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CHAPITRE X

La Crucifiiion da Sauveur.

Noos avons déjà eu Foccasion d obserrer qae , dans les siècles rapprochés du berceau du christianisme , on ne retraçait point, par l'iconographie , le mystère ineffable de la Rédemption. On avait pour cela des motifs qui ont été exposés et qui ne pouvaient, dans les siècles postérieurs, empêcher les peintres et les sculpteurs de figurer Jésus- Christ expirant sur la croix. Il a pourtant existé, dans des temps très-reculés, des images de crucifixion peintes ou sculptées, sans qu'il soit permis den déduire quelles fussent aussi communes qu'elles le devinrent depuis le Ye siècle. L'histoire que raconte S. Grégoire de Tours , au sujet d'un crucifix qui ornait une église dé Narbonne nous prouve suffisamment que, de son temps, cette image était exposée à la vénération des fidèles. Ceci donc nous fait remonter au Vie siècle.

A ces époques si éloignées de nous, l'image du ^Sauveur crucifié nous apparaît attachée sur la croix avec quatre clous. Il y est couvert d'une robe sans manches. Telle est celle dont parle le cardinal Borromée et qui se voit dans la chapelle du saint pape Jules 1er à Ponte-Molle , non loin de Rome. Le même auteur parle d'images très-anciennes Vettu* tissimœ eructfixt imagines où deux clous percent les mains et deux percent les pieds.

Le plus ancien des crucifix serait sans nul doute celui qu'on vénère à Lucques, sous le nom de Saint-Voult ou Sancius VuUus, sainte face, et que l'on tient avoir été fait en bois par Nicodème dont il est parlé dans l'Evangile. S'il n'est pas très-possible de prouver que ce crucifix est d'une si haute antiquité, du moins il paraît certain qu'on le possédait, dans cette ville, dès le Ville siècle. Au moyen-âge, ce crucifix était eu grande vénération dans tout le monde

calholique et Ton raconte qac Guillaume«le^onquéraot faisait ses plas solennels serments par le Saini-Voult de Luc^ ques. Le peuple en avait fait un saint Vaudelu. Jésus y porte une tunique.

Voici donc deux exemples de crucifix très-anciens et il en résulte que le corps de Notre-Scigneur ny était pas figuré y dans un état de nudité à peu près complète » tel qu'on le représente de nos jours. 11 n était pas rare de voir des crucifix habillés dans les XlYe et XVe siècles. Nous ne de* vOns pas omettre qu'à cette même époque , et même antérieurement, on voyait des scènes de crucifixion où le Christ était figuré comme dans le temps présent« Les vieux vitraux des églises en fournissent la preuve. Ce serait donc injustement que Ton critiquerait les peintures et les sculptures de la renaissance et de nos temps modernes parce qu elles reproduisent le Sauveur avec une simple draperie autour des reins. II ne faut dobc rien exagérer par uu amour d'ailleurs très-louable de l'art des âges qui nous ont précédé. Le Christ tel que nous le figurons est retracé dans toute sa vérité historique, c'est l'opinion des plus graves écrivains et surtout de Benoit XIV. Ce grand pape nous dit qu on pratiquai à l'égard de Jésus-Christ, ce qui avait lieu pour les criminels condamnés à ce supplice. Or, il est certain qu'on leur laissait uniquement un dernier voile pour ne pas offenser la pudeùti On conviendra que cotte manière de repré-* senter Jésus crucifié n'offre rien de dangereux > à cause de la longue habitude où Ton est de voir constamment se reproduire, en cet état, la vénérable image du Rédempteur.

Le Sauveur fut-il attaché à la croix avant ou après l'érection de celle-ci? Le texte sacré ne peut nous fournir aucune réponse. Le champ reste donc libre aut artistes. Il est cependant impossible que la balance soit maintenue dans un parfait équilibre* Le docte annotateur de Molanus cite un texte de tragédie grecque dont voici le sens : « On saisit le » corps du Sauveur et on l'élève sur une haute croix. On » l'y soutient debout, puis on lui étend les mains à Textré- » mité de chaque croisillon et on les lui perce avec des » clous. Ensuite, on lui attache de la même manière les » pieds au bas de l'arbre. »

Dans ce passage , la croix est Gxée et élevée avani que la victime j sent altacliée. Ce mode de crucifision semble résolter» quoique iDdiroctement, d'une foule de passages dont Paqool fait quelques citations. D'aulre part, les Pères appellent le crucifiement une ascension sur la croix. Nous inclinons pour ce mode , sans improuver celui qui lui est contraire. Rnbens a suif I ce dornier dans son inestimable chef-^'œufre qui orne la cathédrale d'Anvers.

Faot-il figurer le Saqveur attaché par qualre clous ou seulement par trois? Ce qui vient d'être dit sur les antiques crucifixions pourrait servir de réponse à cette question, mais on est en droit d'attendre de nouveaux éclaircissements. Un grand nombre d'auteurs anciens, en parlant de la Passion de Notre-Seignenr, font mention de quatre clous. S. Cjprien dit formellement que )es pieds du Sauveur forent percés de clous. S. Grégoire de Tours parle d'un des quatre clous que l'impératrice Hélène fit jeter dans la mer Adriatique pour en calmer les vagues irritées. In-< Boeent III dit que les qucUre clous sont l'emblème des quatre vertus cardinales. Sainte Brigitte dit qu'elle vit, dans ses révélations, le Sauveur crucifié avec quatre clous. « Les pieds un peu écartés et percés de deux clous n'é- > taient soutenus que par eux. » D'ailleurs on a très-raisonnablement conjecturé que l'on ne pouvait pas facilement attacher à la croix les deux pieds par un seul clou. Molanus dit qu'il apprend qu'à Rome et à Jérusalem , dans la vieille église du calvaire , f ésus est fixé à la croix par )Wfr« clous. Les vignettes ou eolui^mures qui , dans les livres d'office des grecs représentent un crucifix sont disposés de la inéme manière.

On ne peut disconvemr, d'autre part» que Ton voit plusieurs crucifix^ions soit peintea, soit sciilpté^s,, pu le Sauveur a'est attaché à la croix que par trois clous. Plusieurs de e^s objets. d*arl renpionteAt k des temps anciens. Est-ce pourta«^ une raison suffisante pour se borner à considérer la question comme indifférente? Nous ne pouvons le penser. Benoit XIY après avoir rapporté les opinions diverses sur ce point se prononce pour los quatre clous ; en adoptant

l'avis de S. Grégoire de Tours, de Bellarmin, de Serrj , etc. , aatorités assurément graves , et auxquelles Topinion du savant ponlifc vient ajouter un nouveau poids.

Certains auteurs ont cru que les clous n'avaient point été enfoncés dans le creux de la main» mais dans Tavant-bras, ou à l'origine du poignet. Lipse est de cet avis et prétend que le corps n'aurait pu être soutenu , si Ton s'était contenté de percer les mains. Ce sentiment est peu suivi et ne s'accorde point avec les paroles prophétiques de David : Foderunt manus meas et fedes meos. o Mes ennemis m'ont percé les mains et les pieds. » Un grand nombre d'écrivains, d'accord avec les monuments anciens, placent sous le corps du Sauveur un appui, susieniaculum. D'autres mettent sous ses pieds une sorte de console qu'ils nomment, à cause de sa position, suppedaneum. La raison de Lipse n'a donc plus de fondement.

Nous devons maintenant éclaircir une autre difBculté. Elle est relative à la couronne d'épines. La té(e du Sauveur en était-elle ceinte sur la croix? On peut d'abord répondre à cette question par l'oraison attribuée à S. Grégoire-Ie- Grand que nous traduisons : a O Seigneur Jésus , je vous » adore attaché sur la croix et portant sur votre tète une » couronne d'épines. » S. Paulin plus ancien que ce grand pape s'exprime ainsi qu'il suit dans une des inscriptions destinées aux peintures de son église de Noie :

Cerne coronatam Domini, super atria , Chritti Stare Crueem,

« Contemplez sur ce monument la croix du Seigneur por- » tant une couronne. » On a cru cependant que la suite de l'inscription pourrait donner lieu de penser que S. Paulin n'entendait point parler d'une couronne d'épines, car il ajoute que celui-là seul sera couronné, qui aura porté sa croix avec son divin mattre. Dans un autre endroit, il parle d'une couronne de fleurs qui surmonte le signe sacré de la Rédemption. Tout cela, convenons-en, est un peu vague. Mais ce qui ne l'est pas du tout, c'est ce que nous lisons dans Origène : « Il est^écrit qu'on enleva au Sauveur sa tu- » nique , mais on ne lit pas qu'on lui ait enlevé sa cou-

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B roune. > Terlallien cité par Benoit XIV parle de Jésus- Christ attaché à la croix, la tête ceinte d*ane couronne d'épines : Inhœrens erueis eornibus et corona spinea , in capite ejus circumdata. De ce passage et de plusieurs autres autorités citées par Lambertini on est induit à conclure , sans hésiter, que Notre-Seigneur conserva , sur la croix , sa couronne d'épines.

Quelques artistes pieux voulant symboliser la royauté du Sauveur triomphant de la mort et du péché et siégeant sur la croix, comme sur un tr6ne de gloire, ont placé sur sa tite, non une couronne d'épines, mais un diadème royal. C'est ainsi qu'est figuré le Rédempteur sur le fameux Christ de Lucques dont nous avons parlé. Voici la traduction du texte de Gurtius qui le décrit : « La couronne est d'or fin I» et digne d'un si grand roi. Au-dessus on voit les carac- » tëres grecs Alpha , Oméga. Jésus-Christ y est chaussé et 9 les chaussures sont d'argent revêtu de lames d*or, sur » lesquelles est gravée une croix. » Ce crucifix est çn relief sur bois et non point en peinture , comme l'a dit Mis-, son. Le père Labat, qui relève l'erreur du voyageur protestant, ajoute que c'est peut-être le seul crucifix qu'on se soit avisé d'habiller si richement et de couronner autrement que d'épines.

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