‹ Institutions d'Hippocrate, ou, Exposé philosophique des principes traditionnels de la médecineChapitre 42 sur 84 · DU RÉGIME, OU DE L ALIMENTATION · texte numérisé non relu

DU RÉGIME, OU DE L ALIMENTATION

On donne le nom de régime (manière de vivre) à l'usage raisonné de l'emploi des aliments et des boissons.

Les recherches au sujet du régime, c'est-à-dire au sujet des règles à suivre dans l'alimentation, sont un des objets delà médecine, les plus dignes de l'attention du

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médecin. Le régime contribue à la conservation despersonnes qui se portent bien, en leur procurant une bonne constitution et tout ce qui en dépend ; il contribue aussi, et très-puissamment, au rétablissement delà santé.

L'homme, ainsi que les animaux, se soutient par le respirer, le boire et le manger (spiritus, cibus, potus). Il faut, relativement au régime, savoir saisir l'à-propos pour ne pas présenter la nourriture à contre-temps, et savoir la donner au moment où elle ne peut pas nuire. Aussi beaucoup de maladies proviennent de fautes dans le régime ou d'un mauvais régime. Qu'est-ce donc qu'un mauvais régime ?

On fait suivre un mauvais régime quand on donne au corps plus de nourriture qu'il n'en peut supporter, soit sèche, soit humide, sans y joindre quelque exercice proportionné à la quantité de la nourriture ; ou bien, quand on prescrit des mets très-variés et très-différents entre eux, qui se font la guerre dans le corps, et dont les uns sont digérés, tandis que les autres ne le sont pas.

Le manger et le dormir fortifient les viscères ; le sang veut être réparé ; la mauvaise nourriture accourcit la vie.

Pour bien tracer le régime de l'homme sain ou malade, il faut préalablement être bien instruit de sa nature, savoir ce que chaque homme est dans sa constitution, et quelles sont les diverses parties dont il est composé. Si, en effet, on ignore sa composition et ce qui y domine, comment peut-on prescrire ce qui peut lui être utile?

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Voilà les premières connaissances nécessaires pour traiter cette matière. Il faut savoir ensuite les propriétés des aliments et des boissons dont nous usons, les vertus naturelles de chacune de ces choses, et celles qu'elles acquièrent par les préparations ou par les altérations que l'industrie des hommes y apporte. Il faut être instruit sur les moyens d'affaiblir ce qui est trop actif, et de fortifier par le secours de l'art ce qui se trouve trop faible de sa nature, suivant que l'occasion se présente.

Quand la faim se fait vivement sentir, il faut aban- ! donner le travail. Il faut réparer le?itement\e corps affaibli par une longue abstinence ; il faut, au contraire, réparer vite ceux qui ont été affaiblis, épuisés par un excès rapide ; dans ce cas, les liquides agissent plus vite que les solides. — Facilius repleripotu quam cibo. Famem vini potio solvit.

En bonne pratique, avant de nourrir un corps, purgezle, car plus on nourrit un corps rempli d'impuretés, plus on le rend malade.

Les hommes, pour suivre un bon régime, doivent, durant l'hiver, manger davantage, boire moins, prendre du vin pur ; user pour aliments du pain et de viandes toujours rôties ; n'employer que peu de légumes pendant cette saison : c'est le seul moyen de tenir le corps chaud et sec.

Quand le printemps arrive, on trempe son vin, on prend des aliments moins forts et en moindre quantité. On substitue les gâteaux au pain, la viande bouillie au rôti ; on ne mange pas beaucoup de légumes, jusqu'à ce

qu'on soit dans l'été. On use peu à peu d'aliments plus doux et de viandes bouillies, de légumes crus ou cuits. On boit davantage et l'on môle de l'eau avec le vin, en faisant toutefois ces changements d'une manière insensible.

Durant l'été, on mange des gâteaux mollets et des viandes toujours bouillies ; on boit beaucoup d'eau on en use ainsi afin de tenir le corps frais et humecté parce que la saison, étant chaude et sèche, échauffe le corps et enlève l'humidité.

On procède, dans le passage du printemps à l'été, comme on a fait dans celui de l'hiver au printemps. Les changements s'y doivent faire peu à peu, donnant plus à la boisson, moins au manger, pour y revenir dans l'hiver.

Pendant l'automne, on prend des aliments moins humides , on revient aux viandes rôties, on boit moins d'eau, on use davantage du vin pur. On arrivera ainsi dans un bon état à l'hiver, où l'on reprendra les aliments secs, les viandes toutes rôties, le vin pur eu médiocre quantité. On affermira ainsi sa santé, et l'on sera peu sensible aux impressions du froid durant l'hiver, qui est une saison froide et humide.

Les gens gras et montés en couleur, dont la fibre est molle, se trouveront bien d'user pendant toute l'année d'un régime sec, car leur tempérament est humide. Ceux, au contraire, qui sont maigres, qui ont la chair dure, qui sont roux ou bruns, doivent toujours s'en tenir à un régime humide, car ils ont les chairs sèches.

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— Le même régime convient à la jeunesse ; elle a le corps et les chairs fermes. Les vieillards doivent, au contraire, suivre un genre de vie qui sèche leurs humeurs ; ils ont le tempérament humide, lâche et froid.

En principe, il faut régler son régime et le varier d'après son âge et ses habitudes, d'après la saison, d'après le pays qu'on habite, pour se mettre à l'abri des fortes impressions de froid et de chaud. Ces attentions contribuent très-fort à la conservation de la santé.

Les gens maigres doivent marcher d'un pas lent; les personnes grasses doivent aller d'un pas précipité ; les personnes maigres doivent se baigner plus souvent que les grasses.

Les personnes qui ont de l'embonpoint et qui veulent devenir minces, feront leur besogne pénible à jeun et se mettront aux repas tout essoufflées, sans se reposer ni se rafraîchir, commençant par boire du vin trempé qui ne soit pas bien frais. Leurs mets doivent être gras; cela fera qu'étant plus tôt rassasiées, elles mangeront moins. Elles ne feront qu'un repas dans les vingt-quatre heures, elles épiceront leurs mets ; elles se baigneront souvent, elles coucheront sur la dure et se promèneront le corps peu couvert aussi longtemps qu'elles le pourront.

Ceux qui sont maigres et qui voudront acquérir de l'embonpoint, se conduiront d'une manière opposée. Ils ne feront rien de pénible avant d'avoir mangé.

Règle fondamentale : la quantité des aliments doit répondre au travail. Avec égale quantité des aliments, en bonne santé," si le travail est grand, on rend peu de

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matière ; si, au contraire, le travail n'est pas grand, on rend plus de matière.

Les aliments quelquefois n'alimentent pas, ils ne sont aliments que do nom. Ce qui alimente, en effet, est véritablement un aliment, quoiqu'il n'en porte pas le nom. L'aliment arrive jusqu'aux poils, jusqu'aux ongles, il pénètre de l'extrême superficie jusqu'aux parties les plus internes.

On doit, quand on se porte bien, ne faire aucun chan« gement clans son régime ordinaire, ni dans la manière de se vêtir, ni dans le sommeil, ni dans le commerce avec la femme, ni dans son occupation d'esprit: voilà pour l'état de santé.

Maintenant, pendant le cours des maladies, il faut examiner quels sont leur aspect et leur tendance ; dans quels lieux elles dominent, comment elles ont commencé , quels en sont les effets. — De quoi les malades se trouvent bien , de quoi ils sont incommodés. Il importe surtout de reconnaître autant que possible le régime approprié, car on causera des maux si on l'ignore.

J'avoue que la fausse ressemblance des cas fait commettre des erreurs, môme à de bons médecins, à cause de la difficulté de démêler l'influence d'une foule de circonstances particulières : car il y a bien de l'embarras à concilier tout pour en déduire le traitement.

Relativement aux aliments et aux boissons, on doit savoir quelles en sontles propriétés naturelles et celles qui dépendent de leurs préparations. Ceux qui se sont bornés à n'y considérer que le deux, le gras, le salé, ou

ou de l'alimentation. 177 quelque autre qualité pareille, n'eu font point assez connaître les propriétés. Il y a plusieurs espèces de doux et d'amer qui ont des effets très-différents; ainsi des autres : les uns lâchent le ventre, tandis que certains le resserrent; ceux-ci dessèchent, ceux-là humectent. Il y a même des choses qui, suivant certaines circonstances, produisent l'effet de resserrer et de lâcher le ventre ou de pousser les urines; d'autres n'exercent aucune de ces propriétés. Il faut en dire autant des échauffants et de tous les autres; ils ont chacun quelque autre qualité qui s'y unit.

Les aliments servent tantôt à l'accroissement, tantôt à la subsistance seulement, comme chez les vieillards; il y en a aussi pour faire accroître les forces.

La faute n'est pas moindre et le mal est aussi grand de ne pas nourrir assez que de nourrir trop, car la faim a un grand pouvoir sur la nature de l'homme, soit pour le guérir, soit pour l'affaiblir ou pour le tuer! Comme la réplétion cause une infinité de maux différents, l'inanition en produit aussi qui ne sont pas moins terribles. On ne doit donc pas faire d'abstinences outrées qui vident entièrement les vaisseaux.

Les fruits tant des plantes que des arbres qu'on prend en grande quantité après le repas, incommodent les gens qui ont une bonne santé ou un tempérament faible Ils sont encore moins sains quand on les mange à jeun' Lorsque les fruits donnent des vents, des picotements' de la plénitude, des tranchées, on s'en délivre en buvant «fl vin pardessus, Le corps échauffé par le vin détruit

au moyen do la chaleur, ce qui l'incommode dans les aliments.

Les viandes trop longtemps bouillies ou fortement rôties ne sont point propres à fortifier. Celles qui sont bouillies comme il faut, ou qui sont rôties à propos, ont la propriété de serrer ou de nourrir; les moins cuites fortifient davantage.

Les aliments solides ou liquides les plus salubres, ceux qui sont le plus propres à la nourriture du corps et au maintien de la santé, peuvent néanmoins engendrer des maladies très-graves quand on en use avec excès ou mal à propos.

D'autres, au contraire, qui ne possèdent pas ces qualités, peuvent faire du bien, étant pris sobrement et à propos.

Quand on veut suivre un régime qui dessèche, on ne doit pas boire durant le repas, mais longtemps après. Par ce moyen, le suc des aliments desséchés conserve sa qualité dans la nutrition. Le pain chaud, les viandes mangées chaudes dessèchent; si l'on boifabondamment en mangeant, on humecte défavorablement le corps par une nourriture qui est trop délayée.

Le pain fait avec la fleur de la farine de froment est plus propre à rétablir les forces des convalescents que celui où il entre du son, que le pain bis dont la farine n'a pas été tamisée. Le rôti est moins fortifiant quand il est très-cuit. Les viandes gardées au vinaigre et au sel sont moins fortifiantes que les fraîches.

La viande la plus légère est celle de chien, de la

ou de l'alimentation. 179 volaille, du lièvre, bouillies; le bœuf est pesant; le mouton est bon pour tous les tempéraments. Le cochon convient aux sujets vigoureux et bien portants qui prennent de la peine et font beaucoup d'exercice ; il est trop fort pour les personnes délicates et qui mènent une vie peu laborieuse. La vénerie est plus légère que la viande des animaux domestiques. La chair des troupeaux diffère suivant les plantes dont ils vivent.

La viande d'agneau et de chevreau est plus légère que celle de chèvre et de mouton ; celle de cochon fait donne beaucoup de force au corps. La chair d'âne passe facilement, celle de poulin encore mieux ; celle de cheval est fort légère ; le sanglier donne de la force et passe facilement (Gardeil, t. III, p. 80) (1).

Quant aux oiseaux, leur viande est plus sèche que celle des quadrupèdes; les bisets sont les plus secs, ensuite les pigeons, en troisième les perdrix, les tourterelles. Les oiseaux granivores sont en général plus secs que les autres; les canards et tous les aquatiques participent de l'humidité dans laquelle ils vivent et des espèces d'aliments dont ils se nourrissent.

Les poissons bouillis ou grillés donnent une nourriture légère ; les poissons d'étang, ceux même parmi les poissons de rivière qui sont gras sont moins légers. Ceux de mer sont plus légers, notamment ceux qui

(1) L'ignorance est si profonde a l'endroit des œuvres d'Hippocrate cju Jl y a des gens qui, à propos de la viande de cheval, vous donnent comme des trouvailles des cl^.cs qui fcrmcntcnl sous le soleil depuis deux nulle ans. (D' Ed. *

vivent près du rivage. Quand ils ont bien bouilli, ils le sont plus que lorsqu'ils sont cuits sur le gril ou à la broche. Ou les donne de cette première manière lorsqu'on veut fortifier; on emploie les plus légers lorsqu'il s'agit d'amaigrir et d'atténuer le corps.

Les poissons les plus secs sont la perche de 'mer et l'alose. Presque tous les poissous qui vivent dans les rochers, comme la vieille, la grive, le boulereau, l'angelot et le turbot, sont légers.

Les poissons qui vivent dans la vase et les bourbiers, comme le cabot, le mulet, l'anguille, sont pesants, à raison de ce qu'ils vivent dans la fange et dans des eaux dont les émanations seules, prises par la respiration, incommodent et appesantissent. Les poissons de rivière et d'étang sont encore plus pesants; les pourpiers, les sèches et autres poissons de cette espèce, ne sont pas aussi légers qu'on le croit; ils portent sur les yeux.

Les coquillages, comme les pourpres, les huîtres, sont secs, mais le bouillon en est laxatif. — Les moules et les peignes sont ceux qui passent le plus facilement. Les poissons secs et salés dessèchent.

Parmi les animaux domestiques, ceux qui paissent dans la campagne et ceux qui travaillent aux champs dessèchent davantage. Le travail les dessèche mieux que le soleil ou le froid ou l'air qu'ils respirent. Les animaux sauvages sont plus desséchants que les animaux domestiques ; les carnivores le sont plus que les frugivores. Ceux qui mangent et boivent peu le sont encore plus que ceux qui mangent et boivent beaucoup; ceux qui abon-

ou m< l'alimentation. I8j dent en sang plus que ceux qui en ont moins ; ceux qui ont toute leur vigueur plus que les jeunes et les vieux; les mâles plus que les femelles, les noirs plus que les blancs ; ceux qui sont fourrés plus que ceux qui ne le sont pas, ou dont le poil est ras. En général, la viande est plus forte quand elle provient d'animaux qui travaillent et qui abondent en sang.

L'eau rafraîchit, le vin dessèche ; les vins noirs et âpres dessèchent davantage ; les vins noirs qui sont mous humectent et donnent des vents. Les vins blancs âpres sont échauffants. — Le vin nouveau porte aux selles ; 1 s'il a du parfum, il se digère mieux. — Le vin épais sèche plus que le clair. — Les petits vins doux diminuent la force du sang en augmentant la pituite, qui est une humeur ennemie du sang.

Les vins acides rafraîchissent, humectent et amaigrissent. Le vinaigre est rafraîchissant et n'a rien de nourrissant. Le vin doux porte moins à la tête que le vin fort, il n'étourdit pas autant; il passe plus facilement aux entrailles; il gonfle le foie et la rate.

Au sujet des herbes, l'oignon est mauvais pour le corps, il échauffe et il brûle; les asperges sont sèches et astringentes ; la laitue rafraîchit, le chou échauffe et lâche le ventre ; la citrouille rafraîchit et passe bien ; les raves sont chaudes et mettent du trouble dans le corps; les mûres échauffent ; les poires sont laxatives, les coings sont astringents; le suc de pommes est diurétique et arrête le vomissement.

Tout ce qui provient des lieux secs qui manquent

d'eau est chaud, et donne de la force au corps, parce qu'à pareil volume les productions^ sont plus pesanteSj plus denses que dans les lieux humides, arrosés ci froids, Il ne suffît donc pas de savoir quelles sont les propriétés des boissons, des aliments et des viandes, Il faut connaître surtout de quel pays on les lire. Lorsqu'on veut donc donner au corps une nourriture forte, il vaut mieux la prendre dans les productions des pays secs ; si, au contraire, \ous voulez la donner plus légère, plus humide, vous la prendrez des lieux fort arrosés, soit qu'ils'agissedeboisson,oude viande, oud'autres aliments.

Tout ce qu'on prend en aliments, mets, boissons, à la réserve du pain, du gâteau, de la viande, du poisson, du vin et de l'eau, est d'une mince utilité pour la nourriture et pour le maintien de la santé. Les maux aussi qui peuvent en résulter, ne sauraient être grands qu'en raison des excès.

Il faut tous les jours observer, vers la même heure, le temps où le corps se purge; il s'affaiblirait promptement s'il n'était réparé. Il faut diminuer le travail quand le corps a besoin d'être réparé, sans quoi il s'épuiserait et dépérirait entièrement. Lorsqu'il se trouve épuisé, on peut donner delà viande de cochon rôtie. Le signe qu'on est suffisamment rempli, c'est la bonne couleur dé la peau. — Beaucoup de travail demande beaucoup de manger ; le manger et le dormir fortifient les viscères et rétablissent le corps.

Les gens vieux sont ceux qui supportent le mieux l'abstinence, puis ceux d'un âge fait; nullement les

jeunes gens, encore moins les enfants, et entre ceux-là, encore moins ceux qui sont plus actifs.

Les entrailles, dans l'hiver et le printemps, sont naturellement très-chaudes. On dort davantage, on a besoin de plus d'aliments, la chaleur naturelle étant alors plus forte. La nourriture liquide convient aux fébricitants, aux jeunes enfants et à tous ceux qui y sont habitués.

Dans l'été et clans l'automne on digère avec peine, dans l'hiver plus facilement, puis clans le printemps. Les convalescents, les malades mômes souffrent un dommage considérable d'une diète trop austère. Le mal qui provient d'un défaut de nourriture est plus grand que celui qui vient d'un peu d'excès. Par la même raison, un régime sévère et soigneux est mauvais pour ceux qui se portent bien. Les fautes qui y seraient ensuite commises seraient plus nuisibles. Un genre de vie précautionné clans lequel on s'impose de manger peu est moins sain que celui dans lequel on fait quelque léger excès.

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