DISSERTATION PHILOSOPHIQUE SUR LA MÉDECINE
Sommaire. — Philosophie médicale, bases de l'observation et de l'expérience ; procédés de l'entendement dans la recherche et la généralisation de la vérité; logique médicale.
La médecine, dont l'existence est déjà fort ancienne, repose sur un principe certain ; elle a une voie sûre qui depuis longtemps a donné naissance aux plus utiles découvertes ; elle en produira d'autres, s'il se trouve quelque personne habile, assez imbue des connaissances actuelles pouren profiter et parvenir à dévoiler ce qui est ignoré.
La médecine est le plus illustre des arts, mais l'ignorance de ceux qui la professent, et celle de ceux qui la jugent, sont cause qu'elle a été souvent méconnue. Cela provient principalement de ce que la médecine est la seule profession pour laquelle il n'y a point dans les villes de peines portées contre ceux qui l'exercent mal!
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On ne les punit que par l'ignominie, mais l'ignominie ne blesse pas les hommes qui en sont pétris ! Il en est d'eux comme des acteurs muets de théâtre; ils ont la figure, l'habit, et le masque des véritables personnages, ils ne les sont pourtant pas. On voit ainsi beaucoup de médecins d'apparence et de nom, mais très-peu qui le soient réellement.
Tous ceux qui ont entrepris de parler ou d'écrire sur la médecine, et qui ont établi leur doctrine sur l'hypothèse du froid ou du chaud, du sec ou de l'humide, réduisant ainsi à un ou deux principes, la cause de la mort et de ta maladie de tous les hommes, se sont manifestement trompés dans la plupart des faits qu'ils ont énoncés. Il est d'autant plus juste de s'en plaindre au nom de la médecine, que la réalité de cette science est reconnue, que les occasions où on l'emploie tous les jours sont des plus importantes, et qu'on honore infiniment les habiles gens qui la professent. — Il y a sans doute dans cet art de bons et de méchants ouvriers, cela fait même une nouvelle preuve de son existence. 11 n'en serait pas de même si l'art n'était pas là et si l'on n'y avait fait des découvertes ; tous les hommes en seraient également ignorants, le hasard seul déciderait des remèdes à donner aux malades. Mais on voit dans la médecine, comme dans les autres arts, des ouvriers d'un mérite très-différent les uns des autres et pour la tète et
pour la main.
Je pense donc qu'il ne convient pas dans cet art d'avoir recours à de vaines hypothèses, comme on ed obligé
de le faire en traitant des choses entièrement obscures et douteuses qui ne fournissent rien de mieux à ceux qui entreprennent d'en parler ou d'en écrire. Celui qui veut traiter des mouvements et de l'ordre qui régnent dans les cieux ou dans l'intérieur delà terre, quelque persuadé qu'il soit des raisons d'un système qu'il aura adopté, ne peut pourtant jamais en être bien assuré lui-même, ni détruire entièrement les doutes des autres et les convaincre sans réplique, parce qu'il lui manque une règle de vérité à laquelle il puisse rapporter tout le reste ; mais cette règle se trouve dans la médecine. Cet art, qui subsiste depuis longtemps a découvert des principes sûrs et une route constante par lesquels on est parvenu depuis plusieurs siècles à une infinité de choses dont l'expérience a confirmé la vérité sans le secours de l'hypothèse. Ce n'est pas qu'il ne manque encore beaucoup de choses à la médecine pour se perfectionner, mais le moyen de trouver ce qui lui manque, c'est que des gens habiles en faisant la recherche, tâchent d'arriver à ce qui est inconnu, par ce qui est connu, dont il faut nécessairement partir (1 ). Tout homme qui rejette les règles approuvées, et qui, prenant un chemin nouveau, se vante d'avoir découvert quelque chose dans l'art, se trompe lui-même et trompe les autres. C'est ce que je vais tâcher de faire voir en montrant ce que c'est que la médecine. Il s'ensuivra évidemment qu'on ne doit y faire aucune recherche par des chemins différents de] celui qu'on a suivi jusqu'ici.
(1) Méthode préconisée par Bacon.
Il me semble qu'en traitant de cet art, il faut principalement s'attacher à des choses dont tout le monde puisse convenir, puisque les discours et les recherches d'un médecin ne doivent avoir d'autre objet que les maladies auxquelles tout le monde est sujet. Il est vrai que, comme le peuple est fort ignorant, il ne saurait de lui-môme connaître, ni comment ses maladies se forment, ni comment elles finissent, ni ce qui les irrite, ni ce qui les adoucit? Mais cela lui devient facile, quand une autre personne au fait des découvertes de l'art le lui explique. D'autant plus qu'il n'y a rien dont on se ressouvienne avec moins de peine que de ce qu'on a ressenti !
C'est l'observation d'un bien ou d'un mal manifeste qui a fait distinguer cet art. On l'a découvert en voyant que les malades se trouvaient fort mal d'user des mêmes aliments que les hommes sains, comme cela se voit encore.— Et de même, pour remonter plus haut, le régime et les viandes dont.se servent aujourd'hui les hommes en santé n'auraient pas été trouvés, si les mêmes choses dont les bœufs, les chevaux et tous les autres animaux se nourrissent lui avaient été suffisantes, comme l'herbe, le foin, les fruits et les autres productions de la terre ; tous les animaux, qui en sont fort bien nourris, vivent sains et dispos sans avoir besoin d'une autre nourriture. — Les hommes s'en nourrirent d'abord comme les bêtes, et les aliments préparés dont ils se servent aujourd'hui n'ont été inventés, dans la suite du temps, que parce que cette première nourriture , qui était trop
simple, trop indigeste, leur causait de grands maux.
La nécessité a donc obligé les hommes à chercher un régime convenable à leur nature, et leur a fait trouver celui dont nous nous servons aujourd'hui. Après avoir battu et lavé le froment, l'avoir bien purgé, l'avoir fait moudre et tamiser, ils l'ont pétri, l'ont fait cuire et ont fait du pain. — Ils ont fait ensuite le mélange des aliments les plus forts avec les plus faibles, afin de les proportionner à la nature et aux forces de l'homme, dans la pensée que tout ce que l'on mange de trop fort, et que la nature ne peut surmonter, cause des douleurs, des maladies et la mort même, tandis qu'au contraire ce qu'elle peut surmonter fait la bonne nourriture, procure l'accroissement et la santé.
Je veux dire quelque chose de certains sophistes, du nombre desquels sont même des médecins qui prétendent que, pour bien comprendre la médecine, il faudrait savoir préalablement ce que c'est que l'homme dans sa nature, et comment il a été créé et formé ? Pour moi, je pense que pour tout médecin qui veut réussir à bien exercer son art, tout se réduit à savoir ce que c'est que l'homme par rapporta ce qu'il mange, à ce qu'il boit, à ce qu'il fait, et les changements que chaque chose peut faire en lui.
Il ne suffit pas de dire simplement : tel aliment est mauvais, parce qu'il cause des douleurs à celui qui en mange trop . 11 faut savoir encore quelles sont les douleurs, et quelles parties du corps en sont incommodées : car, parmi les choses qu'on mange ou qu'on boit, il y en a beaucoup qui sont mauvaises, et qui cependant
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n'affectent pas L'homme de la même manière, Ainsi, le vin, quand on en prend avec excès, rend l'homme iaiblc ; on sait encore sur quels organes de l'homme il agit : je veux dune qu'on découvre de même oe qu'il y a de certain à l'égard de chaque chose.
Ceux qui ont cherché l'art de la médecine par une méthode convenable en ont trouvé les différences relativement à la nature de l'homme, et l'art qui en esl résulté a paru si merveilleux, qu'on l'a attribué à l'intervention de Dieu. — Ces premiers auteurs n'ont pas estimé que ce fût le froid ou le chaud, le sec ou l'humide qui fissent du bien ou du mal à l'homme, mais ils ont cru que la source de ses maux était un excès de force dans chaque chose que la nature humaine ne peut surmonter, et ils ont cherché à h retrancher.
il y a dans l'homme, l'amer, le salé, le doux, l'acide, l'acerbe, l'insipide et d'autres principes qui ont des puissances différentes, suivant leurs qualités et le degré de leur force. Toutes ces choses bien mêlées et tempérées les unes par les autres, ne sont pas sensibles et ne font aucun mal ; mais lorsqu'il y en a quelqu' une qui se sépare, qui se trouve seule et en excès, elle devient sensible et fait un grand ravage dans le corps ! - II en est de môme des aliments. Ceux qui ne nous sont pas propres, sont ou amers, ou salés, ou acides, ou intempérés, ou trop forts; c'est pourquoi ils nous causent les mêmes incommodités que les humeurs dont j'ai parlé; mais ceux qui nous sont convenables n'ont point ces qualités mtempérées ou trop fortes. Tels sont le pain, le gâteau
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d'orge, et autres de semblable espèce dont l'homme se □ourrit et mange abondamment.
Je ne parle point ici de ces viandes tourmentées et préparées uniquement pour flatter le goût ou pour irriter l'appétit, elles sont toutes pernicieuses. Je parle de la nourriture commune, qui ne cause aucun trouble, aucune séparation dans les parties des humeurs de notre corps ; qui sert à le fortifier, à le nourrir aie faire croître. Elle produit tout ce bien parcequ'il n'y a rien de dominant, d'intempéré, de trop fort; tout y est corrigé au point de le pouvoir considérer comme simple, homogène, et toutefois assez fort.
Selon ma manière de penser, le temps renferme l'occasion, l'occasion est un court espace de temps. La guérison se fait dans le temps ou quelquefois clans l'occasion. Il faut, connaissant bien ces trois choses, entreprendre la guérison en se conduisant, non par des raisonnements vraisemblables, mais par ce qui est d'observation d'accord avec le raisonnement : car le raisonnement n'est que le souvenir bien ordonné des événements connus par les sens. Les événements sont des choses évidentes, et les sens sont l'intermédiaire immédiat pour les transmettre à l'esprit. Celui-ci, après avoir reçu plusieurs fois l'impression de ce que les sens aperçoivent, dans les événements, dans leurs antécédents et dans leurs suites, la conserve comme un dépôt dans la mémoire. Je dis donc que le raisonnement est louable, mais que toutefois il doit être basé sur des phénomènes et même .s'en étayer&aus toute son étendue; il doit pour
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cela consulter la mémoire pour qu'elle les lui fournisse, dans leur ordre, les uns ;i la suite des autres.
Il paraît que la nature a plusieurs causes différentes de ses mouvements ou changements qui servent à la faire connaître, parce que ce qui les suitestde nécessité infaillible ; mais l'esprit ne les apprend de la nature que de la manière que je viens d'indiquer, c'est par cette voie seulement qu'il a pu marcher vers la vérité. Au lieu que toutes les fois que les raisonnements n'ont pas été un enchaînement évident dé faits certains, mais seulement une suite de suppositions vraisemblables, il a pu tomber dans des jugements d'une fâcheuse conséquence, comme quelqu'un qui entreprendrait de voyager seul dans un pays sans chemins.
C'est ainsi que des personnes qui exercentla médecine d'après des principes supposés, en doiventètre punies par de mauvais résultats ! Mais les malades innocents n'ontils pas assez de leur maladie sans qu'il s'y joigne la peine de l'imprudence du médecin! On doit donc se garder d'espérer de bons effets fondés sur le seul raisonnement; il faut les attendre plutôt des faits constatés. Les personnes qui se montrent avec un grand étalage de paroles ne sont bien assurées de rien et trompent souvent. L'observation exacte des événements faite sans Y uédiçer les circonstances, est ce qui mène le mieux a cette pratique ferme et sûre que nous appelons la médecine ; c'estavec elle qu'on deviendra utile aux malades.
Il ne faut pas faire difficulté de prendre des renseignements et même des instructions auprès des per-
sonnes les plus simples, s'il paraît qu'elles savent quelque chose de décisif pour l'occasion. C'est ainsi, je pense, que tout notre art s'est formé, recevant de toutes parts pour rassembler un grand nombre de faits.
Il ne faut pas manquer non plus de faire attention à ce que le hasard peut présenter, surtout si cela se répète plusieurs fois. Il faut y apporter au contraire la plus grande attention dans le dessein d'en profiter. — Enfin, il ne faut pas repousser les autres, en avançant qu'on peut s'en passer, et en faisant l'éloge des guérisons qu'on a opérées. Il est sage aussi d'avoir des doutes sur les choses qu'on ordonne au malade, se gardant d'assurer que le remède que l'on conseille est le seul convenable. Il ne faut point d'obstination là-dessus, car, soit à cause des circonstances ou à cause des changements, il n'y a pas de maladie dans laquelle il ne faille avoir une certaine défiance.
Ainsi donc, avant tout, les sens doivent s'exercer, et le raisonnement doit venir après ; car le raisonnement n'est qu'une sorte de ressouvenir des faits que l'observation nous a fait connaître; la pensée qui s'appuie et qui s'exerce sur l'observation conduit à la vérité; mais si elle procède d'une hypothèse, elle jette dans une situation pénible et fâcheuse, car on suit alors une chose impraticable.
Voici comment les choses se passent clans l'acquisition des connaissances humaines : les sens sont premièrement affectés et servent comme de guide à l'esprit pour la perception des objets; l'esprit retient ensuite comme