MÉRITE DE L'ARCHITECTURE GOTHIQUE
Quoiqu'il en soit de la vérité ou de la fausseté de ces observations^ il est certain que les Temples Gothiques, quelle que soit la manière des Architectes, présentent les plus grandes beautés au milieu des plus grands défauts ; qu'on ne peut les voir , sans y découvrir une majesté digue de leor destination ; une Science de ce que l'Art de bâtir a de plus profond, une hardiesse dont l'antiquité ne nous fournit point d'exemples. Les anciens Romains donnèrent à leurs grandes voûtes jusqu'à six et huit pieds d'épaisseur ; il y a telle voûte Gothique qui n'en a pas un. On trouve à presque toutes nos voûtes modernes quelque chose de pesant; celles des anciennes Cathédrales sont d'une légèreté qui frappe l'œil le moins connoisseur. Cette légèreté vient en partie, si je ne me trompe , de ce qu'entre la voûte et les piliers il n'y a aucun corps intermédiaire et saillant qui en tranche la liaison , ce que fait l'entablement dans l'Architecture Grecque. La voûte Gothique parolt nattre du pied même
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des piliers qui la portent ; surtoat lorsque lés piliers iinitant les cannelures Grecques sont composés de fuseaux ou torons qui on font une espèce de gerbe. Ces torons, poussés perpendiculairement jusqu'à une certaine hauteur , se plient ensuite pour former les arcades qui lient un pilier à Tautre, les voûtes des bas-côtés, et les Nefs ou Ogyves qui donnent la force h la maîtresse voûte. Leur courbure est naturelle, et la pierre y présente une flexibilité égale à celle des métaux les plus ductiles. Les ogyves formant de toutes parts des rayons , divisent toute la surface en angles rentrans et saillans ; de cette division en plusieurs petites parties bien symétrisées, natt ce Svelie qu'il est difficile de donner aux longues voûtes en plein ceintre^ telles qu on les fait aujourd'hui.
Si par amour pour rArchilecture, il m'étoit permis de donner des conseils aux Architectes, je leur conscillerois d'orner de Sculptures les voûtes de nos Temples. Mais pour obtenir l'effet désiré, je veux dire la légèreté, il ne faudroit pas que ces Sculptures fussent plaquées ; elles devroicnt être prises dans l'épaisseur même de la voûte. Les Anciens sentirent sans doute combien ces ornemens, employés avec modération et placés avec goût, diminuoient à Tœil la pesanteur des voûtes, puisqu'on voit peu d'édifices antiques qui ne soient distribués en compartimens. C'est par-là que les voûtes de Saint-Pierre de Rome paroissent si légères eu égard à leur longueur et à leur largeur.
Je finis par un résultat sur le Gothique. En rapprochant nos grands Eglises Gothiques de Saint-Paul do Rome dont j'ai donné la description , on voit donc qu'il n^y a point de différences essentielles , quant au plan , entre la forme de ces édifices; que les plus marquées se trouvent uniquement entre les décorations ou ornemens , et quelques autres parties de détail; qu'on n'a fait qu'agrandir, dans les derniers siècles , ce qui dans les premiers avoil été traité en plus petites proportions ; que les Goths n'ont eu de part ni à l'invention, ni à la perfection de ces monuments, puisque ces monuments ont été inventés, avant que les Goths s'établissent en Italie ou ailleurs, et n'ont été perfectionnés.
que lorsque les Gotbs u'existoienl plus nulle pari ; la décadencc des Arts ayant suivi celle de l'Empire, et la liberté de construire des Eglises étant des mêmes siècles que les incursions des Golhs, ce concours de circonstances seul a établi ridée populaire que les Barbares avoient annéanti rArchitecturc Grecque , pour y substituer celle qu'ils avoient apportée de leur pays ; et qu cufin nos édifices appelés GothiqueSj ne méritent ce nom, que parce quils sont aussi différens par les proportions et les ornements bisarrcs des beaux monuments d'Atfaènes, que les Goths Tétoient des Grecs par les Talcns et les Mœurs.
FIN nu SECOND ET DERNIER VOLUME.