans une autre contrée, ses meilleurs élèves sur une foule d'autres points, en recommandant à tous et à chacun de lui

DES OEUVRES PRINCIPALES d'hIPPOCRATE. 35

adresser un tableau exact des maladies comprenant l'énumération des symptômes, la marche naturelle des affections, et l'exposé des différents traitements employés contre elles avec le succès le plus soutenu.

Ce fut avec tous ces matériaux laborieusement accumulés, et à l'aide des inscriptions gravées sur les colonnes ou sur les tables des temples d'Esculape, d'Épidaure et de Cos, qu'Hippocrate composa ses œuvres, et institua une méthode qui a été pour le genre humain une première leçon d'analyse et de synthèse philosophiques.

Enfin, après une longue et brillante carrière durant laquelle il donna des conseils aux peuples et aux rois, Hippocrate mourut à Larisse, à l'âge de cent cinq ans, 3/i9 ans environ avant la naissance de J. C. On accourut de toutes parts pour lui rendre les derniers devoirs, et, après une cérémonie solennelle, ses cendres furent déposées entre Larisse et Gortone, dans un tombeau qu'on fit élever sur le grand chemin.

A ceux qui s'évertueraient encore à contester ces faits généralement acceptés depuis deux mille ans, nous répondrions simplement que, dans l'intérêt de la médecine, il vaut cent fois mieux les adopter, à l'exemple de nos devanciers, que de perdre un temps précieux à torturer le sens des mots pour expliquer les faits, et n'aboutir, en dernière analyse, qu'à accumuler des embarras et des doutes.

D'ailleurs ceux mêmes qui invoquent Hippocrate n'invoquent, en définitive, que le père delà médecine, c'està-dire le génie, qui, après avoir découvert le principe

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de l'art de guérir, on a conçu le système, formulé les lois et fondé la science,

Par conséquent, que ce génie s'appelle Hippocrate, Asclépias ou Héraçlide; qu'il ait été le chef ou le cadet de sa famille ; qu'il soit né à Cos ou à Athènes, l'aimée de la 80" olympiade, ou trois cents ans après, peu importe ! Le père de la médecine est le savant architecte qui a jeté les bases des premiers monuments de la science médicale, que ces monuments soient exclusivement son œuvre ou l'œuvre de ses disciples et de ses commentateurs.

La vraie méthode, selon Hippocrate, est celle qui, laissant de côté l'essence des choses, s'attache exclusivement à observer les phénomènes des maladies.

Cette méthode consiste à classer les phénomènes vitaux d'après leur ordre naturel de développement, et à les interpréter ensuite au lit même du malade, d'après leurs tendances finales ; en un mot, cette méthode repose sur l'observation, l'expérience et le raisonnement.

Avant d'aller plus loin, disons d'abord ce qu'Hippocrate entendait par ce mot, l'observation, qui revient si souvent dans ses ouvrages.

Par l'observation, Hippocrate entendait l'observation de tous les phénomènes de la vie, phénomènes de toute espèce, hygides ou morbides, salutaires ou nuisibles, qui

d'hippocuate.

constituent les expressions par lesquelles la puissance vitale se manifeste et se révèle : or, en instituant cette méthode, Hippocrate a prouvé, par une précoce et féconde leçon, qu'il possédait intuitivement les procédés scientifiques de l'entendement humain, applicables à la recherche de la vérité. Car, étudier tous les phénomènes physiologiques, nosologiques et pathologiques ; les coordonner méthodiquement, d'après leur analogie de causes, d'effets, de marche, de tendance, de but et de terminaison; les synthétiser tous sous une forme aphoristique qui en fixe nettement le sens et la portée, c'est véritablement suivre en tout point les principes des sciences d'application, et procéder d'après les règles fondamentales de la philosophie générale.

Éclairé par sou génie, Hippocrate s'est dit : Il y a des choses salutaires et des choses nuisibles à la santé ; donc il y a une hygiène, une nosologie et une thérapeutique naturelles. Hippocrate a ajouté, en développant cette idée : Il y a en tout état morbide deux ordres de phénomènes essentiellement distincts: premièrement, un ordre de symptômes étroitement liés à l'état de l'organisme affecté passivement par une cause morbifique ; secondement, un ordre de symptômes complètement inhérents à l'état de l'organisme se soulevant contre toute cause morbifique ; donc, il y a deux parts à faire en tout état morbide : celle du mal ou de l'affection, et celle du bien ou du soulèvement, c'est-à-dire de la réaction. — Et alors, résumant brièvement ces vastes aperçus, Hippocrate a posé les premières assises de la médecine philo-

sophique, on érigeant en principe la sentence suivante : IV 'attira sanat, medicus curât morbos.

En effet, natura sanat, voilà bien la conception médicale la plus élevée que l'esprit philosophique ait jamais formulée relativement aux actes qui s'exécutent flans l'organisme; elle répond à tout, embrasse tout, explique tout, et c'est seulement à dater du jour où elle a été adoptée, que la médecine s'est élevée des chétives proportions d'un art empirique à la dignité d'une science constituée.

Hippocrate a formulé ensuite le dogme de l'unité vitale; il en a fixé le sens clans cette sentence : Consensus unus, conspiratio una, consentientia omnia. — Rien n'est plus saisissant de vérité que l'esprit de cette sentence. En effet, aucun organe ne vit isolément dans l'économie; mais, au contraire, chaque organe, chaque système d'organes concourent avec une admirable ordonnance à un travail d'ensemble qui a pour but d'entretenir le phénomène de la vie ayant lui-même pour principe la force qu'on nomme nature, et qui dirige non-seulement les êtres organisés, mais encore l'univers tout entier.

Toutefois, selon Hippocrate, cette nature, <pu<nç, n'est pas la substance d'essence divine qui vit en nous, qui est libre et consciente, que les plus grands philosophes ont considérée comme une émanation de l'Être suprême, et que nous désignons sous le nom d'âme humaine, vouç, Yvc6pi ; elle en diffère au contraire essentiellement, et l'on doit, par cela même , se garder de la confondre avec elle.

d'hippocrate. 39 Hippocrate distinguait dans l'homme : 1° un corps, cô^a, c'est-à-dire un agrégat matériel composé de solides et de liquides; 2° une force animatrice, àuva^ç, spiritus caloris unde totum in toto constitit ; 3° un principe pensant et conscient, c'est-à-dire, une âme.

Dans la force animatrice, il voyait une force agissant d'après les lois d'une connaissance infuse, répudiant l'intervention d'un maître ; dans la force psychique, il reconnaissait une force supérieure exclusivement propre à l'homme, n'agissant qu'après avoir appris, réfléchi et délibéré.

Enfin, pour Hippocrate, tous les éléments qui composent l'univers, ou le grand monde, se retrouvent dans le corps humain, ou le petit monde. Ces éléments sont enchaînés par une force unitaire, par la force vitale qui forme, en les réunissant, l'agrégat matériel, l'organisme ou le corps ; et puis, par la solidarité des organes toutes les fonctions se subordonnent, et de l'ensemble de leurs mouvements ou de leurs actes résulte le concert de la vie.

La force vitale existe dans toutes les parties de l'économie, chacune a la sienne qui se mêle à toutes ics autres; elle est susceptible d'augmentation, de diminution et d'exaltation ; elle abonde pendant les premières années de la vie ; elle diminue ensuite graduellement et s'éteint définitivement avec le temps.

Les solides proviennent des liquides ; de l'action des liquides sur l'économie résultent les principaux phénomènes de la vie.

La santé et la maladie ont pour cuises déterminantes l'état égal où inégal des liquides et l'influence bonne ou mauvaise de leurs qualités.

Il y a deux ordres de causes générales de maladie : les causes extérieures et les causes internes. On compte parmi les premières : l'air, les eaux, les lieux, les saisons, les climats et la température ; on compte parmi les secondes: le régime, l'alimentation, l'exercice, les habitudes, etc.

En méditant sur les idées d'Hippocrate, on reconnaît que de sa théorie des humeurs il a déduit successivement : 1° la doctrine de la crase ou du mélange exact des humeurs, d'où dépend la santé; 2° la doctrine de la coction, qui représente la coction comme une véritable opération de chimie vivante qui modifie, corrige, cuit et expulse les matières peccantes ; 3° la doctrine des crises, qui donne le tableau saisissant du rétablissement de la santé par des mouvements à jour fixe, produisant des sueurs, des urines, des expectorations, des hémorrhagies ou des dépôts qui jugent la maladie ; /i° la méthode expectante, c'est-à-dire la méthode prudemment dirigeante des forces et des tendances salutaires de la nature.

En somme, la doctrine d'Hippocrate est une vaste science qui embrasse toutes les connaissances médicales, et tient compte à la fois des solides, des liquides et des forces de l'économie. Donc, ce ne pourrait être qu'au préjudice de la médecine qu'on chercherait à rompre cette unité pour ériger, sur l'état isolé des solides, des

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liquides ou des forces, autant de doctrines fragmentaires qu'il y a de parties distinctes dans l'économie ; car la doctrine d'Hippocrate est une et indivisible, comme tontes les doctrines fortement établies, et elle ne consiste exclusivement ni dansl'humorisme, ni dans le solidisme, ni dans le dynamisme, mais dans l'ensemble coordonné de ces trois systèmes.

Par cette raison, Hippocrate n'est, à proprement parler, ni humoriste, ni solidiste, ni dynamiste; il est naturiste. Et voilà pourquoi le temps, qui finit toujours par faire triompher la vérité, s'est prononcé en faveur de ses principes ; voilà aussi pourquoi l'histoire des générations médicales n'est en réalité que l'histoire des efforts qu'elles ont faits pour développer la pensée d'Hippocrate, qui est un chef-d'œuvre de conception !

Du reste, on cesse d'être surpris de l'éclat qu'Hippocrate a jeté sur la médecine, quand on se reporte au temps où il a vécu ! c'était au siècle brillant de Périclès et de Socrate, à cette époque à jamais mémorable où l'art dramatique comptait parmi ses .coryphées Sophocle et Euripide ; où l'histoire était professée par Hérodote et Thucydide ; où les sciences elles-mêmes, enseignées par Démocrite et Méthon, tendaient une main sympathique aux beaux-arts, non moins illustrés par Xeuxis, Phidias et Alcamène.

Les cahiers d'Hippocrate ont été composés en langue ionique, ancien attique. Ainsi, quoique né à Cos, où l'on parlait dorien, Hippocrate a voulu écrire en langue ionique, probablement pour se conformer aux habitudes

d'Homère et d'Hérodote, qui ont écrit en ionien, bien qu'Homère fûtd'Eolide, où l'on suivait le dialecte éolien, et qu'Hérodote fût citoyen d'Halicarnasse, où l'on parlait la langue dorique.

Les premières traductions des œuvres d'Hippocrate ont paru en syriaque et en arabe ; mais, après la prise de Constantinople par Mahomet II, en 1653, les Grecs qui se réfugièrent en Italie apportèrent des copies grecques, et elles servirent à Emmanuel Chrysola, à Théodore Gaza et à Lascaris, pour préparer des éditions qui furent imprimées et publiées par les Aides.

On possède de nombreuses éditions des œuvres d'Hippocrate, savoir : des éditions grecques et latines, des éditions latines et des éditions françaises; ces dernières sont aujourd'hui les plus répandues.

Les œuvres d'Hippocrate ont été traduites en français par Dacier, en 1697. Ce savant helléniste, bien qu'étranger à la médecine, entreprit le premier cette tâche laborieuse, et en admirateur éclairé du génie d'Hippocrate, il sut choisir, dans les travaux du père de la médecine, les plus remarquables par leur esprit philosophique, c'est-à-dire ceux de l'Ancienne médecine, des Préceptes, de l'Art, de la Loi, de la Décence et du Serment, qui forment une chaîne d'idées qui se lient et constituent, à vrai dire, la trame scientifique de la médecine hippocratique.

Quelques années après, en 1800, le docteur Tournon (de Toulouse) publia une traduction française des œuvres d'Hippocrate soigneusement calquée sur le texte

d'hippocrate.

grec de Foës et complètement due au docteur Gardeil, qui passa, dit-on , plus de trente ans à la faire, à la revoir et à la refaire! C'est de cette traduction véritablement classique que nous avons extrait les principes et les dogmes dont nous désignons la collection sous le nom d'Institutions d'Hippocrate.

Cette traduction devait paraître en 1789, sous les auspices de Vicqd'Azyr et de Malesherbes, mais les événements politiques retardèrent sa publication, et elle n'eut lieu qu'en 1800. En tout cas, c'est une œuvre modeste et consciencieuse, qui se recommande autant parla simplicité et la sobriété du style que par l'exposé discret des traits natifs du texte original qu'elle reproduit avec la plus scrupuleuse fidélité.

Eh bien, malgré ces qualités précieuses et quoiqu'elle ait servi de canevas et quelquefois même de texte à ceux qui la décrient, cette traduction n'a pu trouver grâce devant certains philologues, et ils lui en ont opposé d'autres fort travaillées sans doute à l'endroit du mot, du point et de la virgule, mais qui au fond sont moins exactes.

La première en date est celle que M. Littré a publiée en 1841, et qui est très-remarquable à plus d'un titre. Elle a été suivie de celle de M. Daremberg, qui a également sa valeur et qui est intitulée : Œuvres choisies d'Hippocrate. Enfin, il faut ajouter à ces travaux brillants les traductions partielles de MM. Pariset et Dezeimeris, qui reproduisent les traités les plus saillants des œuvres d'Hippocrate, mais qui sont peu répandues et

n'ont guère obtenu que ce qu'on est convenu d'appeler assez creusement, un succès d'estime.

La fortune s'est portée d'abord avec excès sur les (Mitions de MM. Littré et Daremberg, et puis elles ont essuyé assez vite leurs revers. Ainsi MM. Peterson et Meinecke, qui passent à bon droit pour les continuateurs de Mercuriali et de Gruner, ont prétendu que MM. Daremberg et Littré, à force de torturer le texte et d'érailler la lettre, ne sont parvenus, sur beaucoup de points, qu'à altérer l'esprit et le sens de la doctrine d'Hippocrate ! Par conséquent, de l'avis des hommes les plus compétents, il se pourrait que des philologues émérites, en cherchant loyalement à reconstituer les œuvres d'Hippocrate pour leur donner un certain atticisme, n'eussent réussi, en dernière analyse, qua leur ôter de la force.

Néanmoins rendons hommage aux philologues, accordons même une large part à leurs nobles efforts, mais ne cessons jamais d'être sensés, et sachons nous défier de leurs mirifiques trouvailles : car, en vérité, il en est d'elles comme de celles des archéologues, comme de celle-ci, par exemple, que nous devons au révérend père Gauthier de Chinon.

Ce moine entreprenant et fouilleur, cet infatigable redresseur d'inscriptions séculaires, s'imagina, un jour, avoir trouvé une phrase tout entière dans le mot COR inscrit sur la pierre d'un tombeau . « J'y suis ! s ecria-t-il ; cela signifie : Caméra omnipotenlis régis. C veut dire caméra, tabernacle; 0 veut dire omnipotentis, du toutpuissant ; R veut dire régis, roi. Donc le sens absolu est

d'hippocratë. /|5 celui-ci : Caméra omnipotentis régis : Le cœur est le tabernacle du Dieu tout-puissant. »

Le père Gauthier est mort il y a bien des années, mais il a laissé de placides imitateurs; apprenons donc à les connaître pour les éviter, car c'est bien de ces douaniers inexorables que Rivarol a dit, qu'ils attachent la lourde estampille de leur esprit de plomb aux plus délicates productions du génie.

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